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Françoi Jarrige : « Il faut encourager et militer pour une baisse massive des consommations d’énergie »

Entretien initialement publié le 30 avril 2018 sur Le Média presse

Depuis mars dernier, les mobilisations contre le projet Cigéo d’enfouissement de déchets radioactifs à Bure, dans la Meuse, ont repris de plus belle. Après Notre-Dame-des-Landes, Bure pourrait être le nouveau lieu de résistance au capitalisme et à l’État. Car, il ne fait plus aucun doute que le nucléaire constitue un enjeu majeur. Nous avons rencontré François Jarrige, historien et spécialiste des “technocritiques”, afin d’en discuter.

Maître de conférences de sensibilité libertaire, François Jarrige s’intéresse principalement à l’histoire de la classe ouvrière et du mouvement contestataire du progrès technique – comme celui du luddisme, du début du XIXe siècle. Il est également et l’auteur de nombreux ouvrages, dont le dernier La contamination du monde : Une histoire des pollutions à l’âge industriel (Seuil, 2017), ou encore Technocritiques : Du refus des machines à la contestation des technosciences (La Découverte, 2014). Enfin, Jarrige est chroniqueur pour le mensuel La Décroissance, où il suit de près les questions liées à l’électricité, aux énergies, ainsi que les mouvements écologiques radicaux.

Le Média : Depuis mars dernier des mobilisations contre le projet Cigéo d’enfouissement de déchets radioactifs à Bure dans la Meuse s’organisent. Existe-t-il une solution à la gestion des déchets nucléaires ?

François Jarrige : Cela ne date pas de mars dernier, le projet Cigeo et la question des déchets se posent depuis des décennies. Le choix massif en faveur de l’électricité d’origine nucléaire dans les années 1970 a été fait sans réelle prise en charge ni anticipation de la question des déchets. Dès la fin des années 1970 l’Etat a créé un organisme censé gérer le problème au sein du CEA, mais aucune solution satisfaisante n’a été trouvée. Après avoir rejeté des milliers de fûts de déchets nucléaires dans les océans et envisagé un temps de les propulser dans l’espace, les autorités ont finalement choisi de les stocker en surface en attendant de pouvoir les enfouir dans le sous-sol. Or les capacités de stockage en surface arrivent désormais à saturation et l’ampleur des matières à gérer dépasse l’entendement. Par ailleurs, le démantèlement de nombreuses centrales va conduire à une nouvelle explosion des quantités à gérer. Selon les prévisions, les volumes à traiter en France pourraient atteindre plus de 2 millions de m3 dans la prochaine décennie. Même si la plupart sont des déchets dits de « faibles activité », il existe aussi des dizaines de milliers de tonnes de déchets de très haute activité dont la toxicité subsistera des dizaines voire des centaines de milliers d’année.

Au cours des années 1980-1990, les habitants des territoires envisagés pour accueillir des sites de stockage de ces déchets se sont opposés avec force à ces projets, conduisant un statu quo. Finalement, en 1999, le site isolé de Bure dans le sud de la Meuse, est retenu pour accueillir un « laboratoire » souterrain censé préfigurer le futur centre de stockage géologique des déchets les plus dangereux. Il s’agit aujourd’hui d’un des plus gros chantiers européens, estimé à 25-35 milliards d’euros, qui vise à construire d’immenses infrastructures composées de 260 km de galeries souterraines afin d’enfouir à 500 m sous terre, et pour des dizaines de milliers d’années, les déchets les plus radioactifs de l’industrie nucléaire.

Depuis vingtaine d’années, une résistance vive se déploie dans le petit village de Bure. La confrontation entre l’Etat, ses agents et les militants anti-nucléaires se durcit et la désinformation atteint son comble. En juin 2016, le bois Lejuc qui devait être déforesté pour accueillir des travaux, et qui s’affirme comme l’épicentre de la contestation, a été occupé. Expulsés une première fois, les opposants gagnent une bataille juridique puisque l’agence nationale de gestion des déchets (Andra) est condamnée pour non-respect du code forestier. Les anti-Cigéo en profitent pour reprendre pied dans le bois, s’installer dans les arbres et dans des baraquements de fortunes. Face à une telle détermination, les autorités choisissent désormais la force et l’intimidation. En février dernier, après l’annonce de l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le gouvernement a donc décidé de déloger par la force les opposants, depuis une opposition se structure et des rassemblements sont prévus pour s’opposer au projet.

Face à la question des déchets il n’existe évidemment pas de solution satisfaisante, c’est le propre du nucléaire de nous conduire à des impasses et à des alternatives infernales. L’enfouissement des déchets – même dans des couches géologiques décrites comme stables et profondes – s’apparente à la poursuite pure et simple de la politique de l’autruche qui conduit à l’effondrement socio-écologique contemporain. Avant toute chose il faut cesser de produire des déchets, aucune autre solution n’est réaliste. En enfouissant les déchets on tente de faire croire qu’on peut résoudre le problème, mais c’est largement une illusion qui vise surtout à sauver la trajectoire nucléaire défendus par de nombreux lobbies. Il n’y a pas de bonne solution totalement satisfaisante. Il faut d’abord arrêter de produire des substances dangereuses, il sera temps ensuite de débattre et de discuter des solutions acceptables pour gérer ceux qui sont déjà là. Soit les enfouir, soit les maintenir en surface sur le lieu de production, avec toutes les mesures de sécurité et investissements nécessaires. Au lieu de cacher le problème, mieux vaut sans doute encore l’assumer.

François Jarrige sur le plateau de Ce soir ou Jamais/ Capture d’écran

Nous savons maintenant que les éoliennes et panneaux solaires ont un bilan carbone assez élevé. Le choix entre énergie nucléaire et énergies “propres” est-il une impasse ?

Aucune source d’énergie n’est “propre”, même si chaque type de convertisseur énergétique soulève des enjeux environnementaux différents et plus ou moins visibles. Si le nucléaire ne produit pas de gaz à effet de serre il crée des risques gigantesques et des déchets ingérables. De plus en plus de travaux soulignent que les énergies éoliennes et photovoltaïques ne sont pas non plus la solution miracle car elles nécessitent des matériaux difficiles à extraire et ont un bilan carbone moins vertueux qu’espéré. Je pense effectivement que le débat entre le nucléaire et les énergies “renouvelables” nous enferme dans de fausses alternatives. Face aux enjeux énergétiques, seule semble compter l’innovation technique et la quête de nouvelles trajectoires technoscientifiques, alors que l’urgence est plutôt de réduire l’empreinte matérielle par une décroissance des consommations. Evidemment les éoliennes et panneaux solaires auront un rôle à jouer fondamental, mais il serait illusoire de considérer qu’ils permettront de produire partout l’énergie consommée actuellement par les pays riches. Avant toute chose il faut encourager et militer pour une baisse massive des consommations d’énergie partout où c’est possible au lieu de chercher d’illusoires solutions techniques pour tenter de maintenir les trajectoires antérieures.

Depuis quelques années, la circulation des voitures provoque régulièrement des nuages de pollution dans les grandes métropoles, comme Paris. Si la voiture électrique n’est pas une solution, comment faire pour enrayer ce problème ?

Là encore, cela ne fait pas quelques années, et les pollutions automobiles étaient déjà massivement dénoncées dans les années 1970 et pour y répondre les constructeurs promettaient déjà des voitures électriques censées être propres. Depuis, la mobilité basée sur l’énergie fossile n’a pas ralenti son rythme de croissance, la motorisation des ménages et l’empreinte écologique globale des automobiles ne cesse de s’étendre. Mais dans ce domaine, la question des pollutions reste surtout pensée en terme technique (on parle toujours de « voiture propre », ce qui est un non-sens). En France, le nombre de voitures est ainsi passé de 24 millions en 1985 à 38 millions en 2015. Dans le monde, on produit de nos jours près de 100 millions de véhicules par an, principalement en Chine, aux Etats-Unis, au Japon et en Allemagne. Le milliard d’automobiles en circulation est dépassé depuis 2010 ; il pourrait atteindre 1,7 milliard vers 2035 selon diverses projections. Pour enrayer le problème des pollutions automobiles il faut moins utiliser les automobiles !

Les solutions techniques sans cesse mises en avant sont généralement illusoires ou ouvrent des effets rebonds. La généralisation des pots catalytiques a ainsi permis de diminuer les rejets polluants, comme le monoxyde de carbone ou le dioxyde d’azote, et les filtres sur les motorisations diesel celles des émissions de particules fines, mais toutes ces améliorations techniques sont contrebalancées par l’accroissement constant de la masse des véhicules, de leur puissance, par la multiplication des équipements embarqués comme les GPS et la climatisation, ainsi que par l’allongement des distances parcourues. On oublie par ailleurs trop souvent combien les technologies censées réduire les pollutions, comme le pot catalytique, reposent sur l’utilisation de métaux précieux (palladium, platine…) et que ces appareils déplacent les pollutions plus qu’ils ne les suppriment. Les efforts qui portent sur la mise au point de moteurs et de carburants moins polluants empêchent de repenser en profondeur les usages de cet objet. De nombreux rapports officiels tentent d’évaluer les coûts sanitaires et financiers de la pollution de l’air générée par les transports ; ils seraient de 900 milliards de dollars pour la seule zone de l’OCDE. En Inde, les voitures sont dorénavant l’une des principales causes de pollution urbaine du pays. À la fin des années 1990, le secteur des transports représente déjà plus de 40 % des produits pétroliers consommés dans le pays, l’oxyde d’azote et les particules en suspension dans l’air provenant majoritairement du transport. C’est seulement à partir de 1990 que sont adoptées les premières normes en matière d’émissions dans le pays. Depuis une vingtaine d’année, l’Inde est par ailleurs devenu un important constructeur, et l’entreprise Tata s’efforce de réinventer pour les pays du Sud la promesse de Ford des voitures pour tous. Presque nul dans les années 1970, le parc automobile chinois atteint quant à lui 40 millions de véhicules en circulation au début du XXIe siècle. Cet accroissement spectaculaire s’accompagne de pollutions massives des métropoles chinoises, où les pics de pollution défraient régulièrement la chronique médiatique.

L’installation des compteurs “intelligents” Linky connaît beaucoup de résistance. Vous avez beaucoup travaillé sur les luddites et les critiques populaires de la technique. Entre cela et Bure assistons-nous à un retour de l’esprit luddite ?

Chaque époque d’intenses transformations techniques et industrielles s’accompagne heureusement d’interrogations et de doutes, voire de mouvement de protestations contre des évolutions jugées mortifères ou dangereuses. Au début du XIXe siècle cela pris la forme du luddisme en Angleterre, c’est-à-dire des formes d’actions collectives violentes de certains ouvriers brisant des machines afin de se protéger dans un contexte de forte crise sociale. Mais il existe d’autres moments que j’appelle “technocritiques”, par exemple à la fin du XIXe siècle, dans les années 1930 ou dans les années 1970, c’est-à-dire à chaque moment de transformation massive du capitalisme et de ses soubassements matériels et techniques. Le début du XXIe siècle est marqué à son tour par l’émergence d’un autre moment technocritique, avec une forme de résurgence de l’esprit luddite si vous voulez, d’ailleurs l’intérêt pour l’épisode du luddisme s’est manifesté dans ce contexte et plusieurs ouvrages sur le sujet ont été publiés en France.

Qu’il s’agisse de vastes infrastructures comme des aéroports ou des lignes TGV, ou des équipements plus discrets comme les compteurs Linky, ou des produits inédits comme les OGM et autres biotechnologies, des citoyens se mobilisent, et c’est une bonne chose si on ne veut pas que le monde soit intégralement contrôlé d’en haut par des experts et des technocrates hors-sol. Au lieu de criminaliser et repousser ces opposants comme des réactionnaires ou de dangereux freins à la « start up nation » promise par le président Macron, il faudrait les soutenir et les encourager car ils sont un rempart contre les dérives modernisatrices et productivistes qui saccagent le monde.

A propos de Linky des communes délibèrent contre leur installation, des collectifs se sont constitués, des individus rejettent cette technologie comme nuisible, coûteuse, liberticide, néfaste pour la santé, anti-écologique, déshumanisante. Mais face à ces citoyens qui refusent d’être pollués et fliqués, l’État et ERDF engagent une vaste propagande pour contrer les critiques et rassurer l’opinion : ces nouveaux compteurs « intelligents » seraient bons pour l’emploi, pour la planète et pour le portefeuille des consommateurs. Derrière Linky il y a en réalité l’imposition progressive et assez sournoise d’une multitude d’artefacts censés automatiser la vie, depuis les Smartphone jusqu’aux « smart cities » : tout va dans le cens d’une gestion algorithmique toujours plus poussée des populations, au nom de l’écologie et de l’optimisation des ressources. Ce monde numérique toujours plus englobant est censé offrir une réponse aux problèmes énergétiques et environnementaux, mais il repose pourtant sur des quantités toujours croissantes de matières et des consommations énergétiques poussées ! Face à ces faux-semblants, à ces illusions et aux promesses high tech innombrables, il me semble que nous avons besoin plus que jamais de citoyens sceptiques et de militants conscients.

Photo : Maison de résistance contre l’enfouissement de déchets radioactifs à Bure (Meuse) et ses environs

Crédits : Wikimedia Commons/ Ji-Elle

Thomas Porcher, économiste : « le gaz de schiste ne crée pas d’emplois »

Texte publié le 12 août 2013 sur RAGEMAG

Le gaz de schiste est le sujet brûlant du moment. D’un côté, ses partisans avancent qu’il permet une réindustrialisation outre-Atlantique, ainsi qu’une baisse des prix. De l’autre, ses détracteurs rétorquent que les risques sismiques et environnementaux sont trop élevés. François Hollande a tranché puisqu’il interdit pour le moment l’exploitation du gaz de schiste mais ne l’exclut pas définitivement si de nouvelles techniques, autres que la fracturation hydraulique, voyaient le jour. Guettant la croissance comme des personnages de Beckett, les politiques gardent la porte ouverte. Face aux lobbys qui se font de plus en plus pressants, le gouvernement résistera-t-il longtemps ? Une option qui devrait pourtant être définitivement exclue, alors que, comme le rappelle Thomas Porcher dans son dernier ouvrage sur le sujet, l’exploitation des gaz de schiste, ce sont des risques considérables pris pour des gains pour le moins incertains. L’économiste revient ici sur les principales données du problème.

Alors que le gaz de schiste se révèle être une manne pour l’économie américaine, vous expliquez dans votre dernier livre que les gains seraient nuls pour l’économie française. Pouvez-vous développer ?

Les gains seraient nuls pour l’économie française, premièrement parce que les gains économiques liés au gaz de schiste sont dus au fait que les prix ont baissé aux États-Unis. Or les marchés du gaz américain et européen ne marchent pas pareil. Le marché outre-Atlantique est un marché spot qui répercute directement les mouvements de l’offre et de la demande, alors qu’ici nous avons un marché de contrats à terme, plus rigide. Or pour faire bouger les prix, il faudrait que l’on puisse renégocier ces contrats. Si nous produisons 5-10 % de gaz de schiste, ce ne sera pas suffisant pour aller voir les exportateurs pour renégocier : ils vont simplement nous rire au nez ! Donc la seule solution pour faire baisser les prix, ça serait de produire massivement. Et encore, rien n’indique que même comme cela les prix baisseraient. Le deuxième problème concerne les créations d’emploi : aux États-Unis, le gaz de schiste a créé 600 000 emplois, pour 500 000 puits. En France, si nous voulons créer 100 000 emplois, il faudra 90 000 puits. Le gaz en général n’a jamais créé d’emploi, c’est pour cela que l’on parle de rente gazière. Pour qu’il y ait un effet sur le marché du travail, il faut avoir recours au forage massif, comme les États-Unis.

Le commissaire à l’Environnement de l’Union Européenne a déclaré, je cite, « l’Union Européenne n’interdira pas la fracturation hydraulique ». Comment prenez-vous cette nouvelle ?

Il y a une telle hétérogénéité en Europe quant à la question du gaz de schiste que c’était la seule conclusion possible. L’Angleterre s’y engage, avec le système fiscal le plus avantageux du monde, la Pologne s’y engage également, alors que la France refuse. La Commission ne pouvait pas l’interdire. Mais les États gardent une marge de manœuvre puisque la Bulgarie et la France ont interdit la fracturation hydraulique. Ce n’est pas le meilleur signal pour la transition énergétique mais compte-tenu de l’hétérogénéité européenne, la Commission ne pouvait pas faire mieux.

En France, le ministère de l’Environnement est le plus instable (14 ministres ou secrétaires d’État en 20 ans) : est-ce révélateur du vrai pouvoir des lobbys industriels ?

Les lobbys ont un pouvoir énorme et des relations politiques mais je ne vois pas comment ils peuvent influencer directement les changements de ministre. C’est vrai que l’on traverse une période de crise difficile où l’on doit à la fois relancer la production industrielle et l’emploi tout en ne portant pas atteinte à l’environnement. C’est une équation assez compliquée à mener et c’est pour cela je pense qu’il y a beaucoup de ministres de l’Environnement qui ont fait des sorties de route. C’est un domaine qui demande des moyens et des investissements. Je suis peut-être naïf mais je ne pense pas que les lobbys soient responsables des changements de ministre.

On pourrait penser notamment au passage éclair de Nicole Bricq l’an dernier, écartée parce qu’elle s’opposait aux forages en Guyane.

Oui, même si on ne saura jamais. L’enchaînement des faits semble donner raison à cette version, mais nous ne savons pas si en interne il y a eu d’autres problèmes. Le fin mot de l’histoire nous ne le connaîtrons jamais.

La vigueur du débat actuel sur le gaz de schiste révèle-t-elle un manque de prise de conscience sur les questions environnementales ?

C’est en partie vrai. Les gens qui soutiennent le gaz de schiste vivent souvent loin des zones potentielles d’exploitation donc ne sont pas exposés aux dommages. Après, le débat aujourd’hui est très mal mené, parce que d’un côté nous estimons les coûts environnementaux et de l’autre les gains, puis nous mettons les deux en balance, en étant persuadés que les gains économiques seront très forts. Or, comme je le démontre dans mon livre, les gains seront beaucoup plus faibles que ce qu’affirment les lobbys industriels. Donc, les coûts environnementaux sont certains et les gains économiques sont faibles : la balance penche donc largement du côté des pertes. Aux États-Unis par contre, on voit clairement que les questions environnementales sont reléguées au deuxième/troisième plan, voire quatrième ou cinquième plan. Chez nous, le débat n’en est pas à ce niveau-là. L’Europe est une zone relativement vertueuse, que ce soit en termes d’émissions de CO2, de transition énergétique et d’écologie en règle générale.

Entre la réduction du nucléaire souhaitée et la faible productivité des énergies renouvelables, le gaz de schiste ne risque-t-il pas de passer aux yeux de l’opinion comme notre seule chance ?

C’est un peu ce qu’ils sont en train de faire ! Mais il y a autre chose dans l’équation : l’efficacité énergétique. Par exemple, 40 % de l’énergie thermique est consommée dans les bâtiments. Donc avec une meilleure isolation, nous pourrions à la fois créer des emplois et améliorer notre balance énergétique. Mais si nous continuons les choses de la même façon, sans vouloir changer nos habitudes, le gaz de schiste sera toujours présent dans le débat. Il faut penser à rénover, changer la fiscalité, etc. Mais personne n’a l’air de vouloir se lancer dedans.

Selon vous, est-ce que l’émergence du gaz de schiste aux États-Unis aura des conséquences géopolitiques ?

Non, c’est une bêtise. Dans les années 1970, quand le prix du baril à commencé à exploser, nous avons cherché du pétrole en Afrique et en Amérique du Sud. Beaucoup de spécialistes ont cru à la fin de l’OPEP car de nouvelles zones d’extraction avaient été trouvées. Regardez : 30 ans plus tard, le Moyen-Orient est toujours là. Est-ce que le gaz et le pétrole de schiste devraient signer la fin du Moyen-Orient ? Ce qui donne du pouvoir au Moyen-Orient ce n’est pas ses réserves mais le fait qu’il produise par quotas. Vu qu’il ne produit pas à pleine capacité, dès qu’il y a un problème comme en Libye ou en Iran, l’Arabie Saoudite peut aligner plus de barils sur le marché. Elle joue le rôle de swing supplier, c’est-à-dire qu’elle est productrice d’appoint. Mais les États-Unis n’ont jamais joué ce rôle-là, car pour cela, il faut une volonté politique. Aujourd’hui, vous avez la Russie, le premier pays producteur au monde, qui ne pèse rien géopolitiquement parlant, parce qu’elle produit à pleine capacité. Il n’y aura pas de bouleversement géopolitique tant qu’il n’y aura pas de volonté politique de devenir swing supplier.

Les compagnies pétrolières semblent tirer de juteux bénéfices, en particulier en répercutant plus fortement les hausses de prix que les baisses. Plutôt que de reprocher à des firmes privées de chercher à faire du profit, ne vaudrait-il pas mieux nationaliser ce secteur central pour la souveraineté énergétique du pays qu’est l’exploitation pétrolière ?

Les gens qui disent qu’il vaut mieux produire du gaz de schiste en France plutôt que de l’acheter à la Russie, en Algérie ou en Hollande oublient qu’en réalité nous allons l’acheter à Total ou à Esso. Cela revient donc quasiment au même : l’énergie sera achetée à une compagnie privée. Avec une entreprise nationale, il n’y aura plus d’asymétrie de l’information ni de problèmes de prix, car malgré quelques exceptions notables, une entreprise nationale est là pour servir l’État.

« Avec une entreprise nationale, il n’y aura plus d’asymétrie de l’information ni de problèmes de prix. »

Attendre que les prix à la pompe élevés forcent les acteurs économiques à enclencher la transition énergétique est un vœu pieux. Toutefois, n’est-ce pas un frein à cette transition que de faire de la baisse des prix une priorité ?

Penser que la transition énergétique va s’enclencher avec la hausse des prix est une grosse connerie ! Pourquoi ? Lorsque que j’ai commencé ma thèse, le prix du pétrole était à 20$. À l’époque, on me disait : « Tu verras que quand le baril sera à 40$, la transition énergétique va s’enclencher d’elle-même ». Aujourd’hui, il est à 110$ et il n’y a pas eu de transition énergétique. Nous voyons que les consommateurs se sont un peu adaptés mais aussi qu’il y a des gens qui sont prisonniers de leur consommation. Par exemple, un mec qui habite en province et qui fait 50 kilomètres pour aller travailler n’a pas d’autre alternative. Il va consommer autant d’essence, mais va diminuer sa consommation d’autres biens et notamment de loisirs. Pour ces gens-là, il n’y a pas d’élasticité-prix, alors que les Parisiens, grâce aux transports, ont le choix.  Ce n’est pas par le bas, à savoir les consommateurs, que l’on doit réglementer mais par le haut, c’est-à-dire les producteurs. Croire que l’ajustement se fera par le marché autorégulateur, c’est tout simplement faux.

La hausse des prix pourrait quand même inciter les acheteurs à choisir des voitures plus écologiques ?

Ça dépend. Est-ce qu’il ne serait pas plus simple d’obliger les producteurs à construire des modèles qui polluent moins ? Les consommateurs ont effectivement adapté leurs comportements, mais ça a mis 4 ans. Il faut attendre qu’ils renouvellent leurs véhicules. Après, il y a toujours des effets de modes. Les Parisiens, par exemple, achètent beaucoup de petites voitures, alors qu’ils ont les moyens de prendre les transports : seulement 14 % d’entre eux prennent leur voiture, les autres utilisent les transports. Les provinciaux, par contre, ont de plus grosses voitures plus consommatrices, alors qu’ils les utilisent beaucoup plus et pour de plus grands trajets. Les liens ne sont donc pas si évidents que cela.

Quelles conséquences aura, selon vous, le passage du pic pétrolier mondial ? Faut-il s’attendre à une explosion des prix ? À des ruptures dans les circuits d’approvisionnement ?

Le pic, j’y ai cru mais depuis j’ai compris que la technologie permettait d’aller chercher du pétrole n’importe où. Aujourd’hui, on trouve du pétrole à 6 000 mètres de profondeur : que ce soit le gaz de schiste ou le sable bitumineux – du sable que l’on presse pour faire sortir du pétrole – c’est hallucinant, nous avons des réserves pour des années maintenant. Sauf qu’il faut comprendre que le débat qui consiste à se demander s’il faut utiliser plus ou moins de pétrole ou s’il faut arrêter d’en consommer est un débat du XXe siècle. On sait aujourd’hui que ces comportements portent atteinte à la planète via les émissions de CO2 donc il faut en changer, c’est certain. Maintenant le pic pétrolier n’arrivera pas demain, ce qui est sûr c’est que pour aller chercher du pétrole à 6 000 mètres de profondeur en Guyane, il faut que le prix du pétrole soit élevé, sinon, ce n’est pas assez rentable et de même pour le gaz. Nous observerons donc une hausse tendancielle.

 « Il faut comprendre que le débat qui consiste à se demander s’il faut utiliser plus ou moins de pétrole ou s’il faut arrêter d’en consommer est un débat du XXe siècle. »

L’énergie est le sang de notre économie. Les baisses de PIB au sein des pays industrialisés sont souvent précédées par des contractions en approvisionnement énergétique. Le cœur du problème ne serait pas notre dépendance à l’énergie ?

Complètement ! Il faut être moins dépendant de l’énergie. Mais l’erreur est de croire que c’est au consommateur de changer ses habitudes et qu’il faut le brimer. Les consommateurs sont contraints. Pourquoi est-ce qu’ils achètent des t-shirts à 5€ fabriqués au Bangladesh ou des diesels ? C’est parce qu’ils n’ont pas le choix de faire autrement ! Tout le monde préférerait s’acheter des t-shirts Made in France ou des voitures moins polluantes mais peu de gens en ont les moyens. Pour faire avancer les choses, réglementons le producteur ! Interdisons les t-shirts à 5€ et les diesels trop polluants. La réglementation doit s’opérer par le haut. La consommation d’énergie pourrait diminuer si la réglementation sur les habitats était renforcée ou si le prix des transports était abaissé. Il est anormal que l’eau d’une piscine, qui est un bien secondaire, ait le même coût que l’eau que nous buvons, alors que c’est un bien primaire. Logiquement, la première devrait être plus chère que la seconde. Mais pour cela, il ne faut pas laisser agir les marchés librement. Les gens doivent être prêts à faire des efforts, il faut arrêter de souhaiter une taxation très simple, c’est-à-dire minimale. La réglementation par le haut va jouer un rôle majeur dans la transition énergétique de ces prochaines années.

 

Le gaz de schiste, une belle histoire américaine ?

L’exploitation du gaz de schiste a permis ces dernières années un rebond notoire de l’activité économique aux États-Unis. Ce gaz non conventionnel représente désormais plus de 20 % de la production de gaz américaine et si la croissance d’exploitation suit le rythme actuel, l’indépendance énergétique de la superpuissance pourrait être en vue à hauteur des années 2020. Plus de 600 000 emplois ont été créés grâce à la filière et le prix du gaz a été divisé par trois en quatre ans. Néanmoins, la durabilité de cette énergie reste très hypothétique. Les puits fournissent en moyenne 80 % de leur production totale les deux premières années puis s’épuisent inexorablement, appelant le forage de milliers d’autres puits chaque année, demandant des investissements massifs sans aucun bénéfice de long terme et mettant donc les exploitants dans une situation d’endettement permanent. Tous les ingrédients sont ainsi réunis pour la formation d’une bulle financière : des capitaux cherchant désespérément des investissements rentables en cette période de crise et une filière présentant des rendements à court terme importants avec un recours systématique à l’endettement.

Et quand bien même le prix du gaz viendrait à remonter, les bénéfices des compagnies ne seraient que très provisoires étant donnée la difficulté croissante à rentabiliser des gisements toujours plus profonds. Car une énergie plus rare se vend certes plus cher mais lorsque l’exploitation demande autant d’énergie qu’elle n’en rapporte, aucun gain n’est possible. Dépenser un baril de pétrole (ou l’équivalent en énergie tirée du gaz) pour extraire un baril de pétrole : voilà la limite contre laquelle le système productiviste va bientôt se heurter.

Concernant l’exploitation du gaz en France, viennent s’ajouter d’autres difficultés, comme le problème du réseau de gazoducs inexistant en France et celui du réseau routier pour l’acheminement de l’eau de fracturation : les routes françaises accueillent beaucoup moins facilement les convois de camions qu’aux États-Unis. Sans compter bien sûr l’impact environnemental causé par la pollution des nappes phréatiques et surtout par le relargage toujours plus massif de gaz à effet de serre.

Grégoire Goessens

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