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Pascale Tournier : « Une partie des nouveaux conservateurs lorgne vers l’extrême gauche »

Entretien publié initialement sur Le Comptoir

Rédactrice en chef adjointe au service actualité de « La Vie », Pascale Tournier a enquêté sur les nouveaux conservateurs, dans « Le vieux monde est de retour » (Stock, 2018). Nous l’avons rencontrée afin de nous éclairer sur le sujet.

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Comment Marion Maréchal-Le Pen organise son retour

Article initialement publié le 24 avril 2018 sur Le Média presse

Moins d’un an après son retrait de la vie politique, Marion Maréchal-Le Pen annonce l’ouverture prochaine de son académie de sciences politiques. Une initiative qui s’inscrit dans une stratégie plus large d’hégémonie culturelle.

C’était en mai 2017. La plus jeune députée de la Ve République décidait de ne pas se représenter pour un deuxième mandat à l’Assemblée nationale. Elle accordait alors un entretien-fleuve à Valeurs Actuelles, en forme de testament politique. « La droite traditionnelle et les classes populaires ont un souci commun, c’est celui de leur identité », pouvions-nous lire. L’ex-députée du Vaucluse précisait : « le souci commun de l’électorat de la droite conservatrice et de la France périphérique, qui n’ont pas le même rapport à la mondialisation, c’est le souci de la transmission de leurs patrimoines matériel et immatériel. » Se déclarant appartenir à « la droite Buisson » – en référence à l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, théoricien d’un populisme identitaire chrétien –, la petite-fille de Jean-Marie Le Pen affirmait aussi pouvoir travailler avec Laurent Wauquiez, devenu depuis le patron de LR. Elle décidait néanmoins de se retirer, au moins temporairement, de la vie politique. Quelques semaines après, elle récidivait dans Eléments, magazine de la « nouvelle droite » néo-païenne. Presque un an après, Marion Maréchal-Le Pen annonce fièrement que son académie politique, « terreau de tous les courants de droite », sera inaugurée fin juin, pour une ouverture en septembre. Ce serait néanmoins une erreur de croire que l’ex-députée a chômé tout ce temps. Car en reprenant sa liberté et en se détachant de son parti, elle initiait une stratégie de conquête ambitieuse.

LE RETOUR DE LA LIGNE IDENTITAIRE

C’est le 28 novembre 2014 que Marion Maréchal-Le Pen apparaît vraiment comme une concurrente sérieuse à sa tante Marine Le Pen. Alors que cette dernière était réélue à la tête du FN avec 100% des suffrages exprimés, c’est un autre résultat qui attirait le regard des commentateurs : l’élection du comité central du parti d’extrême droite. Un duel s’annonçait entre Florian Philippot, représentant d’une ligne souverainiste nationale-républicaine, et la nièce de la présidente, héraut du courant libéral-identitaire. Le match n’a finalement pas eu lieu, puisque Marion Maréchal-Le Pen arrive en tête, alors que l’ancien chouchou de Marine Le Pen n’arrive que quatrième, derrière Louis Aliot et Steeve Briois. Après la Manif pour tous, à laquelle elle a activement participé, la petite-fille Le Pen devient la nouvelle chouchoute de tous ceux qui ne supportent plus la réorientation gaullienne de Philippot et veulent d’un FN à nouveau franchement à l’extrême droite, notamment sur les questions sociétales et identitaires. L’humiliation de Marine Le Pen au second tour aurait dû propulser la jeune femme. Elle opte pourtant pour un retrait. Trente-six ans après la publication de Pour un gramscisme de droite, l’élue du FN mettait – consciemment ou non – en pratique les enseignements de la nouvelle droite : la bataille politique se gagne par les idées, la « métapolitique ». Cette dernière sera son nouveau terrain de jeu.

En septembre 2017, des proches de Marion Maréchal-Le Pen fondent le magazine mensuel L’Incorrect. « Après la défaite en mai dernier des camps filloniste et mariniste, le moment apparaît idéal pour reconstruire sur ces ruines et essayer d’énoncer une nouvelle ligne idéologique, une vraie ligne de pensée et culturelle », explique Jacques de Guillebon, directeur de la rédaction, au site Boulevard Voltaire. Dans l’édito du premier numéro, il n’hésite pas à la citer, sans la mentionner. Si Marion Maréchal-Le Pen n’est pas directement aux manettes, ses proches travaillent à imposer ses idées, dont celle de l’union des droites.  Mais c’est en février de cette année que la nièce de Marine Le Pen réapparaît vraiment. L’ex-députée est alors invitée à prendre la parole à l’occasion de la CPAC (Conservative Political Action Conference), le rassemblement annuel des conservateurs américains de tous poils. Son discours intervient peu après ceux du vice-président américain, Mike Pence, et de Donald Trump. Quelques jours après, elle enfonce le clou avec un entretien à Valeurs Actuelles. « J’ai décidé de m’associer à la création d’une académie de sciences politiques, à côté d’autres activités professionnelles. L’école que j’accompagne est libre et indépendante. Il ne s’agit pas d’un projet partisan », expliquait-elle fièrement. L’objectif est de donner « des armes intellectuelles, culturelles, juridiques, techniques et médiatiques » aux militants. Le projet, auquel elle se greffe, est à l’origine une initiative de Thibaut Monnier, conseiller régional Front national et co-fondateur du mouvement Audace.

VERS L’UNION DES DROITES ?

Leur modèle est l’Institut de formation politique (IFP), qui depuis 2004 offre aux jeunes de toutes les droites, libérale, conservatrice, identitaire et souverainiste, une formation théorique. Pour Pascale Tournier, journaliste à La Vie et auteure de Le vieux monde est de retour (Stock, 2018), cet institut est au cœur de la montée en puissance des « nouveaux conservateurs », dans le champ politique, médiatique et intellectuel. Marion Maréchal-Le Pen y a d’ailleurs suivi une formation en mars 2015. Cependant, quelques différences sont à noter. Alors que l’IFP se situe à Paris, dans le XVIe arrondissement, Marion Maréchal-Le Pen a choisi une ville de province. Son dévolu s’est plus précisément jeté sur Lyon, centre intellectuel de l’extrême droite où se côtoient gudards, militants de l’Action française, identitaires de diverses obédiences, Bruno Gollnisch ou encore Charles Millon. Elle se rapprochera aussi géographiquement de son rival Laurent Wauquiez. Enfin, alors que l’IFP propose à des jeunes de 18 à 30 ans des séminaires en parallèle à leurs études, le soir et surtout le week-end, l’académie de Maréchal-Le Pen ambitionne d’être une formation diplômante.

En tout cas, depuis sa réapparition publique, la petite-fille de Jean-Marie Le Pen occupe le terrain. Selon L’Express, elle aurait déjeuné le 21 mars dernier avec Patrick Buisson. Ce dernier est séduit par la nièce de Marine Le Pen. Il estime qu’elle « a compris que dans une société liquide comme la nôtre, les partis deviennent des obstacles. » « Elle a marqué les esprits en montrant son détachement à l’égard des mandats électifs, quand d’autres s’accrochent durant des lustres », précise-t-il. L’hypothèse d’une Marion Maréchal-Le Pen en « Macron de droite » en 2022 devient alors de plus en plus probable et inquiète certains, comme Rachida Dati qui s’est exprimée récemment sur le sujet. Car en se libérant de son parti, la jeune femme entend incarner la passerelle entre LR et le FN et se rêve en nouvelle Jeanne d’Arc. La concrétisation prochaine de son académie marquera une étape de plus vers ses ambitions.

Crédits photo : Remi JDN/ Wikimedia Commons

Laïcité : Macron se prendrait-il pour Napoléon Ier ?

Article initialement publié sur Le Média presse le 10 avril 2018

Ce lundi 9 avril, le président de la République était invité par la Conférence des évêques de France (CEF) au collège des Bernardins, à Paris. Lors de son discours, il nous a proposé une bien curieuse vision de la laïcité.

« Le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, il nous incombe de le réparer », a expliqué Emmanuel Macron, avant de surenchérir : « Le chemin que l’État et l’Église partagent depuis si longtemps est aujourd’hui semé de malentendus. » Faut-il lui rappeler que ce lien n’a pas été abîmé, mais rompu le 9 décembre 1905 ? Ce jour-là, la loi concernant la séparation des Églises et de l’État apaisait les relations alors tendues entre catholiques et républicains. Elle stipule que « la République assure la liberté de conscience », qu’elle « garantit le libre exercice des cultes » et enfin qu’elle « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Complétant les lois promulguées par Jules Ferry dans les années 1880 cette loi marque l’aboutissement de la laïcité à la française. « Réparer » le « lien entre l’Église et l’État », après avoir déclaré vouloir « réformer l’islam », suggère alors rétablir le système concordataire, mis en place par Napoléon Bonaparte en 1801, qui organisait les cultes. Mais derrière ce discours anti-laïc pourraient se cacher d’autres ambitions.

UN ÉLECTORAT RÉTICENT À MACRON

Les appels du pied de Macron à l’électorat catholique conservateur ne datent pas d’hier. Ainsi, en pleine campagne présidentielle, dans une interview à L’Obs en février 2017, il expliquait à propos de la Manif pour tous : « On a humilié cette France-là. » Quelques mois auparavant, en mai 2016, il avait prononcé un vibrant hommage à Jeanne d’Arc à Orléans. Il est ensuite allé rendre visite à Philippe de Villiers au Puy-du-Fou, lieu symbolique pour le catholicisme français, en août 2016. Mauvais calcul pour l’ex-candidat, puisqu’il ne recueille au premier tour que 23,9% des voix des catholiques pratiquants au premier tour, soit moins que sa moyenne nationale. Dans le même temps, 46% d’entre-eux auraient voté pour François Fillon. Le sondeur Jérôme Fourquet explique dans A la droite de Dieu, publié en janvier dernier au Cerf, que Macron a « manifestement rallié la frange de cet électorat centriste-modéré qui avait voté pour François Bayrou en 2012 […] plus une partie des catholiques de gauche », les anciens rocardiens devenus libéraux. Non seulement, il ne réussit pas à séduire l’électorat catholique conservateur, mais celui-ci lui reste franchement hostile.

Ainsi, deux heures après la fin du scrutin du premier tour, la CEF publiait un communiqué dans laquelle elle rappelait « les fondements pour aider au discernement ». Mais elle ne donnait aucune consigne de vote, quand en 2002 elle avait dès le début appelé sans ambiguïté à faire barrage à Jean-Marie Le Pen, Mgr Lustigier, archevêque de Paris, en tête. La candidate du FN recueille même au second tour les voix de près de 4 catholiques sur 10. Il s’agit d’un fait important quand on sait que cet électorat a longtemps été imperméable aux thèses xénophobes. En 2002, Jean-Marie Le Pen avait fait 17% au second tour, soit moins que sa moyenne nationale. La raison de ce revirement est simple : pour une partie de l’électorat catholique, prendre position entre Macron et Le Pen reviendrait à choisir entre l’antéchrist et Hitler. Pour Fourquet ce sont « les prises de positions d’Emmanuel Macron sur la famille, ce dernier déclarant qu’il ne reviendrait pas sur la loi Taubira, qu’il élargirait la PMA […] aux femmes célibataires et aux couples de lesbiennes, et qu’il souhaitait que les enfants nés de GPA à l’étranger soient reconnus par l’état civil français », qui justifient ce phénomène. C’est cette tendance que le président a tenté d’inverser au collège des Bernardins.

LA CRAINTE D’UNE NOUVELLE MANIF POUR TOUS

Dans Le vieux monde est de retour (Stock, 2018), Pascale Tournier relève que « pragmatique, il [Macron] multiplie les signaux à la frange conservatrice. » Pour la journaliste politique de La Vie, « Emmanuel Macron, qui a vécu aux premières loges les manifestations contre la loi Taubira, fait tout pour éviter que l’histoire ne se répète. » « Voir la société se fracturer est sa hantise », précise-t-elle. Or, comme le stipule la loi du 7 juillet 2011, les lois de bioéthiques seront révisées cette année. A partir du 2ème trimestre 2018, les nouvelles lois seront élaborées. L’extension de la PMA devrait être à l’ordre du jour. Alors que la convergence des luttes s’organise à gauche et que la grogne sociale se fait entendre le président ne veut pas prendre le risque de mettre aussi l’électorat conservateur à la rue. Il est aussi probable que Macron cherche au sein de la droite conservatrice un appui pour faire passer ses lois antisociales, voire pour faire diversion.

Quoiqu’il en soit, en tentant d’instrumentaliser les religions, le président Macron met les doigts dans un engrenage très dangereux, en exposant la République aux demandes communautaires. Il serait mieux inspiré de lire le pape François qu’il se plaît à mentionner, si ce n’est déjà fait. Pour rappel, dans son encyclique Laudato Si’ (« Loué sois-tu ») publié en 2015, « sur la sauvegarde de la maison commune », le successeur de l’Apôtre Pierre prenait clairement parti contre le capitalisme et pour l’écologie. Il est allé jusqu’à affirmer que « l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties. »