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Construire le peuple ou unir la gauche ? Réponse à Gaël Brustier

Article initialement publié le 19 mars 2018 sur le Média presse

Dans un récent article pour le site Slate.fr, le politologue Gaël Brustier reproche à la France insoumise sa stratégie, qu’il qualifie de « populo-provocatrice ». D’habitude plus lucide, il semble passer à côté de la recomposition de l’échiquier politique en cours.

« Ni «gauche», ni «construction du peuple», c’est en fait le destin de LFI qui semble se jouer actuellement », explique Gaël Brustier dans son article. Selon lui, le mouvement s’enlise dans sa stratégie populiste, au lieu d’œuvrer à la construction d’« une véritable union de la gauche, comme le suggérait Clémentine Autain », dans Politis. Pour Brustier, la France insoumise est en train de préparer « le terrain à des européennes difficiles ». Mettons de côté certains passages qui relèvent de la mauvaise foi – comme quand il explique que la FI préfère aujourd’hui parler avec la presse de droite plutôt que celle de gauche – afin de nous concentrer sur le fond : faut-il unir la gauche pour souder le peuple ?

Macron et l’unification du bloc bourgeois

En 1986, Cornelius Castoriadis déclarait : « il y a longtemps que le clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond plus ni aux grands problèmes de notre temps ni à des choix politiques opposés. » En avance sur son temps, comme souvent, l’ancien cofondateur de Socialisme ou barbarie soulignait par-là que les partis de gouvernement, qui allaient ensuite pendant encore trois décennies rythmer la politique, convergeaient dans leur défense des intérêts de la bourgeoisie. Dès les années 1990, Alain Minc, intellectuel organique des élites, préconise alors la constitution d’un « cercle de la raison », réunissant les libéraux des deux rives. Les classes supérieures n’en perçoivent cependant pas à ce moment l’utilité, tant le jeu de fausses alternances sans alternatives entre gauche bourgeoise et droite bourgeoise demeure efficace. L’entrée en crise de la Ve République, et donc des partis qui lui sont historiquement liés, va néanmoins précipiter les choses. La force de Macron est alors de comprendre que seule une alliance des élites, couplée à un discours faussement dégagiste – d’où l’appel démagogique à « la société civile », les HEC remplaçant partiellement les énarques – pouvait sauver le système. L’ancien candidat à l’élection présidentielle se soustrait alors au clivage gauche-droite pour lui substituer un clivage haut-bas. Coup réussi, le macronisme, qui représente environ les 20 % les plus favorisés, parvient à prendre le pouvoir, aidé par les institutions de la Ve République.

Le populisme de gauche comme réponse à l’élitisme

Produit d’une oligarchie qui a enfin pris conscience de son intérêt à s’allier malgré des divergences idéologiquesi, le macronisme ne peut être vaincu que par son négatif. Ainsi, la gauche qui a encore à cœur de s’opposer au système et d’œuvrer à l’émancipation des individus doit aller vers le populisme, c’est-à-dire se faire la représentante des classes populaires. Cela n’implique en rien l’abandon des traditions de la gauche, mais leur adaptation à un nouveau contexte historique. Si cette mise à jour n’est pas effectuée, c’est l’extrême droite, qui incarnera seule l’opposition, en prospérant sur les passions tristes et le ressentiment. Il est pourtant évident que le FN, qui divise les classes populaires sur des bases ethniques et dont l’incompétence des dirigeants saute aujourd’hui aux yeux de tous, ne peut fort heureusement pas accéder au pouvoir. En étant érigé comme opposition officielle, le parti de Marine Le Pen est alors la garantie d’En Marche de se maintenir au pouvoir, après l’avoir aidé à y accéder. « L’existence d’idées révolutionnaires à une époque déterminée suppose déjà l’existence d’une classe révolutionnaire », écrivaient Marx et Engels. Voilà pourquoi, la mission de la France insoumise, actuellement première formation de gauche, est de « construire un peuple » qui peut faire face aux élites de Macron. Nous pouvons à ce niveau d’analyse nous accorder avec Brustier. Mais la question de savoir si cette tâche passe par l’union de la gauche persiste.

Eloigner les stratégies politiciennes

Pour le politologue, la FI doit ouvrir deux fronts : « l’un en direction des électeurs de gauche, l’autre en direction des abstentionnistes. » Elle doit donc simultanément unir la gauche et construire un peuple. Pourtant, il y a à peine un an, il expliquait aux lecteurs de Slate.fr que ces deux stratégies, défendues respectivement par Hamon et par Mélenchon lors de l’élection présidentielle, induisaient « des temporalités différentes au-delà des questions programmatiques ». Le même jour, Brustier démontrait au site du Figaro Vox qu’elles étaient « peu conciliables ». Il précisait, à juste titre, que « la stratégie, en la matière, n’est pas un jeu politicien ou électoral… La question stratégique a à voir avec l’hégémonie, avec la manière dont on mobilise une société, dont on l’entraîne vers la réalisation d’un projet collectif… » Quelques mois après, son livre Le désordre idéologique (éditions du Cerf) laissait entendre que la solution n’était pas dans la gauche radicale, mais dans le populisme de gauche. Pourquoi ? La réponse se trouve dans Construire un peuple, ouvrage de Chantal Mouffe et Íñigo Errejón, dont Brustier a préfacé la traduction en français (éditions du Cerf). Le numéro 2 de Podemos y affirme qu’« aujourd’hui gauche et droite ne constituent plus la frontière principale », mais qu’il faut en postuler une nouvelle « en termes théoriques, démocratie/oligarchie, et en termes concrets, tangibles, citoyens/privilégiés ou « caste » ». Ces signifiants sont actuellement plus aptes à mobiliser les gens ordinaires.

Cela ne signifie évidemment pas rompre avec la gauche. Maintenir le dialogue avec les autres forces qui œuvrent pour une transformation sociale est important. C’est notamment le cas avec les syndicats, seuls capables de mener un mouvement social d’ampleur. L’union de la gauche n’est pourtant pas une priorité. L’arithmétique électorale est souvent complexe. Il ne suffit pas d’empiler les étiquettes pour engranger des électeurs. Le plus important est d’avoir un projet solide et proposer une vision cohérente et attrayante du monde. Se donner l’alliance de gauche comme priorité, que Mélenchon dénonce comme « tambouille électorale », c’est risquer de retomber sur les difficultés rencontrées par le Front de gauche à partir des élections municipales de 2014. A ce moment, la coalition a commencé à reculer, parce que ses différentes formations prenaient des options trop divergentes. La France insoumise a d’ailleurs été créée en partie pour sortir de ce piège.

Notons pour finir, qu’en se lançant LREM n’a pas eu pour stratégie de créer une alliance des partis libéraux. C’est parce que le mouvement est apparu comme le plus apte à défendre les intérêts de la bourgeoisie que cette dernière a fait converger vers lui, le Modem, l’UDI, des transfuges du PS et de LR avec. LFI doit faire la même chose, c’est-à-dire apparaître comme le mouvement des classes populaires et faire converger vers elle ceux qui partagent ses objectifs. La tâche est compliquée, et rien ne prouve qu’elle y arrivera. Mais elle a le devoir d’essayer.

Crédits (cc) Rama / Wikimedia Commons

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Pourquoi la gauche doit être populiste

Article publié le 12 avril 2017 sur Vice

Tandis que le « populisme de droite » a le vent en poupe partout en Europe et aux États-Unis, une partie de la gauche entend elle aussi renouer avec le peuple. L’un de nos contributeurs nous explique pourquoi cela pourrait lui être salutaire.

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Louis Calaferte, écrivain populaire et anarchiste chrétien

Article publié initialement le 27 octobre 2015 sur Le Comptoir

Écrivain issu du peuple, Louis Calaferte avait la volonté de dévoiler ce monde. Il a laissé derrière lui une œuvre riche, réaliste et splendide. Nous avons décidé de revenir sur la vie de cet anarchiste épris de mystique.

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Jack Dion : « Nul ne proteste contre l’expulsion méthodique des couches populaires »

Texte publié initialement le 26 janvier 2015 sur Le Comptoir

Directeur adjoint de la rédaction de l’hebdomadaire « Marianne », Jack Dion vient de sortir son quatrième ouvrage : « Le mépris du peuple – Comment l’oligarchie a pris la société en otage » (éditions Les liens qui libèrent). Un pamphlet qui énumère les trahisons des élites françaises – de droite comme de gauche – depuis une trentaine d’années.

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Le sankarisme comme boussole pour l’Europe ?

Texte publié initialement le 15 octobre 2014 sur Le Comptoir et inspiré d’un précédent article intitulé « Et si l’Europe devenait sankariste ? »

Le 15 octobre 1987 s’est éteint celui que l’on surnommait le « Che Guevara africain ». Thomas Isodore Sankara a été assassiné à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Ce 27e anniversaire est l’occasion de se replonger dans la vie et les idées du révolutionnaire, qui pourraient servir de boussole pour notre vieille Europe au bord du gouffre.

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Proudhon sur la souveraineté du peuple

Depuis son établissement, la « démocratie représentative » a souvent été remise en cause. De Jean-Jacques Rousseau qui qualifiait le régime représentatif d’« aristocratie élective » en 1762, à Cornelius Castoriadis qui parlait de « pseudo-démocratie » ou d’« oligarchie libérale » dans les années 1990, le décalage entre le principe d’un pouvoir rendu au peuple et la réalité fonde toujours la critique. C’est encore le cas dans le texte qui suit, extrait du Chapitre II de La solution du problème social (1848) de Pierre-Joseph Proudhon. En effet, l’anarchiste français se livre à une analyse sans concession de la jeune IIème République – dont il est pourtant député – héritière des évènements de février 1848. A la démocratie abstraite qui donne le pouvoir à un Peuple homogène par le biais de ses représentants, il oppose un projet de République où le Peuple gouvernerait lui-même dans toute sa multitude et sa diversité. Aujourd’hui, nous vivons une époque d’intensification de la dépossession du pouvoir politique. En bas de l’échelle, les citoyens sont privés de pouvoir politique par l’autoritarisme de la Vème République, véritable monarchie élective. En haut, nos représentants se sont transformés en simples serviteurs de la superstructure néolibérale (dont l’Union européenne est le premier avatar). Dans cette situation, réfléchir aux critiques de Proudhon sur la souveraineté du Peuple entendue dans sa version bourgeoise n’est pas un luxe.

 

Depuis que le monde existe, depuis que les tribus humaines ont commencé de se constituer en monarchies et républiques, oscillant d’une idée à l’autre comme des planètes vagabondes ; mêlant, combinant, pour s’organiser en sociétés, les éléments les plus divers; renversant les tribunes et les trônes comme fait un enfant un château de cartes, on a vu, à chaque secousse de la politique, les meneurs du mouvement invoquer, en termes plus ou moins explicites, la souveraineté du Peuple.

 

Brutus et César, Cicéron et Catilina, se prévalent tour à tour du suffrage populaire. S’il faut en croire les partisans du système déchu, la Charte de 1830 était l’expression de la souveraineté nationale autant au moins que la constitution de l’an III, et Louis-Philippe, comme Charles X, Napoléon et le Directoire, était l’élu de la Nation. Pourquoi non, si la Charte de 1830 n’était qu’un amendement à la constitution de l’an III, comme à celle de l’an VIII et de 1814 ?

L’organe le plus avancé du parti légitimiste nous dirait encore, s’il l’osait, que la loi résulte du consentement du Peuple et de la définition du prince : Lex fit consensu populi et constitutione regis.

La souveraineté de la nation est le principe des monarchistes comme des démocrates. Ecoutez cet écho qui nous arrive du Nord : d’un côté, c’est un roi despote qui invoque les traditions nationales, c’est-à-dire la volonté du Peuple exprimée et confirmée pendant des siècles; de l’autre, ce sont des sujets révoltés qui soutiennent que le Peuple ne pense plus ce qu’il a pensé autrefois, et qui demandent qu’on l’interroge.

« Le problème de la souveraineté du Peuple est le problème fondamental de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, le principe de l’organisation sociale. »

Qui donc ici montre une plus haute intelligence du Peuple, du monarque qui le fait immuable dans ses pensées, ou des citoyens qui le supposent versatile ? Et quand vous diriez que la contradiction se résout par le progrès, en ce sens que le Peuple parcourt diverses phases pour réaliser une même idée, vous ne feriez que reculer la difficulté: qui jugera de ce qui est progrès et de ce qui est rétrogradation ?

Je demande donc comme Rousseau : Si le peuple a parlé, pourquoi n’ai-je rien entendu ? Vous me citez cette révolution étonnante à laquelle moi aussi j’ai pris part ; dont j’ai prouvé seul la légitimité, dont j’ai fait ressortir l’idée ; et vous me dites : Voilà le Peuple ! Mais d’abord, je n’ai vu qu’une foule tumultueuse sans conscience de la pensée qui la faisait agir, sans aucune intelligence de la révolution qui s’opérait par ses mains. Puis, ce que j’ai appelé logique du Peuple pourrait bien n’être autre chose que la raison des événements, d’autant plus que, le fait une fois accompli, et tout le monde d’accord sur sa signification, les opinions se divisent de nouveau sur les conséquences.

La révolution faite, le Peuple se tait !
Quoi donc ! La souveraineté du peuple n’existerait elle que pour les choses du passé, qui ne nous intéressent plus, et non point pour celles de l’avenir, qui seules peuvent être l’objet des décrets du Peuple ?

Ô vous tous, ennemis du despotisme et de ses corruptions comme de l’anarchie et de ses brigandages, qui ne cessez d’invoquer le Peuple; qui parlez, le front découvert, de sa raison souveraine, de sa force irrésistible, de sa formidable voix; je vous somme de me le dire : Où et quand avez-vous entendu le Peuple ? Par quelle bouche, en quelle langue est-ce qu’il s’exprime ? Comment s’accomplit cette étonnante, révélation ? Quels exemples authentiques, décisifs, en citez-vous ? Quelle garantie avez-vous de la sincérité de ces lois que vous dites sorties du Peuple ? Quelle en est la sanction? à quels titres, à quels signes, distinguerai-je les élus que le Peuple envoie d’avec les apostats qui surprennent sa confiance et usurpent son autorité ? Comment, enfin, établissez-vous la légitimité du verbe populaire ?

[…]

Le problème de la souveraineté du Peuple est le problème fondamental de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, le principe de l’organisation sociale.
Les gouvernements et les peuples n’ont eu d’autre but, à travers les orages des révolutions et les détours de la politique, que de constituer cette souveraineté. Chaque fois qu’ils se sont écartés de ce but, ils sont tombés dans la servitude et la honte.

C’est dans cette vue que le Gouvernement provisoire a convoqué une Assemblée nationale nommée par tous les citoyens, sans distinction de fortune et de capacité: l’universalité des suffrages lui paraissant être l’expression la plus approchée de la souveraineté du Peuple. Ainsi l’on suppose d’abord que le Peuple peut être consulté; en second lieu qu’il peut répondre; troisièmement que sa volonté peut être constatée d’une manière authentique; enfin, que le gouvernement, fondé sur la volonté manifestée du Peuple, est le seul gouvernement légitime.

Telle est, notamment, la prétention de la DÉMOCRATIE, qui se présente comme la forme de gouvernement qui traduit le mieux la souveraineté du Peuple. Or, si je prouve que la démocratie n’est, ainsi que la monarchie, qu’une symbolique de la souveraineté ; qu’elle ne répond à aucune des questions que soulève cette idée; qu’elle ne peut, par exemple, ni établir l’authenticité des actes qu’elle attribue au Peuple, ni dire quel est le but et la fin de la société; si je prouve que la démocratie, loin d’être le plus parfait des gouvernements, est la négation de la souveraineté du Peuple, et le principe de sa ruine, il sera démontré, en fait et en droit, que la démocratie n’est rien de plus qu’un arbitraire constitutionnel succédant à un autre arbitraire constitutionnel ; qu’elle ne possède aucune valeur scientifique, et qu’il faut y voir seulement une préparation à la RÉPUBLIQUE, une et indivisible.

Il importe d’éclairer au plus tôt l’opinion sur ce point, et de faire disparaître toute illusion.

 

[…]

Je conclus en reproduisant ma question: La souveraineté du Peuple est le point de départ de la science sociale: comment donc s’établit, comment s’exprime cette souveraineté? Nous ne pouvons faire un pas avant d’avoir résolu le problème.

Certes, je le répète, afin qu’on ne s’y méprenne. Je suis loin de dénier aux travailleurs, aux prolétaires, pas plus qu’aux bourgeois, la jouissance de leurs droits politiques; je soutiens seulement que la manière dont on prétend les en faire jouir n’est qu’une mystification. Le suffrage universel est le symbole de la République, ce n’en est pas la réalité.

« La République est une anarchie positive. »

Aussi voyez avec quelle indifférence les masses ouvrières accueillent cette universalité du suffrage ! On ne peut obtenir d’elles qu’elles aillent se faire inscrire. Pendant que les philosophes vantent le suffrage universel, le bon sens populaire se moque du suffrage universel !

La République est l’organisation par laquelle toutes les opinions, toutes les activités demeurant libres, le Peuple, par la divergence même des opinions et des volontés, pense et agit comme un seul homme. Dans la République, tout citoyen, en faisant, ce qu’il veut et rien que ce qu’il veut, participe directement à la législation et au gouvernement, comme il participe à la production et à la circulation de la richesse. Là tout citoyen est roi ; car il a la plénitude du pouvoir, il règne et gouverne. La République est une anarchie positive. Ce n’est ni la liberté soumise A l’ordre comme dans la monarchie constitutionnelle, ni la liberté emprisonnée DANS l’ordre, comme l’entend le Gouvernement provisoire. C’est la liberté délivrée de toutes ses entraves, la superstition, le préjugé, le sophisme, l’agiotage, l’autorité; c’est la liberté réciproque, et non pas la liberté qui se limite; la liberté non pas fille de l’ordre, mais MÈRE de l’ordre.

 

 

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