Archives du mot-clé Pier Paolo Pasolini

Recherche socialisme désespérément

Entretien accordé pour le site de la revue Limite dans la cadre de la sortie de La revue du Comptoir, publié le 26 octobre 2016

Nos amis du blog Le Comptoir sortent leur premier numéro papier baptisé « Recherche socialisme désespérément » – un numéro de 119 pages où l’on découvre un travail éditorial et graphique d’une grande qualité. Ces jeunes pousses révolutionnaires sont restées fidèles aux idées qu’elles développent depuis deux ans sur internet, en mêlant analyse, reportage et grands entretiens. Entretien avec Kévin Victoire, co-fondateur du blog Le Comptoir et collaborateur de Limite.

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Nuit debout : ne soyons pas la farce de Mai-1968 !

Article publié le 11 mai 2016 sur Le Comptoir

Questionné par nos soins lors de la première Nuit debout du 31 mars, l’économiste et philosophe Frédéric Lordon relevait qu’un lien semblait unir la jeunesse qui se mobilise contre la loi El Khomri et celle qui s’est insurgée en Mai-1968. Les similitudes sont telles que le marxo-spinoziste explique : « C’est comme si à presque cinquante ans de distance, des générations se parlaient. » Ce parallèle mérite d’être analysé, surtout si nous voulons que Nuit debout ne réitère pas les erreurs de son aîné.

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Ascèse ou désir ? Par quel chemin passe la décroissance ?

Tribune publiée dans le journal La Décroissance en décembre 2015

Comme le note Christopher Lasch dans Le seul et vrai paradis – une histoire de l’idéologie du progrès et de ses critiques, les premiers économistes libéraux que sont Bernard Mandeville, David Hume et Adam Smith estimaient que la réhabilitation morale du désir, condamné par le judéo-christianisme, favoriserait « l’émergence d’une société capable d’une expansion infinie ». En effet, le désir étant potentiellement illimité, sa satisfaction inconditionnelle devrait assurer une production toujours croissante. Ce n’est pourtant qu’après mai 1968, période qui inaugure une nouvelle phase du libéralisme, que le désir est placé au centre de la logique capitaliste. En effet, le « vivre sans temps mort, jouir sans entrave » révolutionnaire de Guy Debord et de ses camarades situationnistes a vite été détourné en puissant slogan publicitaire. Le mariage de l’hédonisme soixante-huitard et du productivisme a donné naissance à un système fou, où l’écoulement d’un nombre de gadgets toujours plus grand est assuré par la création de besoins artificiels, via la publicité – dont le budget, de 500 milliards de dollars par an, est le deuxième mondial, après les dépenses militaires. Un mécanisme parfait pour assurer une croissance économique sans limite. Ainsi, dès lors, le capitalisme a trouvé son moteur principal, grâce à ce que Michel Clouscard nommait l’« idéologie du désir ».

Cette logique d’accumulation a transformé nos modes de vie comme jamais. Une métamorphose impossible sans l’apparition d’une culture de masse qui, selon Lasch, a détruit les cultures populaires traditionnelles au profit d’« un marché universel de marchandises qui rend les individus dépendants de la consommation » (Culture de masse ou culture populaire ?). La télévision, les industries du cinéma, de la musique et de la mode nous dictent aujourd’hui nos comportements, pensées et modes de vie. La liberté promise par le libéralisme se résume en « la possibilité de choisir entre des marchandises plus ou moins similaires ». Le tout formant un système où « l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée », comme le relevait Pier Paolo Pasolini. Le degré d’aliénation atteint par notre société est tel que le désir correspond systématiquement aux standards de la société de consommation.

Si l’augmentation du désir trouve son corollaire dans la croissance économique, l’autolimitation semble l’antidote. Dans Sortir de la société de consommation, Serge Latouche affirme d’ailleurs que « la voie de la décroissance est une ascèse. » Mais est-elle réellement possible dans une société acquise au désir matériel et au plaisir immédiat ? En outre, n’entre-t-elle pas en contradiction avec la possibilité d’une société conviviale et joyeuse ? De fait, parallèlement à l’avènement de la consommation de masse, la dépression a progressé au point que l’Organisation mondiale de la santé estime que cette maladie constituera la première cause d’invalidé du travail en 2020. De plus, le consumérisme crée avant tout de la frustration, les désirs étant condamnés à se renouveler sans cesse, sans jamais être satisfaits. Un paradoxe qu’avait très bien compris Clouscard quand il prophétisait qu’« à la permissivité de l’abondance, de la croissance, des nouveaux modèles de consommation, succède l’interdit de la crise, de la pénurie, de la paupérisation absolue ». Au contraire, l’autolimitation est la condition première du plaisir : c’est parce qu’on n’en abuse pas qu’on peut apprécier les bonnes choses. Plutôt qu’opposer ascèse et désir, comme l’a fait le capitalisme, il faut au contraire voir que les deux notions sont complémentaires. Pour emprunter ce chemin, il faudra, comme le répète souvent Latouche, commencer par « décoloniser nos imaginaires » acquis au consumérisme. Ce qui n’a rien d’une mince affaire.

Kevin Victoire

Jean-Claude Michéa au Comptoir

Socialiste libertaire, communautarien et décroissant, qui n’hésite pas à tacler la gauche ou la religion du progrès, Jean-Claude Michéa n’est pas de ceux qui se laissent facilement enfermer dans une case. Une originalité qui lui a valu de nombreuses attaques de son propre camp – Frédéric Lordon, Philippe Corcuff, Serge Halimi, Luc Boltanski, Isabelle Garo et Jean-Loup Amselle, pour ne citer que les plus connus. Pourtant, depuis plus de vingt ans, le Montpelliérain s’échine à mener une critique radicale et originale du libéralisme et à réhabiliter les classes populaires et leurs pratiques – comme le football –, ignorées et méprisées par les politiques de droite comme de gauche. Nous devons en partie au philosophe la popularisation récente de l’écrivain George Orwell, ainsi que l’introduction en France de la pensée du sociologue et historien américain Christopher Lasch. Notre admiration pour ce « penseur vraiment critique », comme le qualifient les éditions L’Échappée, n’est un secret pour personne. Voilà pourquoi nous avons souhaité lui soumettre quelques questions. Vu la densité de ses réponses, nous avons décidé de les publier en deux fois.

 

Encart 1 : Michéa, Orwell et la common decency

Parmi les nombreux intellectuels régulièrement cités par Michéa – Debord, Castoriadis, Pasolini, Lasch, Marx, Proudhon, Rosa Luxemburg, etc. –, Orwell un occupe une place toute particulière. Michéa lui a consacré deux livres (Orwell, anarchiste tory, Climats, 1995 ; Orwell éducateur, Climats,‎ 2003). Farouchement socialiste, démocrate, antitotalitaire, critique de l’intelligentsia progressiste et amoureux des “gens ordinaires”, l’Anglais ne pouvait que séduire le Montpelliérain. C’est d’ailleurs en référence à Orwell que Michéa se décrit parfois de manière provocatrice comme “anarchiste conservateur” (ou “anarchiste tory”).

Il ne faut cependant pas se tromper sur cette expression, qui représente d’abord une boutade d’Orwell. À la suite du belge Simon Leys, Michéa note qu’elle ne représente pas une position philosophique, mais « constituerait la meilleure définition du “tempérament politique” de George Orwell » (Le Complexe d’Orphée, Climats, 2011). Pour lui, l’anarchisme tory naît de l’articulation du « sentiment légitime qu’il existe, dans les sociétés plurimillénaire des sociétés humaines, un certain nombre d’acquis essentiels à préserver », avec « un sens aigu de l’autonomie individuelle (ou collective) et avec une méfiance a priori envers toutes les relations de pouvoir (à commencer, si possible, par celles que l’on serait tenté d’exercer soi-même) ».

L’autre notion essentielle qu’il emprunte au Britannique est celle de common decency. Selon lui, c’est sur ce concept – souvent attaqué, notamment par Lordon, pour son manque de rigueur –, que doit s’appuyer tout socialiste, afin de sortir de l’alternative entre contrôle de la société par l’État ou par le Marché. Dans Impasse Adam Smith (Climats, 2002), il écrit qu’« il s’agit, d’un sentiment intuitif (Orwell dit parfois “émotionnel) des « choses qui ne doivent pas se faire », non seulement si l’on veut rester digne de sa propre humanité – on songe ici aux portraits de militants anarchistes dans Hommage à la Catalogne – mais, plus simplement, et peut-être surtout, si l’on cherche à maintenir les conditions d’une existence quotidienne véritablement commune. » Il faut également relever que le philosophe Bruce Bégout a consacré un excellent livre au sujet (De la décence ordinaire. Court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell, Allia, 2008).

 

Encart 2 : Michéa, le libéralisme et la gauche

La thèse de Michéa sur le libéralisme est la plus originale et celle qui lui vaut le plus de critiques. Dans La double pensée (Climats, 2008), il écrit : « La philosophie libérale s’est toujours présentée d’une pensée double, ou, si l’on préfère, d’un tableau à double entrée : d’une part un libéralisme politique et culturel (celui, par exemple, d’un Benjamin Constant, ou d’un John Stuart Mill) et, de l’autre, un libéralisme économique (celui, par exemple, d’un Adam Smith ou d’un Frédéric Bastiat). C’est deux libéralismes constituent, en réalité, les deux versions parallèles et (ce qui est le plus important) complémentaires d’une même logique intellectuel et historique. » Ce passage mérite sûrement un petit éclaircissement.

Le libéralisme politique se fonde sur l’idée que chacun devrait pouvoir vivre ”comme il l’entend” sous la seule réserve qu’il ne “nuise pas à autrui”. De ce point de vue, il est déjà inséparable du libéralisme culturel, puisque dans chacun doit être entièrement libre de choisir le mode d’existence qui lui convient. Cette logique conduit donc inévitablement à la « désagrégation de l’humanité en monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière » et « l’atomisation du monde » selon les mots d’Engels, qui par définition sont incompatibles avec les exigences d’une vie réellement collective. Les défenseurs de ce libéralismes se retrouvent donc confrontés à l’obligation philosophique de chercher ailleurs que dans la sphère du droit abstrait un principe d’entente minimale qui, seul, pourra éviter aux individus, que le libéralisme culturel ne conduise mécaniquement à isoler les uns des autres et débouche au retour, sous une forme inédite, de la vieille “guerre de tous contre tous” par la judiciarisation des rapports humains. Il n’existe alors qu’une seule solution : adopter le langage commercial (« Dès qu’il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion » dixit Voltaire). Au final, l’échange marchand (le « doux commerce » de Montesquieu) finit par apparaître, comme le seul fondement anthropologique possible d’une société qui, au départ, se proposait seulement de protéger les libertés individuelles et la paix civile.

Le libéralisme représente alors « l’idéologie moderne par excellence » (L’Empire du moindre, Climats, 2007) et est inséparable du progressisme, c’est-à-dire de l’illusion d’un progrès linéaire et infini faisant table rase passé. Ce n’est cependant qu’après Mai-68 que les deux faces du libéralisme ont pu à nouveau se rencontrer. C’est ce que le philosophe communiste Michel Clouscard a nommé le « libéralisme libertaire » – il faut cependant noter que ce libertarisme petit bourgeois n’a aucun rapport avec le libertarisme socialiste d’un Proudhon, d’un Bakounine ou d’un Kropotkine – ou que Boltanski, pourtant ennemi déclaré de Michéa, a nommé le « nouvel esprit du capitalisme ».

Michéa considère « que les idéaux bourgeois libéraux ont triomphé du socialisme en le phagocytant » et déplore que ce dernier « ait accepté les thèses du libéralisme politique ». Le nœud de l’histoire se joue selon lui durant l’Affaire Dreyfus, moment où les socialistes ont été contraints de s’allier avec la gauche républicaine et libérale pour empêcher la droite (camp de la réaction, du monarchisme et du bonapartisme) d’accéder au pouvoir. Petit à petit, gauche et socialisme se sont confondus. Si un certain équilibre a longtemps perduré, il note dans Les Mystères de la gauche (Climats,‎ 2013) que la gauche depuis trente ans « ne signifie plus que la seule aptitude à devancer fièrement tous les mouvements qui travaillent la société capitaliste moderne, qu’ils soient ou non conformes à l’intérêt du peuple, ou même au simple bon sens ».

 

Pasolini, pourfendeur du “fascisme de consommation”

Article publié le 4 novembre 2015 sur Le Comptoir

Alors que l’œuvre artistique, notamment cinématographique, de Pier Paolo Pasolini a traversé les âges, sa pensée politique reste, quarante ans après son assassinat, bien plus méconnue. Pourtant, la critique originale qu’il formule de la société de consommation gagnerait à être revisitée, notamment à gauche.

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Sócrates : entre football et romantisme révolutionnaire

Article publié le 4 décembre 2014 sur Le Comptoir

Il y a trois ans jour pour jour, la planète football perdait un de ses plus éminents ambassadeurs : le docteur Sócrates. Capitaine de l’équipe de Brésil dans les années 1980, le milieu de terrain s’est illustré à la fois pour son jeu, mais également pour son militantisme. Pour l’anniversaire de sa mort, nous avons décidé de nous repencher sur ce joueur profondément révolutionnaire, issu d’une famille passionnée de philosophie.

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Repenser le socialisme avec Gramsci

Texte publié initialement le 18 novembre sur Ballast

« Ce qui advient, n’advient pas tant parce que quelques-uns veulent que cela advienne, que parce que la masse des hommes abdique sa volonté, laisse faire », écrivait en février 1917 le penseur Antonio Gramsci. On aurait tort, nous explique l’auteur du présent article, de négliger cette figure essentielle du marxisme de la première moitié du XXsiècle — aucun grand courant contemporain, pourtant, ne se revendique du co-fondateur du Parti communiste italien. Benito Mussolini aurait lancé : « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans ». L’oracle fit fausse route : jamais Gramsci ne fut plus productif qu’entre les quatre murs entre lesquels le fascisme le maintint… À l’heure où Manuel Valls tempête contre le « passéisme » d’un socialisme qu’il entend bien abandonner au profit d’une « gauche » qui aurait enfin l’audace d’être, avec les succès que l’on sait, « pragmatique, réformiste et républicaine », n’aurait-on pas quelque intérêt à rouvrir un peu les vieux tiroirs ? 

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