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Débat avec Lenny Benbara sur la gauche, le peuple et les gilets jaunes

Débat publié les 1er et 17 avril sur Reconstruire

3 médias s’entrecroisent : Kevin Victoire, responsable de la revue du Comptoir et journaliste à Marianne, Lenny Benbara, directeur de publication de Le Vent se lève sont réunis pour la première fois par Reconstruire. Dialogue entre deux versions du populisme adossées à deux auteurs (Chantal Mouffe et Jean-Claude Michéa), entre deux jeunes médias engagés dans la construction d’une contre-hégémonie culturelle.

Première partie : « Notre génération se fait moins d’illusions sur le clivage gauche/droite »

Deuxième partie : « Le projet politique « liberté, égalité, fraternité » est un projet culturel »

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Martin Luther King, un anticapitaliste trop mal connu

Article publié initialement le le 4 avril 2018 sur Le Média presse

Assassiné il y a 50 ans, le 4 avril 1968, à Memphis, Martin Luther King est aujourd’hui une des figures militantes les plus populaires. Mais ceux qui le voient comme une icône oublient souvent un élément important de sa personnalité : son anticapitalisme.

Chaque année, le troisième lundi du mois de janvier, les Américains célèbrent le Martin Luther King Day. Mis en place en 1983, malgré l’opposition du président Ronald Reagan, ce jour férié rappelle l’anniversaire de la naissance du célèbre pasteur évangélique. Pour l’occasion, la NBA fait son marathon et la population est appelée à agir pour les gens dans le besoin. Un signe que le militant antiraciste est devenu une véritable icône outre-Atlantique, perçue comme inoffensive. En France, s’il est moins populaire, il bénéficie globalement de la même image positive. C’est ainsi que ces derniers jours il a été célébré par la presse maintream, du Monde au Figaro en passant par Libération et France info. Encore une preuve que le capitalisme récupère tout. Certes, comme le disait le philosophe marxiste Michel Clouscard, « si c’est récupéré, c’est que c’est récupérable ». Martin Luther King est devenu un symbole du système, parce que par son pacifisme le rendait moins subversif que Malcolm X ou que le Black Panther Party. Le monde politico-médiatique a donc préféré mettre en avant ce “bon noir″ pour décrédibiliser les autres mouvements. C’est pourtant faire fi des combats de Martin Luther King, antiraciste et pacifique, mais aussi anticapitaliste et anti-impérialiste.

ENTRE THÉOLOGIE ET ANTIRACISME

Martin Luther King est né dans une famille très chrétienne, en 1929. Son père, Martin Luther King Sr. est un pasteur baptiste. Il grandit dans un milieu petit bourgeois, à Atlanta. Il est néanmoins très jeune victime de racisme, quand ses deux camarades blancs arrêtent de jouer avec lui, parce qu’ils fréquentent une école ségrégationniste. Sa couleur de peau est aussi un handicap lors de ses études à l’Université de Boston, où il obtient un doctorat en théologie à 26 ans. Entre-temps, il épouse Coretta Scott et devient pasteur, dans l’Alabama, un Etat marqué par de nombreuses violences racistes. Martin Luther King s’intéresse durant cette période à la désobéissance civile, à l’action non-violente et à des personnalités comme Henry David Thoreau ou Gandhi. Il est également très imprégné par le christianisme social.

Fin 1955, sa vie bascule. Le 1er décembre, Rosa Parks refuse de s’assoir au fond d’un bus à Montgomery. Elle est lynchée et arrêtée. La nuit suivante, cinquante dirigeants de la communauté afro-américaine, emmenés par Martin Luther King, fondent le Montgomery Improvement Association. Celle-ci qui mène une campagne de boycott contre la ligne de bus. Un an plus tard, le 21 décembre 1956, la Cour suprême des Etats-Unis déclare la ségrégation illégale et le boycotte s’arrête. L’année suivante, il fait partie des fondateurs de la SCLC (Southern Christian Leadership Conference, « Conférence des dirigeants chrétiens du Sud »). Le pasteur devient peu à peu la figure de la lutte pour les droits civiques, avec Malcolm X. Au premier abord tout sépare le chrétien pacifique qui prône l’intégration des noirs à la société américaine, du leader musulman qui n’hésite pas à user de la violence et qui défend le séparatisme racial. Malcolm X prend d’ailleurs plusieurs fois Martin à parti, comme lorsqu’il qualifie la marche vers Washington pour le travail et la liberté de 1963 de « farce de Washington ». Les médias mettent alors en scène cette opposition. C’est pourtant vite oublier que l’année suivante Martin Luther King appuie le combat de Malcolm X dans une lettre qui lui est adressée. Ce dernier aura d’ailleurs droit à un vibrant hommage du pasteur à sa mort en 1965. Car si les deux hommes ne partagent pas les mêmes méthodes, c’est bien un même combat qu’ils mènent. Et surtout, ils partagent une même opposition radicale au capitalisme.

DE L’ÉGALITÉ À L’ANTICAPITALISME

Martin Luther King est avant tout guidé par une conviction : Blancs et Noirs doivent être égaux. Mais l’égalité en droit ne saurait suffire. Tant que les noirs seront plus pauvres, ils continueront d’être ségrégués, car l’injustice économique entraînera nécessairement une injustice ethnique du même ordre. De son côté, la ghettoïsation ne peut mener qu’au racisme et rend impossible la coopération entre Blancs et Noirs. Ainsi, dans un entretien accordé à Alex Haley – célèbre écrivain de Roots et co-auteur de l’autobiographie de Malcolm X –, il explique que l’écart de revenus doit nécessairement être supprimé. Il plaide alors pour un programme de compensation gouvernementale de 50 milliards de dollars sur 10 ans pour tous les groupes désavantagés. Le pasteur déclare alors : « l’argent dépensé serait plus que justifié par les bénéfices qu’il apporterait à la nation tout entière grâce à une baisse spectaculaire de l’abandon scolaire, des séparations familiales, du taux de criminalité, de l’illégitimité, des énormes dépenses sociales, des émeutes et de beaucoup d’autres malheurs sociaux ». Dans son livre Black Power, il accuse le « Blanc libéral » de jouer « le rôle le plus important dans la partie sociale qui se joue ». « Le problème, écrit-il quelques mois avant sa mort, est que nous n’entendons pas la même chose lorsque l’on parle d’égalité ; Blancs et Noirs en ont une définition différente ». Les seconds comprennent l’égalité au sens littéral, quand les premiers n’acceptent que le sens juridique.

Ce constat le pousse à remettre en question les fondements même du système économique. « Nous avons un système socialiste pour les riches et le capitalisme sauvage pour les pauvres », souligne-t-il dans un discours datant du 23 février 1968. Cette radicalité, il la doit également à sa lecture sérieuse de l’œuvre de Karl Marx quand il est étudiant. En 1952, dans une lettre à Coretta Scott, qui n’est pas encore sa femme, il écrit : « Le capitalisme est arrivé au bout de son utilité historique. » Il se distingue néanmoins de l’Allemand et condamne le communisme pour son « relativisme ethnique », son « totalitarisme politique » et son « matérialisme ». Il défend alors un socialisme démocratique.  Dans un discours daté du 14 novembre 1966, il affirme : « Vous ne pouvez pas parler d’une résolution du problème économique des nègres sans parler de milliards de dollars. Vous ne pouvez pas parler de la fin des bidonvilles sans dire d’abord que les profits ne doivent plus être faits sur les bidonvilles. Vous falsifiez vraiment parce que vous avez affaire à des gens maintenant. Vous avez affaire à des capitaines d’industrie […] Le capitalisme… Il doit y avoir une meilleure distribution des richesses et peut-être que l’Amérique doit se diriger vers un socialisme démocratique. »

Il épouse aussi l’internationalisme du socialisme, ce qui le pousser vers des positions très anti-impérialiste. Dans Black Power, il valide ainsi les théories de Frantz Fanon, figure du tiers-mondisme et du mouvement anticolonial, tout en rejetant la violence qui émane de son œuvre principale, Les Damnés de la Terre. Il dénonce alors la guerre du Viêt-Nam à partir de 1965, alors qu’il vient d’obtenir le prix Nobel de la Paix. Pour lui, les Etats-Unis « occupent le pays comme une colonie américaine » et son gouvernement constitue « le plus grand fournisseur de violence dans le monde aujourd’hui ».

Dans les années 1970, le sociologue marxiste Christopher Lasch soutenait que Martin Luther King était la dernière grande icone populiste américaine – en référence au People’s Party qui à la fin du XIXesiècle a lutté contre la corruption du système américain, en faveur des plus pauvres et de la démocratie. Il semble en effet que le pasteur ait été bien plus radical que l’image qu’il donne. Ceux qui le célèbrent feraient mieux de se pencher réellement sur son œuvre pour s’en rendre compte, ce serait sûrement le meilleur hommage qu’ils peuvent lui faire.

Crédit (cc) Creative commons

Construire le peuple ou unir la gauche ? Réponse à Gaël Brustier

Article initialement publié le 19 mars 2018 sur le Média presse

Dans un récent article pour le site Slate.fr, le politologue Gaël Brustier reproche à la France insoumise sa stratégie, qu’il qualifie de « populo-provocatrice ». D’habitude plus lucide, il semble passer à côté de la recomposition de l’échiquier politique en cours.

« Ni «gauche», ni «construction du peuple», c’est en fait le destin de LFI qui semble se jouer actuellement », explique Gaël Brustier dans son article. Selon lui, le mouvement s’enlise dans sa stratégie populiste, au lieu d’œuvrer à la construction d’« une véritable union de la gauche, comme le suggérait Clémentine Autain », dans Politis. Pour Brustier, la France insoumise est en train de préparer « le terrain à des européennes difficiles ». Mettons de côté certains passages qui relèvent de la mauvaise foi – comme quand il explique que la FI préfère aujourd’hui parler avec la presse de droite plutôt que celle de gauche – afin de nous concentrer sur le fond : faut-il unir la gauche pour souder le peuple ?

Macron et l’unification du bloc bourgeois

En 1986, Cornelius Castoriadis déclarait : « il y a longtemps que le clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond plus ni aux grands problèmes de notre temps ni à des choix politiques opposés. » En avance sur son temps, comme souvent, l’ancien cofondateur de Socialisme ou barbarie soulignait par-là que les partis de gouvernement, qui allaient ensuite pendant encore trois décennies rythmer la politique, convergeaient dans leur défense des intérêts de la bourgeoisie. Dès les années 1990, Alain Minc, intellectuel organique des élites, préconise alors la constitution d’un « cercle de la raison », réunissant les libéraux des deux rives. Les classes supérieures n’en perçoivent cependant pas à ce moment l’utilité, tant le jeu de fausses alternances sans alternatives entre gauche bourgeoise et droite bourgeoise demeure efficace. L’entrée en crise de la Ve République, et donc des partis qui lui sont historiquement liés, va néanmoins précipiter les choses. La force de Macron est alors de comprendre que seule une alliance des élites, couplée à un discours faussement dégagiste – d’où l’appel démagogique à « la société civile », les HEC remplaçant partiellement les énarques – pouvait sauver le système. L’ancien candidat à l’élection présidentielle se soustrait alors au clivage gauche-droite pour lui substituer un clivage haut-bas. Coup réussi, le macronisme, qui représente environ les 20 % les plus favorisés, parvient à prendre le pouvoir, aidé par les institutions de la Ve République.

Le populisme de gauche comme réponse à l’élitisme

Produit d’une oligarchie qui a enfin pris conscience de son intérêt à s’allier malgré des divergences idéologiquesi, le macronisme ne peut être vaincu que par son négatif. Ainsi, la gauche qui a encore à cœur de s’opposer au système et d’œuvrer à l’émancipation des individus doit aller vers le populisme, c’est-à-dire se faire la représentante des classes populaires. Cela n’implique en rien l’abandon des traditions de la gauche, mais leur adaptation à un nouveau contexte historique. Si cette mise à jour n’est pas effectuée, c’est l’extrême droite, qui incarnera seule l’opposition, en prospérant sur les passions tristes et le ressentiment. Il est pourtant évident que le FN, qui divise les classes populaires sur des bases ethniques et dont l’incompétence des dirigeants saute aujourd’hui aux yeux de tous, ne peut fort heureusement pas accéder au pouvoir. En étant érigé comme opposition officielle, le parti de Marine Le Pen est alors la garantie d’En Marche de se maintenir au pouvoir, après l’avoir aidé à y accéder. « L’existence d’idées révolutionnaires à une époque déterminée suppose déjà l’existence d’une classe révolutionnaire », écrivaient Marx et Engels. Voilà pourquoi, la mission de la France insoumise, actuellement première formation de gauche, est de « construire un peuple » qui peut faire face aux élites de Macron. Nous pouvons à ce niveau d’analyse nous accorder avec Brustier. Mais la question de savoir si cette tâche passe par l’union de la gauche persiste.

Eloigner les stratégies politiciennes

Pour le politologue, la FI doit ouvrir deux fronts : « l’un en direction des électeurs de gauche, l’autre en direction des abstentionnistes. » Elle doit donc simultanément unir la gauche et construire un peuple. Pourtant, il y a à peine un an, il expliquait aux lecteurs de Slate.fr que ces deux stratégies, défendues respectivement par Hamon et par Mélenchon lors de l’élection présidentielle, induisaient « des temporalités différentes au-delà des questions programmatiques ». Le même jour, Brustier démontrait au site du Figaro Vox qu’elles étaient « peu conciliables ». Il précisait, à juste titre, que « la stratégie, en la matière, n’est pas un jeu politicien ou électoral… La question stratégique a à voir avec l’hégémonie, avec la manière dont on mobilise une société, dont on l’entraîne vers la réalisation d’un projet collectif… » Quelques mois après, son livre Le désordre idéologique (éditions du Cerf) laissait entendre que la solution n’était pas dans la gauche radicale, mais dans le populisme de gauche. Pourquoi ? La réponse se trouve dans Construire un peuple, ouvrage de Chantal Mouffe et Íñigo Errejón, dont Brustier a préfacé la traduction en français (éditions du Cerf). Le numéro 2 de Podemos y affirme qu’« aujourd’hui gauche et droite ne constituent plus la frontière principale », mais qu’il faut en postuler une nouvelle « en termes théoriques, démocratie/oligarchie, et en termes concrets, tangibles, citoyens/privilégiés ou « caste » ». Ces signifiants sont actuellement plus aptes à mobiliser les gens ordinaires.

Cela ne signifie évidemment pas rompre avec la gauche. Maintenir le dialogue avec les autres forces qui œuvrent pour une transformation sociale est important. C’est notamment le cas avec les syndicats, seuls capables de mener un mouvement social d’ampleur. L’union de la gauche n’est pourtant pas une priorité. L’arithmétique électorale est souvent complexe. Il ne suffit pas d’empiler les étiquettes pour engranger des électeurs. Le plus important est d’avoir un projet solide et proposer une vision cohérente et attrayante du monde. Se donner l’alliance de gauche comme priorité, que Mélenchon dénonce comme « tambouille électorale », c’est risquer de retomber sur les difficultés rencontrées par le Front de gauche à partir des élections municipales de 2014. A ce moment, la coalition a commencé à reculer, parce que ses différentes formations prenaient des options trop divergentes. La France insoumise a d’ailleurs été créée en partie pour sortir de ce piège.

Notons pour finir, qu’en se lançant LREM n’a pas eu pour stratégie de créer une alliance des partis libéraux. C’est parce que le mouvement est apparu comme le plus apte à défendre les intérêts de la bourgeoisie que cette dernière a fait converger vers lui, le Modem, l’UDI, des transfuges du PS et de LR avec. LFI doit faire la même chose, c’est-à-dire apparaître comme le mouvement des classes populaires et faire converger vers elle ceux qui partagent ses objectifs. La tâche est compliquée, et rien ne prouve qu’elle y arrivera. Mais elle a le devoir d’essayer.

Crédits (cc) Rama / Wikimedia Commons

Pourquoi la gauche doit être populiste

Article publié le 12 avril 2017 sur Vice

Tandis que le « populisme de droite » a le vent en poupe partout en Europe et aux États-Unis, une partie de la gauche entend elle aussi renouer avec le peuple. L’un de nos contributeurs nous explique pourquoi cela pourrait lui être salutaire.

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Surprise ! Les médias français craignent un second tour Le Pen-Mélenchon

Article publié le 17 mars 2017 sur Vice

En 2012, 74 % des journalistes auraient voté pour François Hollande au second tour. Beaucoup y ont vu une adhésion de la profession à la gauche, mais n’est-ce pas simplement la preuve que les commentateurs sont souvent des libéraux purs et durs ?

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Pour comprendre le moment populiste actuel, il faut lire Christopher Lasch

Article publié le 19 février 2017 sur le site Slate.fr

Montée des mouvements identitaires d’extrême droite dans les pays occidentaux, Brexit, élection de Donald Trump, défaites de Nicolas Sarkozy, Alain Juppé et Manuel Valls lors des primaires… Les analystes politiques ont de plus en plus de mal à comprendre les votes populaires. L’œuvre de Christopher Lasch, sociologue et historien américain décédé il y a vingt-trois ans, anticipait déjà largement ce moment populiste que nous vivons actuellement.

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Recherche socialisme désespérément

Entretien accordé pour le site de la revue Limite dans la cadre de la sortie de La revue du Comptoir, publié le 26 octobre 2016

Nos amis du blog Le Comptoir sortent leur premier numéro papier baptisé « Recherche socialisme désespérément » – un numéro de 119 pages où l’on découvre un travail éditorial et graphique d’une grande qualité. Ces jeunes pousses révolutionnaires sont restées fidèles aux idées qu’elles développent depuis deux ans sur internet, en mêlant analyse, reportage et grands entretiens. Entretien avec Kévin Victoire, co-fondateur du blog Le Comptoir et collaborateur de Limite.

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