Archives du mot-clé racisme

Al : « Avant, même les rappeurs en tête d’affiche avaient un discours social »

 

Entretien publié sur Le Comptoir, le 6 janvier 2016

« Talant, 26 juin 1998, salut Befa, quoi d’neuf depuis la dernière fois ?/ Pour moi, toujours la même. En c’moment, j’taffe, un vrai calvaire/ J’m’emploie à gagner un salaire de misère/ Dans une atmosphère qui pue comme l’enfer. » C’est par ces mots que le rap français découvre Al sur “Correspondance”, issu de l’album “Détournement de son” de Fabe. Dix ans plus tard, en 2008, le rappeur dijonnais, proche de La Rumeur et Anfalsh (Casey, Prodige, B. James, Hery, Laloo et Tcho), débarque avec son premier album “High-tech et primitif”. Après ce premier essai transformé, le MC sort en 2012 “Terminal 3”, puis “Toute entrée est définitive” avec Asocial Club (qui regroupe Casey, Prodige, Vîrus, Dj Kozi et Al) en 2014. Nous avons souhaité nous entretenir avec lui à l’occasion de son nouveau solo, “Le pays des Lumières”.

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Pierre Cras : « Ferguson cristallise des tensions à l’origine très ancienne »

Interview publiée initialement le 5 décembre 2014 sur Le Comptoir

Chercheur en histoire et civilisation afro-américaine, Pierre Cras a travaillé sur les liens entre le militantisme noir et les arts aux États-Unis durant la période contemporaine. Il enseigne actuellement à l’University of Southern California et termine sa thèse consacrée aux « Archétypes, caricatures et stéréotypes afro-américains du cinéma d’animation du XXe siècle ». Alors que semblent se multiplier les affaires mettant en cause des policiers blancs dans la mort de plusieurs Noirs-Américains (Michael Brown, Eric Garner, Tamir Rice), nous avons souhaité nous entretenir avec lui afin de discuter des récents événements de Ferguson et de la situation actuelle de la communauté afro-américaine.

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Nicolas Jounin : « La lutte pour les droits civiques et la lutte de classes se poursuivent »

Entretien publié initialement le 17 novembre sur Le Comptoir

Nicolas Jounin est un enseignant-chercheur en sociologie. Il est maître de conférences à l’Université de Paris VIII Vincennes-Saint-Denis. Il vient de sortir « Voyage de classes », livre retraçant une expérience originale qu’il a réalisée avec ses élèves de licence. Durant trois ans, il a fait enquêter ces jeunes, souvent issus des quartiers populaires de banlieue, sur le VIIIe arrondissement de Paris, qui concentre pouvoir politique, économique et culturel.

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Lutte des races ou lutte des classes ?

Le texte qui suit provient de l’ouvrage A l’affut : histoire du parti des Panthères noires et de Huey Newton, publié en 1972 par Bobby Seale, président et co-fondateur (avec Huey Percy Newton) du Black Panther Party For Self Defense. Dans ce court extrait, le leader révolutionnaire expose la forme que doit prendre le combat de son organisation. Les priorités sont données aux luttes contre le racisme, qui touche les Noirs aux Etats-Unis, et contre le capitalisme.

 

Nous ne combattons pas le racisme par le racisme. Nous combattons le racisme par la solidarité. Nous ne combattons pas le capitalisme exploiteur par le capitalisme noir. Nous combattons le capitalisme par le socialisme. Nous ne combattons pas l’impérialisme par un impérialisme plus grand. Nous combattons l’impérialisme par l’internationalisme prolétarien. Ces principes sont essentiels dans le parti. Ils sont concrets, humains et nécessaires. Ils devraient être adoptés par les masses.  Nous n’utilisons et n’avons jamais utilisé nos armes pour pénétrer la communauté blanche et tirer sur des Blancs. Tout ce que nous faisons, c’est de nous défendre contre quiconque nous attaque sans raison et essaie de nous  tuer lorsqu’on met en pratique notre programme, qu’il soit noir, bleu, vert ou  rouge. Tout bien considéré, je pense que dans nos actions, tout le monde peut  voir que notre organisation n’est pas une organisation raciste, mais un parti  progressiste révolutionnaire. Ceux qui veulent semer la confusion dans la lutte  en parlant de différences ethniques sont ceux qui maintiennent et facilitent  l’exploitation des masses des pauvres Blancs, des pauvres Noirs, des Bruns, des Indiens rouges, des pauvres Chinois et Japonais et des travailleurs en général.

[…]

Le racisme et les différences ethniques permettent au pouvoir d’exploiter la masse des travailleurs de ce pays parce que c’est par là qu’il maintient son contrôle. Diviser le peuple pour régner sur lui, c’est l’objectif du pouvoir; c’est la classe dirigeante, une infime minorité constituée de quelques pourceaux et de rats avares et démagogues, qui contrôle et pourrit le gouvernement. La classe dirigeante avec ses chiens, ses laquais, ses lèche-bottes, ses « Toms », ses Noirs racistes et ses nationalistes culturels, – ils sont tous les chiens de garde de la classe dirigeante. Ce sont eux qui aident au maintien du pouvoir en perpétuant leurs attitudes racistes et en utilisant le racisme comme moyen de diviser le peuple. Mais c’est seulement la petite minorité qui constitue la classe dirigeante qui domine, exploite et opprime les travailleurs. Nous faisons tous partie de la classe ouvrière, que nous travaillions ou non et notre unité doit se constituer sur la base des nécessités concrètes de la vie, la liberté et la recherche du bonheur, si ça signifie encore quelque chose pour quelqu’un. Pour que les problèmes qui existent puissent être résolus, cette unité doit être basée sur des choses concrètes comme la survie des gens, et leur droit à l’autodétermination. En résumé, il ne s’agit donc pas d’une lutte raciale et nous en ferons rapidement prendre conscience aux gens. Pour nous, il s’agit d’une lutte de classe entre la classe ouvrière prolétarienne qui regroupe la masse, et la minuscule minorité qu’est la classe dirigeante. Les membres de la classe ouvrière, quelle que soit leur couleur, doivent s’unir contre la classe dirigeante qui les opprime et les exploite. Et laissez-moi encore insister : Nous croyons que notre combat est une lutte de classe et non pas une lutte raciale.

 

Pour aller plus loin :

Frantz Fanon : la vie oubliée du damné de la terre

Texte publié le 11 décembre 2013 sur RAGEMAG

Il y a 52 ans, presque jour pour jour, mourrait Frantz Fanon non loin de Washington. La mémoire humaine est souvent trop sélective. Il paraît aussi que nul n’est prophète chez lui. C’est le cas de Fanon, penseur français d’origine martiniquaise et révolutionnaire algérien, qui demeure largement méconnu en France, en Martinique comme en Algérie. Le psychiatre reste pourtant une figure majeure pour tous les révolutionnaires tiers-mondistes, souvent africains et afro-américains – un paradoxe qui ne fait que refléter la complexité de celui qu’Aimé Césaire qualifiait de « premier penseur de la colonisation et de la décolonisation ». Rappelons à notre bon souvenir, aux côtés des fanoniens Matthieu Renault et Magali Bessone, l’auteur du légendaire essai Les Damnés de la terre.

Intellectuel incontournable pour certains, révolutionnaire exemplaire pour d’autres, initiateurs de la violence et danger pour l’Occident pour les derniers, Frantz Fanon est assurément de ceux qui ne font pas consensus. Ce paradoxe tient sans nul doute à la radicalité de ses écrits et de son action. Inspirateur du FLN, de la décolonisation africaine ou encore du Black Panther Party, il ne pouvait pas faire l’unanimité. Chose un peu plus surprenante : si Fanon est très connu des milieux militants et intellectuels, son nom n’a que peu été porté aux oreilles d’un public plus large.

Frantz Fanon, le révolutionnaire

Né en 1925, à Fort-de-France, Frantz Fanon est issu d’une famille nombreuse de la petite bourgeoisie. Jeune, il connait la Martinique pétainiste de l’amiral Robert, marquée par les pénuries alimentaires et la division raciste de la société. Il fréquente le Lycée Victor Schœlcher, où il a comme professeur Aimé Césaire, puis s’engage à dix-sept ans dans la résistance avec son ami Marcel Manville au sein de l’armée du général de Lattre de Tassigny. Après un retour en Martinique pour obtenir son baccalauréat, le futur révolutionnaire s’installe à Lyon afin d’effectuer des études de médecine pour devenir psychiatre. Il suit en parallèle des cours de psychologie et de philosophie, notamment ceux de Maurice Merleau-Ponty, qu’il admire, et de l’ethnologue Leroi-Gourhan. Dans le même temps, d’après son amie et biographe Alice Cherki, il dévore les ouvrages de Marx qu’il apprécie particulièrement, mais ne lira jamais Le Capital, ceux de Lévi-Strauss, de Mauss, de Hegel, de Heidegger, de Lénine ou encore de Trotsky. Il garde cependant un mauvais souvenir de cette époque : c’est à l’université qu’il découvre un monde profondément raciste.

Après sa thèse en 1951, il rédige son premier ouvrage théorique, Peau noire, Masques blancs : un pamphlet où le Martiniquais analyse le racisme et le colonialisme d’un point de vue psychanalytique. Il se borne à décrire la double aliénation – du colonisé et du colon – qui apparaît dans les sociétés coloniales. Un thème qu’il étendra par la suite à toute forme de système de domination et qui restera central dans toute son œuvre. Démarrant par une citation d’Aimé Césaire, « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. » tiré du Discours sur le colonialisme, ce livre ne fait pas de concession. Plus qu’une simple analyse sociale, Fanon entend bien « libérer l’homme de couleur de lui-même » et commence dès lors un nécessaire militantisme : «  L’objectivité scientifique m’était interdite, car l’aliéné, le névrosé, était mon frère, était ma sœur, était mon père ». Cet ouvrage fait l’effet d’une bombe : très mal reçu en France, il sera même un temps interdit à la vente.

« Son livre est interdit en France dès sa sortie : le ministère de l’intérieur de l’époque déclare qu’il « menace la sécurité de l’État ». »

Ce ne sera pas sur les terres qui le virent naître que le psychiatre mènera ses plus grands combats : la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane s’engagent en 1946 dans la voie de la départementalisation sous l’impulsion d’Aimé Césaire. Les camarades insulaires de Frantz Fanon ne sont pas prêts pour l’indépendance et l’intellectuel le sait. Les Antillais verront ainsi éternellement en lui un homme qui a davantage lutté pour les autres que pour les siens. Ce paradoxe, Césaire l’a très bien compris quand il déclare : « Le tragique ? C’est que sans doute cet Antillais n’aura pas trouvé des Antilles à sa taille et d’avoir été, parmi les siens, un solitaire ». Simone de Beauvoir, qui le connaissait bien, écrit dans son autobiographie La Force des choses : « On le sentait tout de même gêné de ne pas militer dans son pays natal ».

C’est donc en Algérie qu’il livrera bataille. En 1953, il est nommé médecin-chef d’une division de l’hôpital psychiatrique de Blida-Jionville. Là-bas, il côtoie au quotidien le colonisé qui est son patient. Il explore de très près la détresse et la douleur algériennes. Il doit s’opposer à l’École algérienne de psychiatrie d’Antoine Porot qui décrit l’Algérien comme « un menteur, un voleur, un fainéant et un débile ». Pour Fanon, il ne fait aucun doute que c’est le système colonial qui déshumanise les Algériens. Il n’occupe ce poste que trois ans ; dès 1954, la Révolution algérienne se met en place et le psychiatre la soutient. Fanon démissionne deux ans plus tard pour rejoindre le Front de libération nationale (FLN). L’année d’après, il est expulsé d’Algérie et rejoint Tunis où il collabore à El Moudjahid, organe de presse du FLN. Il fait ensuite partie de la délégation algérienne au congrès panafricain d’Accra, au Ghana, en 1959, puis devient l’ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) auprès de l’Afrique noire.

Il écrit dans la foulée son troisième livre : L’An V de la révolution algérienne, sociologie d’une révolution. En 1960, il fait la rencontre de Jean-Paul Sartre : l’admiration est réciproque depuis longtemps déjà. Le philosophe existentialiste préface l’œuvre majeure de Fanon, Les Damnés de la Terre. À la fois manifeste en faveur de la décolonisation, analyse de la violence inhérente aux sociétés coloniales (« Le colonialisme […] est la violence à l’état de nature »), ce livre est interdit en France dès sa sortie : le Ministère de l’intérieur déclare alors qu’il « menace la sécurité de l’État ». Il ne manquera pourtant pas de s’imposer comme une œuvre essentielle au sein des mouvements tiers-mondistes et anticolonialistes. Atteint d’une leucémie, Fanon décède le 6 décembre 1961 à Washington, quelques mois avant l’indépendance algérienne. Quantitativement pauvre, son œuvre est néanmoins dense et sa pensée, en plus d’être encore trop ignorée, est souvent mal comprise.

Frantz Fanon, penseur de la colonisation

La pensée de Fanon est très liée à sa formation de psychiatre. En tant que marxiste, il s’intéresse naturellement à la structure sociale des sociétés qu’il analyse, mais sa profession le pousse à réfléchir plus particulièrement à l’aliénation. Il n’est pas tout à fait exact de le considérer, d’une façon exclusive et cloisonnée, comme un penseur des colonisés : c’est tout le colonialisme, qui crée une double aliénation sur le colonisé comme sur le colon, qu’il examine dans son œuvre. Peau noire, Masque blanc jette les bases de cette étude en profondeur. Le psychiatre se penche d’abord sur les rapports entre noirs et blancs : le Noir, animalisé par le système colonial inégalitaire par essence est emprisonné par le colonialisme même s’il peut provoquer différents types de réactions sur lui (« le Noir qui veut blanchir sa race est aussi malheureux que celui qui prêche la haine du Blanc ») ; le Blanc est juridiquement et socialement supérieur au Noir. Chacun intériorise en lui ce rapport et accepte volontiers les clichés racistes. Et ce rapport poursuit Fanon, n’est pas le propre des sociétés coloniales : il existe également en France car le problème est avant tout le racisme en tant que fait de société.

Le racisme est une doctrine qui instaure et justifie une hiérarchie fondée sur une prétendue différence biologique entre des individus d’ethnies différentes. Dans une société raciste, le racisme n’est que l’expression de la domination sociale, explique-t-il dans son livre posthume Pour la Révolution africaine: « Le racisme n’est pas un tout mais l’élément le plus visible, le plus quotidien, pour tout dire, à certains moments, le plus grossier d’une structure donnée  ». La France est pour lui du mauvais côté de la barrière. Il écrit dans Peau noire, Masques Blancs : « Une fois pour toutes, nous posons ce principe : une société est raciste ou ne l’est pas. Tant qu’on n’aura pas saisi cette évidence, on laissera de côté un grand nombre de problèmes. Dire, par exemple, que le nord de la France est plus raciste que le sud, que le racisme est l’œuvre des subalternes, donc n’engage nullement l’élite, que la France est le pays le moins raciste du monde, est le fait d’hommes incapables de réfléchir correctement ».

Il décrit la société française ainsi : « Le Français n’aime pas le Juif, qui n’aime pas l’Arabe, qui n’aime pas le Nègre ». Le Noir en France subit la même aliénation que dans les pays colonisés. Il n’est qu’une minorité dans un pays raciste qui le renvoie face aux préjugés que l’on porte sur lui. Quand le Martiniquais s’installe dans l’Hexagone, il veut alors devenir Blanc et s’assimiler à lui. Il adopte le langage du Blanc et perd son accent et son créole. Fanon s’oppose alors à Sartre qui, dans Anthologie de la poésie nègre et malgache, développe l’idée que l’adoption du langage blanc par le Noir est une manière de s’opposer au colon. De son côté, le Blanc développe une relation particulière avec le Noir, qu’il ne voit jamais comme son égal. Dans la société raciste, estime Fanon, le Blanc impose ses valeurs au Noir qui perd tous repères. C’est pour cela que le psychiatre voit en la « négritude » de Césaire, Senghor et Damas une impasse, qu’il va jusqu’à qualifier de « mirage noir ».

S’il reconnaît que la négritude peut permettre aux Noirs de se libérer de l’emprise blanche, ce mouvement exalte à ses yeux une culture erronée. Pour Fanon, le repli sur la famille, la religion et les valeurs traditionnelles auraient pu être une solution si celles-ci n’avaient pas été perverties par le colonialisme. De plus, la négritude essentialise le Noir et l’enferme. À titre d’exemple, quand Senghor déclare que « l’émotion est nègre » dans L’Homme de couleur (1939), il interdit au Noir d’être un être de raison. La dernière critique de Fanon à l’encontre de ce mouvement tient au fait que le psychiatre se veut universaliste : s’il est d’accord avec Aimé Césaire sur la nécessité qu’a le Noir à prendre conscience de sa couleur, il rejette l’exaltation de prétendues valeurs noires en disant : « Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi “malade” que celui qui les exècre ». Pour lui, briser le colonialisme impose de briser toute ethnicisation.

C’est au nom de l’universalisme que Frantz Fanon combat en Algérie. Un universalisme qui lui permet en outre d’élargir le champ de son analyse : ce n’est plus seulement le Noir et le Blanc qui l’intéressent mais le colonisé et le colon, l’opprimé et l’oppresseur, le dominé et le dominant. Il s’éloigne finalement de la dialectique marxiste et de la lutte des classes pour s’approcher de Hegel et de la dialectique de l’esclave et du maître. Fanon veut aider tous les dominés à se libérer des dominants. En Algérie, il doit s’opposer à l’École algérienne de psychiatrie : les pathologies sont diverses et fréquentes chez les indigènes algériens et cette École les explique par des défauts et des caractéristiques inhérentes aux Algériens et dont ne souffriraient pas les Européens.

Fanon démontre très rapidement qu’ils ne font que transposer leur aliénation coloniale sur leurs patients. L’exemple du voile, développé dans L’An V de la révolution algérienne, l’illustre parfaitement : à l’époque, beaucoup de voix s’élèvent pour dévoiler la femme algérienne et l’administration, estime défendre la femme dominée par le patriarcat algérien en combattant pareille coutume. Ce que Fanon remarque, c’est que ce n’est qu’un moyen d’européaniser la société algérienne. Contrairement à ses collègues, le but poursuivi par Fanon n’est pas d’adoucir la douleur du colonisé. Non, ce qu’il veut avant tout, c’est libérer le colonisé.

Frantz Fanon, penseur de la décolonisation

Une erreur répandue et qui a servi à le discréditer est de voir en Fanon un théoricien de la violence. Certes, elle est présente partout, des Damnés de la Terre jusqu’à la célèbre préface de Sartre: « Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups ; supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ». Mais à vrai dire, la violence n’intéresse pas le psychiatre. En tout cas pas en tant que telle. Fanon veut décoloniser les opprimés et la décolonisation va plus loin que l’indépendance. C’est une liberté totale et d’abord mentale ; le théoricien entend opérer une « décolonisation des esprits ». Si cette idée est surtout présente dans Les Damnés de la Terre, elle se trouvait déjà dans Peau noire, Masques blancs lorsqu’il écrivait dans sa conclusion : « Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères ».

« Cet universalisme lui permet d’élargir le champ de son analyse. Fanon veut aider tous les dominés à se libérer des dominants. »

Comme chez Georges Sorel, la violence n’est pour Fanon qu’une réponse à une oppression et un moyen de se libérer. Ce n’est pas une fin en soi, mais tout au plus un moyen. C’est ainsi qu’il l’exprime en déclarant : « Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence ». L’oppression aliène l’opprimé qui n’a plus que la violence pour lui et en lui (« La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites ; c’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressif »). La société coloniale prive le colonisé de tout : de valeur, d’amour, de liberté et même d’air. Toute vie décente lui est interdite. Même indépendant le colonisé n’est pas libre. Pour cela il faut qu’il soit indépendant et désaliéné, ce qui suppose une renaissance du dominé (« La décolonisation est très simplement le remplacement d’une “espèce” d’hommes par une autre “espèce” d’hommes »).

Son analyse en termes de dominants et de dominés dévie de celle développée par Karl Marx et Friedrich Engels. À l’encontre des philosophes allemands, le Martiniquais ne pense pas que le prolétariat soit la seule classe révolutionnaire par essence. À l’instar de Bakounine, il estime que la paysannerie et le lumpenproletariat ont un rôle essentiel à jouer dans la Révolution. Contrairement aux pays européens, les colonies sont majoritairement rurales et les paysans y sont les plus opprimés. La paysannerie est donc la première classe à libérer. Elle doit se libérer et doit libérer la société. Le paysan de Fanon est le prolétaire de Marx. Ce sont sur ses épaules que repose la Révolution. Son diagnostic est sans appel : «Il est clair que, dans les pays coloniaux, seule la paysannerie est révolutionnaire. Elle n’a rien à perdre et tout à gagner. Le paysan, le déclassé, l’affamé est l’exploité qui découvre le plus vite que la violence, seule, paie. Pour lui, il n’y a pas de compromis, pas de possibilité d’arrangement. La colonisation ou la décolonisation, c’est simplement un rapport de force. L’exploité s’aperçoit que sa libération suppose tous les moyens et d’abord la force ». Mais cet aspect de la classe paysanne est souvent ignoré jusque dans le FLN que soutient Fanon (« La paysannerie est laissée systématiquement de côté par la propagande de la plupart des partis nationalistes »).

Plus étonnant, du moins pour un marxiste, est le rôle qu’il donne au lumpenproletariat. Pour rappel, le lumpenproletariat ou « sous-prolétariat » est la partie du prolétariat urbain non organisée qui vit en marge de celui-ci. Composée de rebuts, vagabonds ou pilleurs, cette couche de la société est vue par Marx et Engels comme ne possédant aucune conscience politique. Les deux philosophes recommandent même au prolétariat de s’en méfier, le lumpenproletariat servant d’après eux souvent les intérêts de la bourgeoisie et de l’aristocratie dont il dépend. Pour Fanon, la donne est différente : le lumpenproletariat n’est pas forcément contre-révolutionnaire ; il peut même constituer « une des forces la plus spontanée et la plus radicalement révolutionnaire d’un peuple colonisé » (Les Damnés de la Terre), une fois doté d’une conscience politique. Cette analyse s’épanouira notamment au sein du Black Panther Party, qui perçoit dans les Noirs des ghettos le lumpenproletariat américain.

« Si Fanon dérange, c’est parce que sa vie et son œuvre – toutes deux indissociables – dérangent. »

Le penseur ne s’intéresse d’ailleurs pas seulement qu’aux moyens de parvenir à la décolonisation mais aussi à l’avenir du pays décolonisé. Dans cette perspective, il se méfie de la bourgeoisie nationale qui se constitue durant la lutte pour l’indépendance (« La naissance de partis nationalistes dans les pays colonisés est contemporaine de la constitution d’une élite intellectuelle et commerçante »). La nation ne doit pas se reconstituer en se mettant au service d’une élite. C’est à cette dernière de servir le peuple : « Il semble que la vocation historique d’une bourgeoisie nationale authentique dans un pays sous-développé soit de se nier en tant que bourgeoisie, de se nier en tant qu’instrument du capital et de se faire totalement esclave du capital révolutionnaire que constitue le peuple ».

Le vrai danger est de voir la bourgeoisie nationale se substituer aux colons et étouffer tout espoir de liberté. Pour Fanon, la seule voie possible est le socialisme : « Les bourgeoisies nationales ne sentant plus la menace de la puissance coloniale traditionnelle se découvrent soudain de grands appétits. Il nous faut encore une fois revenir aux schémas marxistes », souligne-t-il dans Pour la Révolution africaine. C’est d’ailleurs ce qu’il écrit dans la conclusion des Damnés de la Terre : la libération ne peut pas passer par le capitalisme. Les anciennes colonies ne doivent pas chercher à devenir des pays capitalistes, sauf à devenir – à l’instar des États-Unis – à leur tour une caricature de l’Europe. Ils ne doivent pas non plus céder au second impérialisme de leur époque, soviétique. En pan-africaniste, le seul chemin qu’entrevoit le penseur  est la coopération des anciennes colonies constituées en nations libres, le penseur se méfie des constructions supranationales.

Si Fanon dérange, c’est parce que sa vie et son œuvre – toutes deux indissociables – dérangent. Elles dérangent d’abord la France car Fanon renvoie la République universaliste à ses contradictions, comme le relève Alice Cherki dans Fanon, Portrait : « Fanon fait apparaître comment la notion de « race » n’est pas extérieure au corps républicain et comment elle le hante ». Il dérange aussi l’Algérie, sa patrie d’adoption qui l’a partiellement oublié. Même si l’hôpital psychiatrique de Blida-Jionville porte aujourd’hui son nom, peu de références au révolutionnaire ont été maintenues. Il a d’ailleurs fallu attendre les années 1980 pour que son nom apparaisse, sur la pointe des pieds, dans les manuels scolaires du pays. La raison de cette légère amnésie ? Le FLN que Fanon soutenait est un parti qui, s’il s’inspire certes du socialisme, se réclame avant tout du nationalisme arabo-musulman. Difficile, dès lors, pour lui, d’ériger en héros de la liberté un Noir agnostique.

Enfin, sa Martinique natale demeure encore pour le moins frileuse. Si un établissement scolaire porte son nom, sa popularité reste très faible en comparaison d’Aimé Césaire, comme l’atteste le résultat du vote pour le nom de l’aéroport de la Martinique. Elle considère encore qu’il n’a rien fait pour elle tout en voyant en lui celui qui lui rappelle sans cesse son manque de volonté d’indépendance, elle qui préféra s’intégrer plutôt que de se libérer… La portée de la pensée de Fanon n’a pourtant cessé de s’actualiser un peu partout dans le monde. Laissons alors sa fille, Mireille Fanon-Mendès-France, en parler : «En Afrique, en Europe, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique, Fanon apparaît aujourd’hui comme plus actuel que jamais. Il fait sens pour tous les militants de la liberté et des droits humains, car l’émancipation est toujours l’objectif premier des générations qui arrivent à l’âge de la maturité politique. »

Le rap et Frantz Fanon

Si Fanon est un oublié de l’intelligentsia française, le rap français lui est largement reconnaissant. Les fanonistes les plus remarqués sont certainement ceux qui appartiennent à l’école du « rap de fils d’immigrés » qui est composée de La Rumeur, Anfalsh (et sa tête d’affiche, Casey), Al ainsi que de Shéryo et du groupe Less du Neuf à une époque. Engagés et réfléchis, ces rappeurs ont toujours eu pour priorité de dénoncer les injustices qui frappaient principalement les minorités en France. Il n’est donc pas illogique de retrouver dans leurs musiques des références au penseur antillais. La Rumeur est sans aucun doute le groupe qui montre le plus souvent sa sympathie pour Fanon : on peut apercevoir un exemplaire des Damnés de la Terre sur la couverture de leur mixtape Nord Sud Est Ouest, ainsi que des références plus explicites sur Nature morte ou Le chant des Casseurs. De son côté, Casey n’hésite pas à parler des « pamphlets de Fanon » qu’elle bouquine.

Mais Fanon est une figure appréciée par un large éventail de rappeurs. On pourrait citer parmi eux : MédineDisizM.A.P.Rockin’ SquatDemi-Portion ou encore Rocé, qui se déclare « lecteur de Kateb, Fanon et consorts ». La raison est fort simple : le hip-hop est un mouvement qui se considère en marge de la société, du moins pour sa partie underground, et dont les activistes sont souvent issus de communautés minoritaires. Le radicalisme de Fanon, son engagement en faveur des peuples du Tiers-Monde et sa marginalité au sein des milieux intellectuels en font une icône naturelle. C’est certainement pour cela que Youssoupha, dans Noir Désir, peut clamer : « Récupérez vos Voltaire et vos Guevara / Mon histoire est écrite par Frantz Fanon et par Sankara ».

Outre-Atlantique aussi, le Martiniquais est une référence pour les milieux underground, certainement grâce au Black Panther Party. Dès les années 1970, des précurseurs comme Last Poets ou Gill Schott Heron (« Never can a man build a working structure for black capitalism./ Always does the man read Mao or Fanon ») n’hésitaient pas à faire référence au psychiatre.

Fanon n’est cependant pas reconnu uniquement dans le rap comme l’atteste le titre Year of tha Boomerang de Rage Against The Machine.

Entretien avec Magali Bessone

Maître de conférences en philosophie politique à l’Université de Rennes 1, spécialisée sur les questions liées au racisme, Magali Bessone a notamment préfacé un ouvrage regroupant les principales œuvres de Frantz Fanon.

En quoi la pensée de Fanon peut-elle nous aider à combattre le racisme ?

Le racisme « ordinaire » fait l’actualité depuis quelques semaines : au-delà d’effets médiatiques liés aux échéances électorales, au-delà plus largement d’une stratégie de désignation de boucs émissaires qui ressurgit sans cesse (l’histoire l’a hélas montré) en période de crise économique et qui conduit aux replis identitaires sur du « nous » fantasmé, je crois qu’il y a là une sorte de mise en visibilité d’une réalité raciste de la France qui subsistait à couvert ou déguisée. Le racisme n’avait pas disparu, il avait seulement changé de visage et pris l’apparence de la respectabilité. Fanon nous le rappelle : « un homme raciste dans une société coloniale est un homme normal ». Or si la France n’est plus ouvertement coloniale, elle a hérité, sans jamais la déconstruire réellement, de la réalité sociologique de l’organisation inégalitaire et hiérarchisée du colonialisme, dissimulée sous les idéaux prétendument « aveugles à la différence » du républicanisme. La pensée de Fanon nous rappelle l’actualité de la structure coloniale en France et la nécessité de la déconstruire, pour arriver enfin à la certitude que « Le Nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc. »

Le processus de « décolonisation des esprits » prôné par Fanon est-il aujourd’hui achevé ?

Fanon, militant, psychiatre et humaniste, traquait la colonisation et ses effets tant dans les structures politiques, sociales et économiques, que dans les esprits : le racisme, comme rapport de domination lié au « schéma épidermique racial » et comme produit culturel de la colonisation produit une déshumanisation, une aliénation à la fois socio-économique et psychique des racisés, qu’il a diagnostiquée dans de nombreux travaux, dès 1952 et l’article Le syndrome nord-africain. Ce faisant, les racisants, les dominants, nourrissent l’illusion d’être « sans race ». Ce double processus est loin d’être achevé : « l’inconscient colonial » est encore très présent dans les revendications universalistes de la figure du « citoyen » français. Mais comme le rappelait inlassablement Fanon, la décolonisation des esprits ne peut passer que par la décolonisation réelle, effective, des structures sociales.

Doit-on voir dans ce que la droite appelle le « racisme anti-blanc » une perpétuation de l’aliénation colons-colonisés ?

Du point de vue des usages, le « racisme anti-blanc », expression passée dans l’espace public en 1983 lorsque Pascal Bruckner l’avait empruntée à l’AGRIF, reprise en 2005 dans une pétition pour dénoncer le passage à tabac de lycéens, a pris une certaine ampleur récemment, pour être même mentionnée officiellement dans le texte adopté à l’issue du congrès du MRAP en mars-avril 2012 : je ne suis pas sûre qu’on puisse réserver l’usage de cette expression à « la droite »… Sur la question de fond, les analyses de Fanon sont extrêmement fécondes pour saisir en quoi elle traduit une incompréhension, involontaire ou délibérée, de la nature même du racisme : le racisme n’a pas de sens indépendamment d’un système institutionnel, d’une structure sociale organisée. Même si l’on comprend le racisme comme une disposition individuelle à l’irrespect, ou au mépris, pour des groupes ou des individus racialisés, cette disposition est construite en interaction avec une structure sociale systémique qui lui donne sens et la justifie. En France, cette structure sociale a été héritée de la colonisation. Les manifestations de rejet pour des individus blancs, au motif qu’ils sont blancs, qui existent et qui sont condamnables, ne relèvent pas de « racisme » au sens strict.

Entretien avec Matthieu Renault

Docteur de philosophie politique à l’université Paris VII Diderot et à l’Università degli Studi di Bologna. Il a soutenu une thèse sur Frantz Fanon en septembre 2011, intitulée « Frantz Fanon et les langages décoloniaux. Contribution à une généalogie de la critique postcoloniale », ainsi qu’un livre la même année qui a pour titre « Frantz Fanon, de l’anticolonialisme à la critique post-coloniale ».

Quel rôle a joué Frantz Fanon dans les différents mouvements de décolonisation, hors de celui algérien ?

Tout d’abord, il faudrait regarder son rôle en Afrique quand il était encore vivant, c’est-à-dire entre la fin des années 1950 et le début des années 1960. Quand il était en Tunisie, il est devenu ambassadeur auprès de l’Afrique noire du gouvernement algérien provisoire. Il participait à différentes conférences, notamment au Ghana et en Tunisie. Certes, il travaillait pour le gouvernement algérien mais il était engagé dans un mouvement en un certain sens panafricain. Il a toujours pensé que la lutte algérienne était complètement intégrée à un projet africain et allait même au-delà. Au moment où il est mort, une grande partie de l’Afrique est décolonisée. Ou je dirais plutôt indépendante, car je fais toujours la différence entre « indépendance » et « décolonisation ». Pour Fanon, la décolonisation est un processus plus long que l’indépendance et se poursuit après celle-ci. Il faut une décolonisation des structures cognitives et des esprits. Pour revenir à la question, après sa mort, il a dû jouer un rôle chez Amílcar Cabral, en Guinée. L’indépendance des colonies portugaises vient après et il y a de nombreuses similitudes entre la pensée du guinéen et celle de Fanon, par exemple sur le rôle de la culture ou la critique des  bourgeoisies nationales. Il faudrait voir l’influence de Fanon dans le socialisme africain, comme en Tanzanie mais pas dans la version de Senghor. Hors d’Afrique, l’influence la plus importante du psychiatre se situe sans aucun doute aux États-Unis. Même s’il n’est pas question de décolonisation à proprement parler, la situation des Noirs américains a souvent été décrite comme une situation de colonisation interne. Un usage assez intensif a été fait des Damnés de la Terre dans le mouvement Black Power et en particulier chez le Black Panther Party. On retrouve cela dans l’un des bouquins fondateurs du mouvement…

Celui de Bobby Seale et Huey Newton ?

Oui, celui-là [ndrl : A l’affût. Histoire du parti des Panthères noires et de Huey Newton de Bobby Seale] ! Ils retiennent de Fanon le rôle de la violence et son analyse sur le lumpenproletariat. Mais il y a un héritage perdu de Fanon. Il y a aussi des lectures dans des situations qui ne sont ni coloniales, ni post-coloniales, comme au Japon à une époque. En revanche, il y a eu une sorte de déni de Fanon, en Martinique, jusque dans les années 1980. Il était vu comme une sorte de traître à la Patrie.  Il y a eu un colloque à Fort-de-France dans les années 1980 sur Fanon [ndlr : en avril 1982] et à partir de là, il y a eu une appropriation plus importante, notamment dans les mouvements indépendantistes. Mais elle reste limitée.

Est-ce qu’en France métropolitaine, la pensée de Fanon peut avoir un rôle dans la lutte contre le racisme ?

Je pense qu’elle joue déjà un rôle mais il reste à voir comment. Elle doit certainement jouer un rôle dans les mouvements décoloniaux français. Je crois aussi qu’elle sera amenée à jouer un rôle plus important. Parce qu’ils mettent l’accent sur le fait que le racisme est un reste du colonialisme. Ils revendiquent que le racisme n’est pas un problème individuel et moral mais bien un problème structurel. La raison du racisme serait à chercher dans les structures matérielles. Il ne suffit pas de comprendre qui est raciste et qui ne l’est pas. Fanon rejette l’idée que les masses sont plus racistes que les élites, cela a peu de sens : il faut analyser si un pays est raciste ou ne l’est pas. Ils rejoignent aussi l’idée que la décolonisation va plus loin que la simple indépendance et doit s’effectuer autant dans les anciennes colonies que les anciennes métropoles. De plus, elle doit se faire pour les descendants d’ex-colonisateurs et pour les descendants d’ex-colonisés. Le processus doit être réciproque. C’est toute son idée de « décolonisation des esprits » qui reste à faire et à clarifier. Il faut comprendre ce qu’est le phénomène de colonisation des esprits, pourquoi il perdure et se reproduit vers de nouvelles formes. Il faut rappeler que pour Fanon, cette colonisation des esprits ne perdure pas d’elle-même dans un imaginaire mais à cause de structures matérielles et politiques qui soutiennent certaines formes de domination. Par exemple, pour reprendre l’exemple du penseur dans Les Damnés de la Terre, la ségrégation spatiale dans les formes d’urbanisation et de division de l’espace public joue un rôle.

Quelle lecture font les études post-coloniales de Fanon ?

La grande réussite des études post-coloniales est d’avoir rétabli Fanon en tant que penseur et théoricien à part entière. En France, on voyait avant tout en lui un révolutionnaire, un homme d’action dont la pensée restait au second plan, ce qui rendait sa réappropriation plus compliquée et l’ancrait dans un passé colonial dépassé. Les études post-coloniales montrent comment Fanon utilisait des théories nées en Europe – notamment le marxisme – pour les distendre ou les traduire, afin de les rendre plus aptes à servir les peuples colonisés. Leurs défauts ont été semblable à ce qui a été fait en France, à savoir le décontextualiser. Ils ont aussi souvent perdu les sources intellectuelles sur lesquelles il travaillait. Mais depuis que la bibliothèque de Frantz Fanon et de sa femme ont été déposées au ministère de la culture algérien, il y a de plus en plus d’études dessus. Nous pouvons maintenant travailler librement sur ses sources, notamment les anglophones qui ont souvent manqué ce contexte intellectuel. Il y a eu un moment une lecture du psychiatre comme théoricien de l’identité. Mais je me suis toujours opposé à cette idée, car ce n’est pas son langage. Il réfléchit en termes de conscience de races et de classes mais jamais en termes d’identité. Il y a une troisième voie à creuser qui est de s’inspirer de ce qu’ont fait les études post-coloniales et de le remettre dans son contexte historique et politique. On ne peut pas juste voir en lui un penseur du multiculturalisme. Ce n’est pas ce qu’il était. Il voulait plus une rupture avec l’Europe mais qui serait dans un deuxième temps une condition de l’ouverture à l’autre.

Boîte Noire

Ce qu’il reste à faire aux Antilles après la tournée de Valls : tout

 

C’est officiel, la France redécouvre que tout n’est pas rose dans ses départements et régions d’outre-mer. Ponctuellement des événements le lui rappellent. En 2009, ce fut une grève générale en Guadeloupe qui s’est ensuite propagée en Martinique puis en Guyane. Aujourd’hui, c’est encore de Guadeloupe que le signal est envoyé, avec des chiffres sur la délinquance affolants qui ont conduit le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, à se rendre sur place, pour une tournée jugée plutôt décevante. Quels seraient les facteurs à l’origine de cette violence ? Une combinaison, à n’en pas douter, qui pourrait avoir sa source dans l’économie locale.

Alors que depuis l’arrivée au pouvoir du Parti Socialiste, les violences marseillaises et corses agitent le quotidien médiatique et bousculent l’agenda de nos ministres, pas un mot sur les DROM. Il a fallu attendre que la situation devienne totalement ingérable en Guadeloupe et que le département enregistre son 37e meurtre de l’année (plus que les Bouches-du-Rhône et la Corse réunies) pour que Paris daigne y prêter attention. La situation n’est pas franchement meilleure en Martinique et en Guyane. Ces chiffres ne font que refléter les situations économiques et sociales désastreuses de ces départements.

La misère n’est pas plus belle au soleil

Dans l’imaginaire collectif, Martinique, Guadeloupe et Guyane riment avec îles (pour les deux premières), soleil, mer, vacances, etc. Si, vu de la Métropole, tout ceci est évidemment vrai, la réalité est moins paradisiaque pour les habitants. Les grèves de 2009 l’avaient d’ailleurs très bien illustré. Pour rappel, à l’époque la Guadeloupe avait connu un mois et demi de blocage, la Martinique un mois et la Guyane un peu moins. La cause peut sembler minime : le prix de l’essence. Mais dans ces territoires structurellement en difficulté, la moindre petite étincelle peut provoquer une gigantesque déflagration. Les conséquences de la crise de 2008 n’ont pas attendu pour se faire sentir. Voilà comment en décembre l’Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe (UGTG, syndicat majoritaire sur l’île) décide une grève générale pour protester contre la hausse des prix de l’essence. Dans un département où les prix sont supérieurs de 15% à la moyenne nationale et où les salaires sont sensiblement inférieurs, chaque attaque contre le pouvoir d’achat se fait ressentir.

Seule en décembre 2008, l’UGTG est vite rejointe par une cinquantaine d’associations. Le LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon, qui pourrait être traduit en français : « collectif contre l’exploitation ») voit le jour et le leader indépendantiste marxiste de l’UGTG, Elie Domota, fait son apparition dans les médias. Le 20 janvier 2009, la Guadeloupe est officiellement bloquée. Quinze jours après, c’est l’île aux fleurs (la Martinique) qui s’y met, avant d’être rejointe par la Guyane. Un blocage complet des activités ainsi que des ravitaillements qui prend fin le 5 mars 2009 en Guadeloupe avec un accord multilatéral entre le LKP, le Medef guadeloupéen, l’État français et le conseil régional. Celui-ci prévoit notamment une hausse des salaires. La Martinique et la Guyane suivent rapidement.

Si ces grèves ont trouvé une issue en apparence favorable, le malaise subsiste aujourd’hui. Il s’est même accru et les populations locales ont l’impression d’avoir à nouveau été abandonnées par l’État. Et pour cause, les chiffres sont effrayants. Le taux chômage atteint actuellement presque 25% dans les trois départements, soit le double de la moyenne nationale. Les jeunes qui représentent une part importante de la population (la proportion de moins de 25 ans varie de 30% à 40%) connaissent toutes les difficultés du monde à s’insérer sur le marché du travail (près de 60% de chômage chez les actifs de 15 à 25 ans). Nous pouvons ajouter au tableau un taux de participation (proportion des personnes en âge de travailler, c’est-à-dire de 15-64 ans en France, exerçant un emploi où en cherchant un officiellement) particulièrement faible, ce qui reflète un marché du travail très dégradé. Le pouvoir d’achat reste quant à lui très faible avec des salaires plutôt faibles et des prix élevés. Ces chiffres ne sont malheureusement que le triste reflet du manque de dynamisme de l’activité économique de ces pays.

Certes, à première vue, ces territoires se portent mieux que leurs voisins caribéens (pour la Martinique et la Guadeloupe) et d’Amérique du sud (pour la Guyane) mais les apparences sont trompeuses. Le secteur agricole reste encore très spécialisé (bananes, ananas et cannes à sucre) avec une forte production vivrière où les faibles surplus sont simplement revendus au marché local. L’industrie, principalement agroalimentaire et en biens intermédiaires, est encore très jeune et de taille trop modeste. Le tourisme, principal secteur d’activité, subit de plein fouet la concurrence des îles ou pays voisins, plus attractifs grâce à la faiblesse des prix.

Les trois départements vivent principalement des aides de l’État et de l’Union Européenne (faisant parties des régions les plus pauvres de l’Union) et sont placés de fait dans un état de dépendance vis-à-vis d’eux. Les ménages martiniquais, guadeloupéens et guyanais sont aussi parmi les plus endettés de France. Dernière caractéristique : l’existence d’une vraie économie informelle du « don » et de solidarité, rendue possible par la forte présence de campagnes à proximité des villes caractérisées par les jardins créoles, permet d’assurer un niveau de vie décent. Tous ces handicaps restent malheureusement des vestiges de l’époque coloniale.

Antilles : une lutte des classes ?

Si les DROM n’ont plus rien à voir structurellement avec les colonies, certains mouvements peuvent y faire penser. Par exemple, durant les grèves de 2009, la lutte pour l’autonomisation a semblé resurgir. Le slogan principal du LKP a notamment été remis en cause (« La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pa ta yo : yo péké fè sa yo vlé adan péyi an-nou » ou en français : « La Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n’est pas à eux : ils ne feront pas ce qu’ils veulent dans notre pays »). Les Békés (descendants de colons) ont été pointés du doigt de manière virulente. Si l’on peut écarter d’emblée la thèse d’un blocage général qui aurait eu pour but de chasser les Békés, les questions d’autonomisation — pour ne pas dire indépendance — et de rivalités ethniques peuvent se poser. Car les rapports sociaux nés de la période esclavagiste n’ont pas totalement disparu. Le racisme est encore bel et bien présent, tout comme le colorisme reste une réalité : pour les Noirs, avoir une peau plus claire reste un avantage. Ceux-ci se sentent encore divisés entre Noirs au teint plus foncé, Chabins (Noirs possédants une couleur de peau plus claire) ou Mulâtres (personnes nées d’un parent blanc et d’un parent noir). Les descendants d’Indiens (les « Coolies » en Martinique ou les « Zindiens » en Guadeloupe) sont encore peu considérés. À ce tableau viennent s’ajouter diverses minorités (descendants de Libanais, de Syriens ou d’Asiatiques principalement) : l’île est fondamentalement diverse. Mais dans cette mosaïque, c’est bien l’opposition entre Noirs et Blancs qui semble surclasser l’antagonisme entre prolétaires et bourgeois.

Les Békés sont décrits comme les habitants créoles de peau blanche et descendants des premiers colons européens en Martinique et Guadeloupe (il n’y a pas de Béké en Guyane, même si bons nombres des entreprises locales sont aux mains des Békés martiniquais et guadeloupéens). En réalité, ils sont tous issus de Martinique. En effet, lors de l’abolition de l’esclavage de 1794, les troupes révolutionnaires de Victor Hugues ont tué la plupart des grands propriétaires terriens guadeloupéens. Un sort que n’ont pas connu les colons martiniquais, l’île étant devenue possession anglaise durant cette période. Les quelques rescapés guadeloupéens sont normalement appelés les « blancs pays » auxquels sont venus s’ajouter de nombreuses familles martiniquaises. Aujourd’hui, ces grandes familles se partagent la plus grosse part du gâteau. Elles sont perçues comme un groupe social raciste, endogame, qui cherche à tout prix à se préserver. Tout le monde se souvient encore des propos d’Alain Huygues-Despointes, ponte de l’industrie alimentaire locale martiniquaise qui déclarait en 2009 sur Canal+ : « Les historiens ont exagéré les problèmes », ainsi que : « Dans les familles métissées, les enfants sont de couleurs différentes, il n’y a pas d’harmonie. Moi, je ne trouve pas ça bien. Nous, on a voulu préserver la race. » Plus récemment, en 2011, Sylvie Hayot, nièce de Bernard Hayot (deuxième fortune martiniquaise), a été condamnée pour avoir dit à des pompiers guadeloupéens noirs venus la secourir à la suite d’un accident de voiture : « Pa mannyé mwen, sal nèg » (« Ne me touchez pas, sales nègres ») ; avant de les gifler et de leur cracher dessus, des propos d’un racisme profond, douloureux à entendre.

« Un État qui est paradoxalement très présent mais impuissant quand il s’agit de briser les cartels qui règnent sur l’économie local ou de sauver les emplois qui disparaissent à grande vitesse. »

Cependant, cette vision est très simpliste et ne peut pas expliquer les vrais problèmes socio-économiques des DROM. En effet, cette analyse ne prend pas totalement en compte les évolutions sociales de ces dernières décennies, comme le souligne le Béké Roger de Jaham. Ainsi, bon nombre d’entre eux ont été déclassés et appartiennent à la classe moyenne antillaise ou sont devenus de « petits Blancs ». Plusieurs Blancs ont d’ailleurs manifesté en 2009. Prenons l’exemple de la Martinique, île la plus soumise à la domination békée. En 1848, à la suite de l’abolition définitive de l’esclavage, la colonie comptait environ 10 000 Békés. Ils seraient entre 1500 et 3 000 aujourd’hui. Si certains ont depuis quitté la Martinique, il est raisonnable de penser qu’une part non négligeable s’est intégrée dans la communauté noire, ce qui explique l’émergence de Noirs avec des patronymes issus de la communauté békée. D’un point de vue économique, ils produisent 20% du PIB (majoritairement partagé par 8 grandes familles). Ce chiffre est  certes énorme pour une communauté représentant moins de 1% de la population, mais il est faux de dire qu’ils possèdent la majorité du département.

Parmi les 5 plus grandes fortunes de Martinique, nous dénombrons 3 Békés mais aussi un Martiniquais d’origine chinoise (Charles Ho Hio Hen, 3e) et un autre Martiniquais (Robert Parfait, 5e). Les Békés détiennent aussi 42% des grandes surfaces (dont 25% des hypermarchés, mais ne représentent que 13% en parts de marché), 19% de la distribution alimentaire moyenne, 65% des terres agricoles et 90% de l’industrie agro-alimentaire (mais seulement 30% de la canne, du sucre et du rhum, le reste étant détenu par des sociétés métropolitaines). Les Békés sont cependant très minoritaires dans le secteur foncier, et ils sont presque totalement absents des médias, du secteur des transports, du secteur financier ou encore des télécommunications. C’est donc bien dans la structure économique qu’il faut chercher le fond du problème.

Des problèmes économiques de fond

L’économie ultramarine est une économie d’oligopoles privés (locaux et métropolitains), avec une forte étatisation. Cette situation est due à des raisons spécifiques. Près de 70 ans après la départementalisation, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane restent très dépendantes de la métropole. Le système colonial a laissé place à un système post-colonial qui en garde les travers. Dans cette structure, les grandes familles – Békés et autres comme Ho Hio Hen ou Parfait – sont maintenues avant tout grâce à l’État français. Car ces trois départements ont un problème fondamental : ils se situent à plus de 5 000 kilomètres de la capitale.

Dans cette perspective, l’action de l’État libéral leur impose dans les grandes lignes les mêmes recettes qu’en Métropole et laisse l’oligarchie locale se charger des détails. Le niveau élevé des prix illustre très bien cette double erreur. Elle s’explique par deux facteurs. Le premier provient de la sous-production structurelle de ces 3 départements qui les oblige à importer une majorité de produit. Ces importations se font majoritairement en provenance de la Métropole, alors qu’il serait moins coûteux d’importer localement. Ajoutons à cela que les coûts sont gonflés par la taxe de l’octroi de mer (mise en place en 1670 !) que les habitants assimilent à du racket. Les mesures prises récemment par l’Autorité de la concurrence sur l’oligopole sur le fret en provenance d’Europe du Nord n’ont pour le moment pas porté leurs fruits. Le second facteur vient des marges énormes que se font les quelques distributeurs qui s’entendent. Certes, depuis 2011, les Guadeloupéens bénéficient d’un Bureau d’Études Ouvrières chargé du contrôle des prix dans la distribution mais celui-ci est encore inefficient.

La forte présence d’un État si éloigné se révèle vite déstabilisante. En Martinique, Guadeloupe et Guyane, les fonctionnaires représentent entre 30% (pour les deux premières) et 40% (pour la troisième). Ceux-ci, souvent métropolitains, bénéficient de nombreuses primes, dont une qui s’élève à 40% de leur salaire pour compenser le coût élevé de la vie. Si elle est très utile aux fonctionnaires, elle est néfaste aux salariés du privés, car elle crée des économies à deux vitesses et augmente artificiellement la masse monétaire en circulation (et donc maintient le niveau élevé des prix). Un État qui est paradoxalement très présent mais impuissant quand il s’agit de briser les cartels qui règnent sur l’économie locale ou de sauver les emplois qui disparaissent à grande vitesse.

Les problèmes ultramarins sont complexes et les solutions seront multiples. Guadeloupe, Guyane et Martinique souffrent d’une économie post-coloniale et de l’éloignement avec une Métropole dont elles sont trop dépendantes. Une situation qui interroge sur la départementalisation. Si aujourd’hui, peu revendiquent encore l’indépendance, l’autonomie est souvent avancée aux seins des gauches radicales locales, du Mouvement Indépendantiste Martiniquais au Parti Communiste Guadeloupéen. Une solution qui a été majoritairement rejetée en Martinique et Guyane le 10 janvier 2010.

Sur la violence ultramarine

Si Paris découvre la délinquance ultramarine, il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, ni purement guadeloupéen. Depuis 2008, date où l’Observatoire National de la Délinquance a décidé d’inclure les départements d’outre-mer dans son palmarès, Martinique, Guadeloupe et Guyane sont constamment dans le peloton de tête. En 2012 (dernier rapport connu), la Guyane était alors le 2e département où on constatait le plus d’agressions physiques par habitant, derrière la Seine-Saint-Denis (19,54 et 19,90 pour 1 000 habitants), tandis que la Martinique et la Guadeloupe étaient toutes deux dans le top 10 (respectivement 5ème et 6ème). Dans les trois départements, la proportion d’homicides volontaires était particulièrement élevée.

Pourtant, la tendance est devenue inquiétante ces derniers mois. La Guadeloupe (et ses 400 000 habitants) dépasse les 40 meurtres depuis le début de l’année, alors que la Corse (environ 310 000 habitants) et Marseille (environ 800 000 habitants) n’atteignent pas encore les 15 chacun. Dans le même temps, la Guyane reste championne des homicides rapportés au nombre d’habitant (environ 10 pour 100 000 habitants).

Plusieurs causes sont avancées. La première est que les trafics de drogue et d’armes progressent. Mais la proportion de règlements de compte reste inférieure à celle de la cité phocéenne. Une deuxième explication est une banalisation de la violence : la Guadeloupe est championne des meurtres pour des peccadilles. Par exemple, cette année, un jeune a été assassiné pour un compliment à une jeune fille en boîte de nuit ! La violence intrafamiliale progresse fortement aussi. En Guyane, l’orpaillage n’y est pas étranger non plus. Quoi qu’il en soit, le manque de moyens policiers ainsi que la structure économique et sociale jouent tous deux un rôle déterminant et dans ces deux domaines, la tendance est à la dégradation.

Les mouvements sociaux en Guadeloupe

Le blocage de début 2009 ne fût évidemment pas le premier mouvement social en Guadeloupe depuis la loi de départementalisation de 1946. Deux grèves sont restées dans les mémoires ultramarines et restent de mauvais souvenirs : celles de février 1952 et de mai 1967.

La première, celle de février 1952 est aussi connue sous le nom de « Massacre de la Saint-Valentin ». Fin 1951, plusieurs ouvriers en Grande-Terre contestent leurs conditions de travail : à la fois la pénibilité de leurs tâches et aussi leur faible niveau de rémunération. Début 1952, les choses s’accélèrent, le mouvement gagne la Basse-Terre et les fonctionnaires se mêlent aux ouvriers et aux paysans – qui avaient rejoint rapidement la contestation – pour réclamer une augmentation de salaire. Dès lors, en janvier une grève générale et illimitée est lancée. Mais celle-ci dégénère vite, car les grands Békés sont décidés à ne pas se laisser faire et organisent la riposte. Le 11 février, les CRS occupent la ville du Moule, cœur de la contestation. Le drame se produit le 14 février : ceux-ci ouvrent le feu sur les grévistes : 4 guadeloupéens trouvent la mort et 13 autres sont blessés. En souvenir, une rue du Moule a depuis été baptisée « Rue du 14 février 1952 ».

Mai 1967 est tout aussi dramatique. Un an avant la plus grande contestation sociale française de l’après-guerre, les ouvriers guadeloupéens se mobilisent. Ils réclament cette fois une hausse des salaires ainsi que les mêmes droits que les ouvriers métropolitains. Le blocage est général et les tensions sociales sont à leur comble. On prête alors au représentant du patronat, Georges Brizzard, cette phrase : « Quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail ! », prononcée le 26 mai… jour du début du drame. Gendarmes/CRS et grévistes s’affrontent brutalement entre le 26 et le 29 et le bilan est effroyable : entre 7 et 200 morts (selon les sources) du côté des grévistes et une trentaine de gendarmes blessés. La grève est finie, les travailleurs sont vaincus.

Boîte noire