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Le « scandale de Strasbourg » : l’origine trop méconnue de Mai 68

Article initialement publié le 27 mars 2018 sur Le Média presse

Pour la majorité des commentateurs, quel que soit leurs bords politiques, Mai 68 est lancé par une affaire de mœurs étudiantes. C’est trop vite occulter le « scandale de Strasbourg » en 1966 et la critique radicale du capitalisme qu’il portait.

Tout le monde ou presque vous le dira : Mai 68 démarre parce que 60 étudiants de Nanterre exigent de pouvoir circuler librement dans le dortoir des filles – l’inverse est alors possible. Le 21 mars 1967, les rebelles occupent illégalement les pavillons réservés aux étudiantes.Malgré les sanctions, ils multiplient les occupations pendant un an et sensibilisent les autres étudiants sur la liberté sexuelle. Le 8 janvier 1968, leur leader, Daniel Cohn-Bendit, interpelle le ministre de la Jeunesse et des Sports, François Missoffe, venu inaugurer la piscine de Nanterre. Le futur « Dany le Rouge » se voit alors conseiller de plonger dans l’eau. Ce serait cette affaire qui aurait provoqué la révolte étudiante, elle-même à l’origine du mouvement social. Quelques mois plus tard, ils créent alors le Mouvement du 22 mars, qui réunit ce qu’on appellera les « mao-spontex » – pour « maoïstes spontanéistes » –, des anarchistes, des trotskistes, des chrétiens de gauche, ou encore des conseillistes. Pourtant, tout cela occulte la pénétration des idées situationnistes chez les étudiants initiés par le « scandale de Strasbourg » de novembre 1966.

La critique situationniste

Fondée en 1957 par Guy Debord, à partir de l’Internationale lettriste et du dadaïsme, l’Internationale situationniste (IS) est au départ un mouvement d’avant-garde culturelle. Très vite, elle se rend compte que son programme de construction d’une vie intégralement poétique doit s’accompagner d’un projet de révolution politique et sociale. L’IS adopte alors le marxisme et le conseillisme, forme de socialisme libertaire, antiétatique et anti-léniniste qui considère que les conseils ouvriers sont la base de l’insurrection et de la société post-capitaliste. La « révolution de la vie quotidienne » de Guy Debord promeut alors l’autogestion et entend abolir le « travail aliéné », ainsi que la société du spectacle, appelée aussi « spectaculaire-marchande ». Rappelons que pour lui, le spectacle se définit comme « le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image » (La société du spectacle, 1967) et « l’accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande » (Commentaires sur la société du spectacle, 1988). A partir des années 1960, les étudiants forment une catégorie parfaite pour recevoir les thèses à la fois novatrices et radicales des situationnistes.

Après la Seconde Guerre mondiale, la société française est en pleine mutation. Le Plan Marshall et la forte croissance des Trente Glorieuses favorisent l’émergence des classes moyennes. Le communiste Michel Clouscard définit ces dernières comme les « catégories sociales qui subissent à la fois la confiscation de la plus-value en tant que producteurs et l’injonction de consommation en tant que consommateurs. Les classes moyennes investissent énormément dans l’éducation de leurs enfants, les études supérieures étant vues comme le moteur de l’ascenseur social. A cela s’ajoute le baby-boom. Résultat : 500 000 étudiants sont inscrits à l’université en 1968, contre 150 000 dix ans plus tôt. » En 1966 par exemple, l’Université de Nanterre est par exemple fondée pour désengorger la Sorbonne. Or, ces étudiants ne veulent plus vivre comme leurs parents, étouffés par un traditionalisme oppresseur et omniprésent à tous les niveaux de la société. Ils deviennent alors des cibles de choix pour l’IS.

De la misère en milieu étudiant

Ce n’est cependant pas par la jeune Université de Nanterre que le mouvement de Guy Debord touche les étudiants, mais par celle de Strasbourg. En 1966, un petit groupe de six étudiants contestataires strasbourgeois est élu à la tête de l’AFGES (Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg), alors branche locale de l’UNEF. Décidés à lancer un mouvement de révolte et à dissoudre leur syndicat ensuite, ils prennent contact avec l’IS. Les étudiants dilapident la trésorerie de l’UNEF pour imprimer 10 000 exemplaires d’une brochure de 28 pages distribuées aux élèves : De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économiques, politiques, psychologiques, sexuels et notamment intellectuels et de quelques moyens pour y remédier. Signée « par des membres de l’Internationale situationniste et des étudiants de Strasbourg », elle stipule encore aujourd’hui : « Ce texte peut être librement reproduit, traduit ou adapté même sans indication d’origine ». André Schneider et André Bertrand, protagonistes des évènements viennent de publier en ce mois de mars 2018 Le scandale de Strasbourg mis à nu par ses célibataires (l’Insomniaque). Selon eux, c’est Debord « qui en prend l’initiative, en choisit le titre, détermine les grandes lignes de son contenu et pousse sa radicalité ». Le texte semble néanmoins avoir été rédigé par un autre situationniste : Mustapha Khayati. Un article de l’Internationale situationniste n°11, revue du mouvement, daté d’octobre 1967, confirme : « Mustapha Khayati se trouva conduit à assumer presque seul l’essentiel de la rédaction du texte, qui fut à mesure discuté et approuvé dans ce groupe d’étudiants à Strasbourg, et aussi par les situationnistes à Paris ».

De la misère en milieu étudiant est autant un brûlot contre le capitalisme et toute forme de bureaucratie, qu’un appel à l’insurrection. Le pamphlet commence par ces mots durs : « Nous pouvons affirmer sans grand risque de nous tromper que l’étudiant en France est, après le policier et le prêtre, l’être le plus universellement méprisé. » Pour l’auteur, l’étudiant est même « méprisable et méprisé du point de vue de la critique révolutionnaire ». C’est, selon lui, la raison pour laquelle il est instrumentalisé par « l’impuissante intelligentsia de gauche (des Temps Modernes à L’Express) […] et les organisations bureaucratiques effectivement déclinantes (du parti dit communiste à l’U.N.E.F.) ». « Esclave stoïcien » qui se croit libre et autonome, l’étudiant serait soumis aux « deux systèmes les plus puissants de l’autorité sociale : la famille et l’État. » Il pointe également les limites des travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (« Borderon et Passedieu ») dans Les Héritiers, les étudiants et la culture (1964). Il fustige aussi les tenants de la critique sociale de l’époque, jugés incapables « de passions réelles » et « dont la fonction est de masquer les vraies : Althusser – Garaudy – Sartre – Barthes – Picard – Lefebvre – Levi Strauss – Halliday – Chatelet – Antoine. Humanisme – Existentialisme – Structuralisme – Scientisme – Nouveau Criticisme – Dialecto-naturalisme – Cybernétisme – Planétisme – Métaphilosophisme. » La brochure accuse alors l’étudiant de « consommer » les livres de cette intelligentsia de gauche qui lui fait croire qu’il est révolutionnaire, alors qu’en vérité, « la question est de toujours préserver son standing culturel. »

Du scandale de Strasbourg à Mai 68

Le texte fait mouche et remporte un vif succès. Aux quatre coins de l’Hexagone, des petits groupes d’étudiants prennent le relais. En quelques mois, 300 000 exemplaires de De la misère en milieu étudiant sont imprimés. La brochure est alors imprimée en six langues. Dès la sortie du texte, l’UNEF est furieuse. Elle intente même un procès contre les six étudiants de AFGES à l’origine de la publication du texte. Le maire de Strasbourg et les notables locaux font tout pour empêcher sa diffusion, en vain. La presse nationale et même internationale panique. « Ce serait la première manifestation concrète d’une révolte qui vise tout bonnement à détruire la société », s’affole Dernières Nouvelles, un journal alsacien. Les Turinois de la Gazetta del Popolo s’inquiètent : « Il s’agirait toutefois de considérer si d’éventuelles mesures de représailles ne risqueraient pas d’entraîner des désordres à Paris et dans d’autres villes universitaires de France ; l’Internationale situationniste, électrisée par le triomphe obtenu par ses adeptes à Strasbourg, s’apprête à déchaîner une offensive de grand style pour s’assurer le contrôle des organismes étudiants. »

Pendant que le « scandale de Strasbourg » se propage, les situationnistes attisent les flammes. En 1967, Raoul Vaneigem, membre belge de l’IS, publie un Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations chez Gallimard. Cet ouvrage radical et hédoniste, au sens épicurien, rencontre un vif succès dans le milieu étudiant. C’est dans celui-ci qu’on retrouve le fameux « Vivre sans temps mort, jouir sans entrave », qui deviendra un des principaux slogans de mai 68. La même année, Guy Debord sort chez Buchet/Chastel son premier essai, La société du spectacle, considéré par certains comme Le Petit livre rouge de Mai 68.

Les situationnistes ne font pas que diffuser leurs idées, mais agissent aussi. Ils comptent alors en leur sein deux étudiants. Parmi eux, René Riesel, qui a tout juste 18 ans en 1968, fait partie des huit étudiants de Nanterre – parmi lesquels Daniel Cohn-Bendit – convoqués devant la « Commission des affaires contentieuses et disciplinaires » de la Sorbonne. Actif depuis l’année précédente, il est l’un des initiateurs du Mouvement du 22 mars et fonde aussi les Enragés. Groupe le plus radical de Mai 68, ces derniers se fédèrent avec l’IS le 16 mai 1968 pour donner le comité Enragés-Internationale Situationniste, qui se dissout ensuite. Alors que nous nous apprêtons à commémorer les 50 ans de Mai 68 et que le néolibéralisme accentue son opération de destruction sociale, sous la houlette du président Macron, il peut être très utile de se replonger dans les écrits situationnistes.

Crédits : thierry ehrmann/Flickr

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