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Eric Martin : « Nous devons penser la République de manière démocratique et décentralisée »

Éric Martin est professeur de philosophie à Montréal. Disciple de Michel Freitag, socialiste et souverainiste, il a notamment dirigé avec son compère Maxime Ouellet « La tyrannie de la valeur » (Écosociété, 2014) –  un ouvrage collectif proposant une critique radicale des catégories du capitalisme –, ainsi que « Les racines de la liberté », avec Gilles Labelle et Stéphane Vibert. Il vient de publier « Un pays en commun : socialisme et indépendance au Québec » (Écosociété), dans lequel il défend un projet écosocialiste qui allie souverainisme, internationalisme, républicanisme et émancipation. Nous faisons avec lui le bilan du mouvement souverainiste au Québec et son intérêt pour la gauche radicale et ses combats (écologie, féminisme, antiracisme, etc.). 
Le Média : En France, les défenseurs du souverainisme pointent souvent du doigt l’absence d’union politique en Union européenne et de démocratie (absence d’un peuple, indépendance totale des institutions, séparation des pouvoirs inexistants). Or, ce n’est pas le cas au Canada. Pourquoi défendre la souveraineté du Québec ?

Éric Martin : Comme le disait le cinéaste québécois Pierre Falardeau : « […] le Québec, c’est un pays conquis et annexé par la force. Conquis pas la force des armes en 1760, annexé par la force avec l’Acte d’Union en 1840. La Confédération, c’est juste la suite de l’Acte d’Union. Donc, le peuple québécois est un peuple soumis, un peuple vassalisé, un peuple inféodé à un autre ». En 1837, la rébellion des Patriotes a tenté de renverser les institutions monarchiques britanniques et de mettre en place une République dans ce qu’on appelait à l’époque le Bas-Canada. La révolte a été écrasée dans le sang, les dirigeants patriotes ont été pendus et les maisons et les fermes de ceux qui s’étaient révoltés ont été brûlées. On allait jusqu’à arracher leurs vêtements aux femmes et enfants qu’on laissait ensuite dans le froid, au seuil de leur maison en flammes. Voilà le prix que l’Empire britannique faisait payer à ceux qui avaient eu le malheur de rêver de République, de liberté, de justice et d’égalité. Il faut attendre les années 1960 pour le Québec se relève à travers la “Révolution tranquille”.

En 1980 et 1995, le Québec a tenu deux référendums mais n’est pas parvenu à réaliser son indépendance politique. Ce qui fait qu’à ce jour, le Québec a toujours le statut d’une nation annexée et conquise, n’a toujours pas ratifié la constitution et vit toujours sous les institutions d’héritage monarchique et britannique. Si je sors une pièce de monnaie de ma poche, j’y trouve l’effigie de Sa Majesté Elisabeth II, reine d’Angleterre et chef d’État du Canada, à qui chacun de nos députés doit prêter serment d’allégeance encore à ce jour. Le droit à l’autodétermination de la nation québécoise, du peuple du Québec est ainsi toujours nié. Il ne peut donc pas faire ses propres lois, signer ses propres traités, lever ses propres impôts. Plusieurs pouvoirs névralgiques sont concentrés dans le gouvernement fédéral. Le Québec subit notamment les velléités de constructions d’oléoducs soutenus par le gouvernement de Justin Trudeau. Le Canada offre à la face du monde le visage d’un pays souriant, peuplé de castors et abreuvé de rivières de sirop d’érable, mais il faut rappeler, comme le disait Stanley Bréhaut-Ryerson, que ce pays s’est d’abord construit comme une vaste entreprise commerciale au service des intérêts capitalistes et des banques de Londres. La liberté, la culture et la langue du peuple québécois ont été systématiquement bafouées et foulées aux pieds. La situation des autochtones est semblable ; en fait, elle est encore pire vu la violence politique et économique qu’ils ont subie, et continuent de subir.

Et où en est le mouvement maintenant ?

Les souverainistes et démondialistes de France ont raison de vouloir récupérer la souveraineté contre la globalisation capitaliste, le libre-échange, l’Europe technocratique, afin d’organiser une transition économique-écologique et de rebâtir de nouveaux rapports internationaux fondés sur la solidarité humaine plutôt que sur la guerre économique. Nous partageons ce programme et l’avons exposé dans le Manifeste québécois pour la démondialisation. Cependant, notre situation est différente de celle des français : nous n’avons jamais détenu notre souveraineté nationale, en tout cas pas depuis la Conquête de 1760. Il nous faut donc lutter à la fois contre la globalisation et contre la domination du fédéralisme canadien afin de nous réapproprier la souveraineté populaire. C’est pourquoi nous devons continuer à défendre l’indépendance nationale du Québec et le projet de République porté jadis par les Patriotes de 1837. Ceci dit, nous ne serons guère plus avancés si nous faisons un deuxième Canada en miniature, centralisateur et dominé par une élite oligarchique. C’est pourquoi nous devons penser la République de manière démocratique et décentralisée, en partenariat avec les autochtones qui habitent le territoire (et depuis bien plus longtemps que les descendants européens). Québécois et autochtones ont un intérêt réciproque à sortir du fédéralisme canadien, de l’économie pétrocapitaliste écocidaire et de la globalisation afin de récupérer la capacité de décider et d’articuler une autre manière de vivre, plus humaine et plus respectueuse de la nature- avant qu’il ne soit trop tard.

Selon vous, il existe une relation dialectique entre le socialisme et la souveraineté : quelle est-elle ?

Dans les années 1960, les penseurs de la revue Parti Pris s’inspiraient du marxisme et du socialisme décolonisateur. Ils ont théorisé l’aliénation du Québec comme reposant sur deux formes principales de domination : exploitation capitaliste et oppression nationale. Pour eux, il était impossible de renverser l’aliénation capitaliste sans réappropriation de la liberté politique rendue impossible par le fédéralisme canadien. À l’inverse, une indépendance qui reconduirait l’oppression capitaliste des classes travailleuses ne mènerait qu’à une liberté formelle, mais bien peu effective. C’est pourquoi ces deux questions, celle du règlement de la “question sociale” et celle que Marcel Rioux (sociologue marxiste de l’Université de Montréal) appelait la “Question du Québec”, leur sont apparues comme étant dialectiquement liées, et donc inséparables. Toute lutte actuelle en vue de construire ce que Fernand Dumont appelait assez joliment un “socialisme d’ici”, enraciné dans la culture, les manières d’être et le territoire du Québec ne peut donc laisser de côté : 1. l’idée d’une reconquête de la liberté politique (ce qui pose la question, comme le disait Michel Freitag, d’une réinvention institutionnelle et d’un nouveau partage de la souveraineté local, régional, national et international) ; et 2. L’idée d’une nécessaire transition économique et écologique nous amenant à abandonner le capitalisme, l’obsession de la croissance et le travail aliénant en vue d’organiser différemment la production ainsi que l’ensemble des rapports sociaux. Le slogan de l’époque est on ne peut plus clair : “socialisme et indépendance”.

Malheureusement, les théories anglo-saxonnes ou postmodernes à la mode dans les milieux militants ou dans les universités ne parlent plus guère d’indépendance, ni de socialisme. Or, comme l’a bien montré Renaud Garcia, ces théories, qui se présentent souvent comme du prétendu “anarchisme” sont loin de l’héritage de l’anarchisme social, du socialisme ou du communisme antiautoritaire et sont plus proche de ce que Jean-Claude Michéa appellerait le libéralisme culturel. Bien évidemment, il nous faut rejeter l’indépendantisme réactionnaire, xénophobe ou raciste. Mais une perspective dialectique, plutôt que de rejeter du même souffle l’idée même de souveraineté, cherche à la redéfinir dans une perspective socialiste, avec un souci de justice sociale. C’est ce que j’appelle la dialectique entre question nationale et question sociale.

Selon vous, l’indépendance du Québec doit-être indissociable du féminisme – vous prenez en exemple le Front de libération des femmes – et de l’antiracisme, et inversement. Pourquoi ?

Les indépendantistes libéraux ne voyaient pas l’exploitation capitaliste. Les marxistes-léninistes des années 1970-80 défendaient la lutte des classes, mais rejetaient l’indépendance. La revue Parti Pris essayait de faire la synthèse dialectique entre indépendance et socialisme. Les militantes féministes ont alors relevé que dans ce discours, il n’était absolument pas question de l’oppression des femmes. Par exemple, dans le Manifeste du front de libération du Québec (FLQ), on ne trouve rien sur le féminisme. Elles fonderont donc le Front de libération des femmes du Québec (FLF) en vue de lutter contre la triple oppression nationale, capitaliste et patriarcale. Mais cette synthèse ne tiendra pas dans le temps : le féminisme en viendra à s’éloigner des mouvements indépendantiste et marxiste, plutôt sourds à leurs revendications et à se constituer sur une base autonome au moment même où la pensée postmoderne devient à la mode. Cette pensée postmoderne, qui met en doute le discours universalisant en cherchant à montrer qu’il fait violence au particulier, aura le bénéfice d’aider à mettre en lumière des luttes que le discours hégémonique, souverainiste ou marxiste, laissait de côté ou cherchait même à minorer. Ainsi du féminisme, des droits des homosexuels, de l’écologie ou encore de l’antiracisme. Ces luttes sont venues défier les conceptions dominantes du discours sur la justice à prétention universelle en montrant qu’il procédait toujours d’une vision tronquée et insuffisante incapable d’incarner pleinement l’idée de la Justice.

Ces discours postmodernes ont cependant le défaut de leur qualité : ils ont de la difficulté à faire des synthèses, à hiérarchiser les priorités et à générer une conception du bien commun susceptible d’être mise en partage à partir de luttes communes. Comme le disait Murray Bookchin, nous en sommes aujourd’hui dans l’oubli du “social” dans l’expression luttes sociales. Les luttes ne doivent pas consister à opposer une oppression à l’autre pour savoir laquelle gagne la palme du pire, ce qui ne conduit qu’à l’éclatement, à la dispersion et à la désorganisation. Ou encore, faute de relier ces luttes à une remise en question plus générale des formes de médiations sociales, elles finissent par être récupérées par le système capitaliste qui s’en nourrit, comme c’est le cas avec le féminisme libéral. C’est pourquoi le projet indépendantiste et socialiste doit intégrer les luttes féministes et contre le racisme s’il veut éviter de construire une société indépendante et postcapitaliste mais toujours sexiste et raciste envers les nouveaux arrivants. À l’inverse, c’est aussi pourquoi les luttes féministes ou pour les droits des minorités doivent faire partie d’un projet politique englobant dont l’objectif ne relève pas seulement d’une défense du droit individuel, mais d’une transformation des médiations économiques et politico-institutionnelles qui assurent la reproduction du système. C’est encore une fois une question de dialectique entre les revendications justice sociale portée par des individus ou une partie de la société et l’exigence générale ou “holiste” de transformer la société comprise comme “totalité synthétique”, suivant Michel Freitag.

Photo : Fête nationale du Québec 24 juin 2006

Crédits : Wikipédia

 

[ENTRETIEN] BÉLIGH NABLI : « LA SUCCESSION DES “AFFAIRES POLITICO-JUDICIAIRES” NOURRIT LE PHÉNOMÈNE D’ABSTENTION »

Entretien initialement publié le 6 mai 2018 sur Le Média presse

Affaire Cahuzac, affaires Fillon, mise en examen de Nicolas Sarkozy : la Ve République semble définitivement entachée par les affaires de corruption. Alors que ce régime politique doit en théorie reposer sur la vertu, c’est une véritable “République du soupçon” qui est en train de se mettre en place. C’est le constat que fait Béligh Nabli, dans son dernier ouvrage La République du soupçon: La vie politique au risque de la transparence (Cerf). Deux ans après La République identitaire (Cerf), le directeur de recherche de l’IRIS et cofondateur du site d’analyse Chronik.fr prolonge sa réflexion sur notre système politique.

 LE MÉDIA : L’ANCIEN PRÉSIDENT NICOLAS SARKOZY A ÉTÉ MIS EN EXAMEN CE 21 MARS POUR « CORRUPTION PASSIVE », « FINANCEMENT ILLÉGAL DE CAMPAGNE ÉLECTORALE » ET « RECEL DE FONDS PUBLICS LIBYENS ». APRÈS CELLE DE JACQUES CHIRAC EN 2009, LA FONCTION PRÉSIDENTIELLE RISQUE-T-ELLE D’ÊTRE DÉFINITIVEMENT ENTACHÉE PAR LES AFFAIRES ?

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Béligh Nabli  : L’impact de ces poursuites judiciaires sur la fonction présidentielle est à relativiser, car elles interviennent en dehors de la durée de l’exercice de leur mandat. Le président de la République bénéficie en effet d’une “inviolabilité” (couvrant les domaines pénal, civil et administratif) et ne peut donc faire l’objet d’une procédure judiciaire pendant la durée de son mandat. Cette inviolabilité prend fin un mois après le terme du mandat présidentiel.

Au-delà de cette dimension formelle du statut de président de la République, sur un plan plus symbolique, le renvoi en correctionnel de deux anciens présidents de la République est de nature à ternir l’aura d’une fonction auxquels les Français demeurent encore majoritairement attachés (en atteste le niveau de participation électorale à l’occasion du scrutin présidentiel). Reste que c’est moins l’institution présidentielle qui risque d’en être affectée que la croyance en une sorte d’infaillibilité de celui censé incarner la nation à lui seul. C’est donc son pouvoir d’incarnation qui peut pâtir de ces précédents.

LA MULTIPLICATION DES AFFAIRES CRÉE UNE FORME DE DÉFIANCE VIS-À-VIS DE LA VERÉPUBLIQUE. EST-CE LA FIN DE CE RÉGIME ? UNE VIE RÉPUBLIQUE POURRAIT-ELLE FAIRE MIEUX ?

Il y a une corrélation entre la dégradation de la perception et/ou de la réalité de la corruption des politiques, d’un côté, et la perte de confiance envers le personnel politique censés animés par les principes et valeurs de la République, de l’autre. Aujourd’hui, les Français jugent majoritairement que les élu(e)s et les dirigeant(e)s politiques sont « plutôt corrompu(e)s » (voir l’étude annuelle du CEVIPOF sur la confiance politique).

Est-ce que l’avènement d’un nouveau régime pourrait changer la donne ? La question mérite d’être posée car la corruption politique a des causes endémiques liées au fonctionnement des institutions et de la pratique politique sous la Vᵉ République. On pense au brouillage de la frontière entre intérêt public et intérêt privé par plusieurs phénomènes au rang desquels figurent le pantouflage, mais aussi le cumul des mandats et des fonctions.

Toutefois, la confiance pas plus que l’exemplarité ne se décrètent pas. L’amélioration nécessaire des dispositifs de contrôle ne saurait remplacer une culture déontologique de l’intégrité, nécessaire à la consolidation et à la rénovation de notre contrat social. Or le défaut d’“habitus” déontologiques chez nos responsables politiques demeure patent. Un temps d’acculturation semble nécessaire pour traduire en actes les impératifs de transparence et de probité.

VOUS MONTREZ QUE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE EST UN PROJET POLITIQUE ET MORAL, BASÉ SUR LA VERTU. POURTANT, COMME VOUS LE RELEVEZ, DEPUIS LA IIIERÉPUBLIQUE LES SCANDALES FINANCIERS S’ACCUMULENT. FINALEMENT, CE RÉGIME N’EST-IL PAS UNE OLIGARCHIE FINANCIÈRE COMME L’AFFIRMENT SES DÉTRACTEURS ?

Il faut se méfier du discours décliniste selon lequel on assiste à un délitement des valeurs dans la société postindustrielle, à une dégradation de la vertu ou intégrité des responsables politiques. Il n’empêche, le phénomène de la corruption ne saurait échapper aux réflexions sur les conflits d’intérêts, en général, et le phénomène du pantouflage, en particulier. Des circuits de pantouflage ne cesse de s’accentuer, avec de très hauts fonctionnaires et des responsables politiques (ministres, membres de cabinets ministériels, cadres dirigeants des agences de régulation, etc.) qui investissent les secteurs économiques et financiers, en particulier vers les cabinets d’affaires, sans exclure un maintien ou un retour dans la sphère politique ou publique. La conjugaison des deux phénomènes démultiplie les risques de conflits d’intérêts. Or ces flux ou migrations entre la haute fonction publique et la politique d’une part, entre les secteurs publics et privés de l’autre, d’autre part, ont des conséquences en termes de captation de l’intérêt public. Les lois de moralisation de la vie politique se focalisent sur la vie parlementaire. Or c’est du côté du pouvoir exécutif que l’enjeu réside essentiellement. De manière topique, au sortir des élections présidentielle et législatives de 2017, le président de la République et le Premier ministre, soit les deux principales autorités politiques de l’État, sont aussi (respectivement) d’anciens banquier d’affaires et avocat d’affaires issus respectivement des corps de l’Inspection générale des finances et du Conseil d’État …

VOUS POINTEZ LES LIMITES DE LA TRANSPARENCE. SELON VOUS, ELLE PEUT ÊTRE UN DANGER POUR LA VIE PRIVÉE DES REPRÉSENTANTS POLITIQUES. N’EST-CE PAS UN MAL NÉCESSAIRE POUR ABOUTIR À UNE RÉPUBLIQUE VERTUEUSE ?

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La vertu des responsables politiques ne se présume plus, elle doit être démontrée par la transparence, érigée en véritable principe de précaution/régulation dans/de la vie politique. Il convient toutefois de préserver la République d’un discours moralisateur sensible aux passions d’une démocratie d’opinion entretenant un mélange des genres (entre vie publique et vie privée). Le moralisme est un simplisme, et les discours moralisateurs assénés au nom d’une vertu autoproclamée ne font qu’entretenir les dérives suspicieuses, intrusives et voyeuristes. La foi absolue dans la transparence comme dans le droit n’est pas une solution en soi, un excès de transparence pouvant même s’avérer contre-productif et s’accompagner d’un renforcement de la défiance citoyenne.

Si l’intensification de la médiatisation et la personnalisation de la vie politique sont également déterminantes dans la confusion entre vie privée et vie publique. En France, la santé de François Mitterrand, les mœurs de DSK ou encore l’exposition de la vie privée de Nicolas Sarkozy ont relancé la question de la frontière entre vie publique et vie privée. L’évolution de l’attitude des responsables politiques et des médias atténue progressivement l’opposition traditionnelle des « modèles » français et américain en la matière. Nous sommes encore en quête d’un nouvel équilibre entre deux logiques légitimes – le “droit de savoir” et le “droit à la vie privée ” – constitutif du nouveau visage de notre démocratie.

VOTRE LIVRE MONTRE QUE LES CITOYENS SE MÉFIENT DE PLUS EN PLUS DES INSTITUTIONS, À CAUSE DES AFFAIRES, MAIS EN MÊME TEMPS CONTINUENT DE VOTER POUR DES HOMMES POLITIQUES CORROMPUS. COMMENT EXPLIQUER CE PARADOXE ?

Nous n’avons pas tous le même rapport aux normes de probité, le même jugement et la même sensibilité face à la corruption politique. Les études sociologiques montrent que cette perception dépend d’une série de paramètres : elle varie en fonction du statut politique (gouvernant/gouverné) et de la catégorie socioprofessionnelle des individus (fonctionnaires, acteurs économiques, etc.) ou encore des actes/infractions incriminés. Il n’y a pas de règles formelles dictant le choix des indicateurs ou indices de perception de la corruption. Il y a en somme un large éventail des perceptions et du degré d’acceptabilité ou de réprobation d’actes qui relèvent de la notion ambiguë de « corruption ».

Toutefois, la perception dans l’opinion publique, le ressenti et l’exigence des citoyens ont évolué en la matière. En sus de l’image dégradée des responsables politiques, une série d’indicateurs montre un abaissement tendanciel du seuil de tolérance face à leurs pratiques déviantes et autres transgressions de la probité. La campagne présidentielle de 2017 a joué ici un rôle de révélateur : après les “affaires Fillon”, on a ainsi assisté à des manifestations exceptionnelles, place de la République à Paris et dans des villes de Province, pour dénoncer la “corruption des élus”. Formes particulièrement véhémentes de protestation, les dernières manifestations de rue contre un scandale de corruption remontaient au début des années 1970…

De plus, la succession des “affaires politico-judiciaires” nourrit le phénomène d’abstention.  Une série de travaux soulignent en effet la corrélation entre les pratiques dévoyées des élites politiques impliquées dans des actes de corruption et une baisse de la participation électorale. Or on observe en France une montée continue de l’abstention électorale depuis les années 1980. Exception faite de l’élection présidentielle, la France est devenue une “démocratie de l’abstention”. Un “non-vote” particulièrement prégnant chez les jeunes de 18 à 25 ans, qui le justifient notamment par la “malhonnêteté des politiques”….

Crédits : Moritz Hager/ Creative Commons

Notre République est-elle démocratique?

Article publié initialement le 17 juin 2017 sur Slate.fr

L’abstention record du premier tour des législatives peut être qualifiée de catastrophe démocratique. Pourtant, elle s’inscrit dans la logique même d’une Ve République qui infantilise ses citoyens.

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Samuel Hayat : « Il faut faire éclater le consensus républicain »

Publié le 17 avril 2017 sur le site Le Comptoir, à partir du premier numéro de la revue du Comptoir

Samuel Hayat est un historien chargé de recherche au CNRS et au Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales (Ceraps). Il a participé récemment à la rédaction de « Quand les socialistes inventaient l’avenir, 1825-1860 », ouvrage collectif publié chez La Découverte et dirigé par Thomas Bouchet, Vincent Bourdeau, Edward Castleton, Ludovic Frobert et François Jarrige. En 2014, il a publié un ouvrage intitulé « Quand la République était révolutionnaire – Citoyenneté et représentation en 1848 » (Seuil). Pour le premier numéro de La Revue du Comptoir, nous l’avions interrogé sur les idéaux républicains des révolutionnaires de 1848 et sur la manière dont ils pourraient éclairer nos débats actuels. À l’occasion des élections présidentielles, nous publions une version numérique de cet entretien pour qu’il puisse enrichir les discussions sur une VIe République.

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Pour une République décente

Article publié le 14 février 2017 sur le Comptoir

Représentants politiques pris dans des affaires judiciaires et police violente, la décence semble bien avoir déserté notre République. À travers Fillon et l’affaire Théo se dessine un système à bout de souffle.

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Brigade des mères : « Les immigrés sont maintenus dans leur culture »

Entretien publié initialement le 19 février 2016 sur Le Comptoir

Créée l’an dernier à Sevran (93), la Brigade des mères (BDM) œuvre auprès des jeunes des quartiers difficiles. Sur la page d’accueil de leur site internet, ces femmes expliquent : « Nous sommes toutes mères et françaises. Nous allons lancer des ponts de la connaissance entre les banlieues et les centres villes, entre Paris et Sevran et créer l’école de la République des mères. Nous voulons que les Lois de la République soient appliquées pour sauver les mères et les enfants. Nous sommes contre la radicalisation, l’islamophobie, l’antisémitisme. La victimisation, le clientélisme, C’est terminé. » Depuis quelques semaines, l’association fait beaucoup parler d’elle, grâce au livre coup de poing de sa fondatrice, Nadia Remadna, intitulé “Comment j’ai sauvé mes enfants” (sous-titré : “Avant on craignait que nos enfants tombent dans la délinquance. Maintenant on a peur qu’ils deviennent terroristes”) aux éditions Calman-Lévy. Intrigués et intéressés par son combat, nous avons décidé de rencontrer cette femme, accompagnée de l’une des fondatrices du collectif, Houria Sebbouh, sevranaise également, et de Laëtitia Messegue, parisienne qui a rejoint l’association.

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Anne Steiner : « Il faut faire la grève générale de la consommation »

Entretien publié le 4 janvier 2016 sur Le Comptoir

Sociologue et maître de conférences en sociologie à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, Anne Steiner travaille sur la violence politique. Aux éditions L’Échappée, elle a publié un ouvrage de référence sur la Fraction armée rouge (RAF : guérilla urbaine en Europe occidentale, 2006) ainsi que des livres consacrés aux anarchistes individualistes (Les En-dehors : anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle Époque, 2008), et à la violence sociale et politique à la Belle Époque (Le goût de l’émeute : manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la “Belle Époque”, 2012 ; Le Temps des révoltes : Une histoire en cartes postales des luttes sociales à la “Belle Époque”, 2015). Elle a également consacré un ouvrage (Belleville cafés, photos Sylvaine Conord, L’Échappée, 2010) et des articles à l’évolution de Belleville à travers celle des cafés de ce quartier. Nous sommes revenus avec elle sur l’actualité de ces mouvements du siècle dernier.

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Charlie Hebdo : qu’Allah bénisse la République

Article initialement publié sur Le Comptoir le 9 janvier 2015

Ce 7 janvier 2015 restera dans les mémoires. Ce jour-là, deux terroristes intégristes, en tentant de faire disparaître de nos kiosques « Charlie Hebdo », ont porté une attaque inouïe contre la liberté d’expression – et la République dans son ensemble – et insulté comme jamais sur le sol français l’islam et tous nos compatriotes de confession musulmane. Lesquels ont déjà malheureusement commencé de subir les conséquences de ce crime affreux.

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Denis Collin : « La forme achevée de la république est la république sociale »

Entretien initialement publié sur Le Comptoir le 3 novembre 2014 et co-réalisé avec Galaad Wilgos

 Denis Collin est un philosophe spécialiste de la pensée de Karl Marx — quoique refusant le qualificatif de « marxiste » —, mais également de Machiavel et Spinoza. Penseur de la lutte de classes, il tente de concilier les traditions socialiste et républicaine. Il co-anime par ailleurs le site d’information politique La Sociale.

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Proudhon sur la souveraineté du peuple

Depuis son établissement, la « démocratie représentative » a souvent été remise en cause. De Jean-Jacques Rousseau qui qualifiait le régime représentatif d’« aristocratie élective » en 1762, à Cornelius Castoriadis qui parlait de « pseudo-démocratie » ou d’« oligarchie libérale » dans les années 1990, le décalage entre le principe d’un pouvoir rendu au peuple et la réalité fonde toujours la critique. C’est encore le cas dans le texte qui suit, extrait du Chapitre II de La solution du problème social (1848) de Pierre-Joseph Proudhon. En effet, l’anarchiste français se livre à une analyse sans concession de la jeune IIème République – dont il est pourtant député – héritière des évènements de février 1848. A la démocratie abstraite qui donne le pouvoir à un Peuple homogène par le biais de ses représentants, il oppose un projet de République où le Peuple gouvernerait lui-même dans toute sa multitude et sa diversité. Aujourd’hui, nous vivons une époque d’intensification de la dépossession du pouvoir politique. En bas de l’échelle, les citoyens sont privés de pouvoir politique par l’autoritarisme de la Vème République, véritable monarchie élective. En haut, nos représentants se sont transformés en simples serviteurs de la superstructure néolibérale (dont l’Union européenne est le premier avatar). Dans cette situation, réfléchir aux critiques de Proudhon sur la souveraineté du Peuple entendue dans sa version bourgeoise n’est pas un luxe.

 

Depuis que le monde existe, depuis que les tribus humaines ont commencé de se constituer en monarchies et républiques, oscillant d’une idée à l’autre comme des planètes vagabondes ; mêlant, combinant, pour s’organiser en sociétés, les éléments les plus divers; renversant les tribunes et les trônes comme fait un enfant un château de cartes, on a vu, à chaque secousse de la politique, les meneurs du mouvement invoquer, en termes plus ou moins explicites, la souveraineté du Peuple.

 

Brutus et César, Cicéron et Catilina, se prévalent tour à tour du suffrage populaire. S’il faut en croire les partisans du système déchu, la Charte de 1830 était l’expression de la souveraineté nationale autant au moins que la constitution de l’an III, et Louis-Philippe, comme Charles X, Napoléon et le Directoire, était l’élu de la Nation. Pourquoi non, si la Charte de 1830 n’était qu’un amendement à la constitution de l’an III, comme à celle de l’an VIII et de 1814 ?

L’organe le plus avancé du parti légitimiste nous dirait encore, s’il l’osait, que la loi résulte du consentement du Peuple et de la définition du prince : Lex fit consensu populi et constitutione regis.

La souveraineté de la nation est le principe des monarchistes comme des démocrates. Ecoutez cet écho qui nous arrive du Nord : d’un côté, c’est un roi despote qui invoque les traditions nationales, c’est-à-dire la volonté du Peuple exprimée et confirmée pendant des siècles; de l’autre, ce sont des sujets révoltés qui soutiennent que le Peuple ne pense plus ce qu’il a pensé autrefois, et qui demandent qu’on l’interroge.

« Le problème de la souveraineté du Peuple est le problème fondamental de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, le principe de l’organisation sociale. »

Qui donc ici montre une plus haute intelligence du Peuple, du monarque qui le fait immuable dans ses pensées, ou des citoyens qui le supposent versatile ? Et quand vous diriez que la contradiction se résout par le progrès, en ce sens que le Peuple parcourt diverses phases pour réaliser une même idée, vous ne feriez que reculer la difficulté: qui jugera de ce qui est progrès et de ce qui est rétrogradation ?

Je demande donc comme Rousseau : Si le peuple a parlé, pourquoi n’ai-je rien entendu ? Vous me citez cette révolution étonnante à laquelle moi aussi j’ai pris part ; dont j’ai prouvé seul la légitimité, dont j’ai fait ressortir l’idée ; et vous me dites : Voilà le Peuple ! Mais d’abord, je n’ai vu qu’une foule tumultueuse sans conscience de la pensée qui la faisait agir, sans aucune intelligence de la révolution qui s’opérait par ses mains. Puis, ce que j’ai appelé logique du Peuple pourrait bien n’être autre chose que la raison des événements, d’autant plus que, le fait une fois accompli, et tout le monde d’accord sur sa signification, les opinions se divisent de nouveau sur les conséquences.

La révolution faite, le Peuple se tait !
Quoi donc ! La souveraineté du peuple n’existerait elle que pour les choses du passé, qui ne nous intéressent plus, et non point pour celles de l’avenir, qui seules peuvent être l’objet des décrets du Peuple ?

Ô vous tous, ennemis du despotisme et de ses corruptions comme de l’anarchie et de ses brigandages, qui ne cessez d’invoquer le Peuple; qui parlez, le front découvert, de sa raison souveraine, de sa force irrésistible, de sa formidable voix; je vous somme de me le dire : Où et quand avez-vous entendu le Peuple ? Par quelle bouche, en quelle langue est-ce qu’il s’exprime ? Comment s’accomplit cette étonnante, révélation ? Quels exemples authentiques, décisifs, en citez-vous ? Quelle garantie avez-vous de la sincérité de ces lois que vous dites sorties du Peuple ? Quelle en est la sanction? à quels titres, à quels signes, distinguerai-je les élus que le Peuple envoie d’avec les apostats qui surprennent sa confiance et usurpent son autorité ? Comment, enfin, établissez-vous la légitimité du verbe populaire ?

[…]

Le problème de la souveraineté du Peuple est le problème fondamental de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, le principe de l’organisation sociale.
Les gouvernements et les peuples n’ont eu d’autre but, à travers les orages des révolutions et les détours de la politique, que de constituer cette souveraineté. Chaque fois qu’ils se sont écartés de ce but, ils sont tombés dans la servitude et la honte.

C’est dans cette vue que le Gouvernement provisoire a convoqué une Assemblée nationale nommée par tous les citoyens, sans distinction de fortune et de capacité: l’universalité des suffrages lui paraissant être l’expression la plus approchée de la souveraineté du Peuple. Ainsi l’on suppose d’abord que le Peuple peut être consulté; en second lieu qu’il peut répondre; troisièmement que sa volonté peut être constatée d’une manière authentique; enfin, que le gouvernement, fondé sur la volonté manifestée du Peuple, est le seul gouvernement légitime.

Telle est, notamment, la prétention de la DÉMOCRATIE, qui se présente comme la forme de gouvernement qui traduit le mieux la souveraineté du Peuple. Or, si je prouve que la démocratie n’est, ainsi que la monarchie, qu’une symbolique de la souveraineté ; qu’elle ne répond à aucune des questions que soulève cette idée; qu’elle ne peut, par exemple, ni établir l’authenticité des actes qu’elle attribue au Peuple, ni dire quel est le but et la fin de la société; si je prouve que la démocratie, loin d’être le plus parfait des gouvernements, est la négation de la souveraineté du Peuple, et le principe de sa ruine, il sera démontré, en fait et en droit, que la démocratie n’est rien de plus qu’un arbitraire constitutionnel succédant à un autre arbitraire constitutionnel ; qu’elle ne possède aucune valeur scientifique, et qu’il faut y voir seulement une préparation à la RÉPUBLIQUE, une et indivisible.

Il importe d’éclairer au plus tôt l’opinion sur ce point, et de faire disparaître toute illusion.

 

[…]

Je conclus en reproduisant ma question: La souveraineté du Peuple est le point de départ de la science sociale: comment donc s’établit, comment s’exprime cette souveraineté? Nous ne pouvons faire un pas avant d’avoir résolu le problème.

Certes, je le répète, afin qu’on ne s’y méprenne. Je suis loin de dénier aux travailleurs, aux prolétaires, pas plus qu’aux bourgeois, la jouissance de leurs droits politiques; je soutiens seulement que la manière dont on prétend les en faire jouir n’est qu’une mystification. Le suffrage universel est le symbole de la République, ce n’en est pas la réalité.

« La République est une anarchie positive. »

Aussi voyez avec quelle indifférence les masses ouvrières accueillent cette universalité du suffrage ! On ne peut obtenir d’elles qu’elles aillent se faire inscrire. Pendant que les philosophes vantent le suffrage universel, le bon sens populaire se moque du suffrage universel !

La République est l’organisation par laquelle toutes les opinions, toutes les activités demeurant libres, le Peuple, par la divergence même des opinions et des volontés, pense et agit comme un seul homme. Dans la République, tout citoyen, en faisant, ce qu’il veut et rien que ce qu’il veut, participe directement à la législation et au gouvernement, comme il participe à la production et à la circulation de la richesse. Là tout citoyen est roi ; car il a la plénitude du pouvoir, il règne et gouverne. La République est une anarchie positive. Ce n’est ni la liberté soumise A l’ordre comme dans la monarchie constitutionnelle, ni la liberté emprisonnée DANS l’ordre, comme l’entend le Gouvernement provisoire. C’est la liberté délivrée de toutes ses entraves, la superstition, le préjugé, le sophisme, l’agiotage, l’autorité; c’est la liberté réciproque, et non pas la liberté qui se limite; la liberté non pas fille de l’ordre, mais MÈRE de l’ordre.

 

 

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