Archives du mot-clé russie

Karl Marx, Véra Zassoulitch et le Populisme russe

Avant de devenir une insulte à la mode chez nos élites pour diaboliser toute référence au peuple, le populisme était entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle un mouvement révolutionnaire présent en Russie et aux Etats-Unis qui avait pour but d’adapter la théorie socialiste aux réalités populaires de ces pays. En effet, chez Karl Marx, le socialisme ne peut naître que dans une société capitaliste avancée et largement prolétarisée. Hors la Russie à cette époque est avant tout paysanne, pendant que les Etats-Unis sont principalement constitués de petits producteurs. Le mouvement Narodniki (= « gens du peuple » en russe), fondateur du Parti socialiste révolutionnaire (SR) – qui subira les foudres bolcheviks dans les années 1920 – et proche du mouvement anarchiste, entend fonder un socialisme paysan et anti-étatique en Russie.

Ancienne anarchiste devenue populiste et admiratrice de Karl Marx, dont elle a traduit de nombreuses œuvres en russe, Véra Zassoulitch écrit au philosophe allemand au nom de plusieurs révolutionnaires (dont Plékhanov, Axelrod et Deutsch) le 16 février 1881. Le but de cette lettre est d’obtenir des éclairages sur les perspectives de l’évolution historique de la Russie et notamment des communes rurales russes. Elle y écrit notamment : « Mieux que quiconque, vous savez avec quelle urgence cette question se pose en Russie, et notamment à notre Parti socialiste « russe ». Ces  derniers temps, on a prétendu que la communauté rurale, étant une forme  archaïque, était vouée à la ruine par l’histoire. Parmi ceux qui prophétisent une telle issue, certains sont des « marxistes » qui se disent vos disciples… Vous comprenez donc, citoyen, quel grand service vous nous rendriez, si vous nous exposiez votre opinion sur les destins possibles de nos communautés rurales et sur la théorie qui veut que tous les peuples du monde soient contraints, par la nécessité historique, de parcourir toutes les phases de la production sociale. »

Marx rédige d’abord 4 brouillons avant de répondre. Les extraits reproduits ci-dessous appartiennent au premier d’entre eux, qui se trouve être paradoxalement bien plus complet que la lettre définitive achevée le 8 mars 1881. Comme le note le philosophe Jean-Claude Michéa dans son ouvrage Les Mystères de la gauche¸ ce texte représente un affaiblissement de la « théorie des stades » qui fait du « mode de production capitaliste » une « étape historique nécessaire » entre le « mode de production féodale » et le communisme. Il réfute ainsi à l’avance Kautsky pour qui la révolution socialiste était prématurée en Russie. De façon générale, ce projet de lettre, resté inconnu par les révolutionnaires russes dont Lénine ou Trotsky, constitue un excellent élargissement au Capital, même si le philosophe allemand ne l’a finalement pas jugé nécessaire.  

 

En traitant la genèse de la production capitaliste, j’ai dit que son secret est qu’il y a au fond « la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production » (p. 315, colonne I, éd. française du Capital) et que « la base de toute cette évolution, c’est l’expropriation des cultivateurs. Elle ne s’est encore accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre… Mais tous les autres pays de l’Europe occidentale parcourent le même mouvement. » (l.c.c.IL).
J’ai donc expressément restreint la « fatalité historique » de ce mouvement aux pays de l’Europe occidentale. Et pourquoi ? Comparez, s’il vous plaît, le chapitre XXXII où l’on lit :

Le mouvement d’élimination transformant les moyens de production individuels et épars en moyens de production socialement concentrés, faisant de la propriété naine du grand nombre la propriété colossale de quelques-uns, cette douloureuse, cette épouvantable expropriation du peuple travailleur, voilà les origines, voilà la genèse du capital… La propriété privée fondée sur le travail personnel… va être supplantée par la propriété privée capitaliste fondée sur l’exploitation du travail d’autrui, sur le salariat (p. 340, CII).

Ainsi, en dernière analyse, il y a la transformation d’une forme de la propriété privée en une autre forme de la propriété privée. La terre entre les mains des paysans russes n’ayant jamais été leur propriété privée, comment ce développement saurait-il s’appliquer ?

Au point de vue historique le seul argument sérieux plaidé en faveur de la dissolution fatale de la commune des paysans russes, le voici :

En remontant très haut, on trouve partout dans l’Europe occidentale la propriété commune d’un type plus ou moins archaïque ; elle a partout disparu avec le progrès social. Pourquoi saurait-elle échapper au même sort dans la seule Russie ?

Je réponds : Parce que, en Russie, grâce à une combinaison de circonstances unique, la commune rurale, encore établie sur une échelle nationale, peut graduellement se dégager de ses caractères primitifs et se développer directement comme élément de la production collective sur une échelle nationale. C’est justement grâce à la contemporanéité de la production capitaliste qu’elle s’en peut approprier tous les acquêts positifs et sans passer par ses péripéties terribles, affreuses. La Russie ne vit pas isolée du monde moderne ; elle n’est pas non plus la proie d’un conquérant étranger à l’instar des Indes Orientales.

Si les amateurs russes du système capitaliste niaient la possibilité théorique d’une telle évolution, je leur poserais la question : pour exploiter les machines, les bâtiments à vapeur, les chemins de fer, etc., la Russie a-t-elle été forcée, à l’instar de l’Occident, de passer par une longue période d’incubation de l’industrie mécanique ? Qu’ils m’expliquent encore comment ils ont fait pour introduire chez eux en un clin d’œil tout le mécanisme des échanges (banques, sociétés de crédit, etc.), dont l’élaboration a coûté des siècles à l’Occident ?

Si au moment de l’émancipation, les communes rurales avaient été de prime abord placées dans des conditions de prospérité normale, si, ensuite, l’immense dette publique payée pour la plus grande partie aux frais et dépens des paysans, avec les autres sommes énormes, fournies par l’intermédiaire de l’État (et toujours aux frais et dépens des paysans) aux « nouvelles colonnes de la société », transformées en capitalistes, — si toutes ces dépenses avaient servi au développement ultérieur de la commune rurale, alors personne ne rêverait aujourd’hui « la fatalité historique » de l’anéantissement de la commune : tout le monde y reconnaîtrait l’élément de la régénération de la société russe et un élément de supériorité sur les pays encore asservis par le régime capitaliste.

Une autre circonstance favorable à la conservation de la commune russe (par la voie de développement), c’est qu’elle est non seulement la contemporaine de la production capitaliste, mais qu’elle a survécu à l’époque où ce système social se présentait encore intact, qu’elle le trouve au contraire, dans l’Europe occidentale aussi bien que dans les États-Unis, en lutte et avec la science, et avec les masses populaires, et avec les forces productives mêmes qu’il engendre. Elle le trouve en un mot dans une crise qui ne finira que par son élimination, par un retour des sociétés modernes au type « archaïque » de la propriété commune, forme où, comme le dit un auteur américain, point du tout suspect de tendances révolutionnaires, soutenu dans ses travaux par le gouvernement de Washington, — « le système nouveau » auquel la société moderne tend, « sera une renaissance (a revival), dans une forme supérieure (in a superior form), d’un type social archaïque ». Donc il ne faut pas trop se laisser effrayer par le mot « archaïque ».

Mais alors il faudrait au moins connaître ces vicissitudes. Nous n’en savons rien.

L’histoire de la décadence des communautés primitives (on commettrait une erreur en les mettant toutes sur la même ligne ; comme dans les formations géologiques, il y a dans les formations historiques toute une série de types primaires, secondaires, tertiaires, etc.) est encore à faire. Jusqu’ici on n’a fourni que de maigres ébauches. Mais en tout cas l’exploration est assez avancée pour affirmer :

  1. que la vitalité des communautés primitives était incomparablement plus grande que celle des sociétés sémites, grecques, romaines, etc., et, a fortiori que celle des sociétés modernes capitalistes ;
  2.   que les causes de leur décadence dérivent de données économiques qui les empêchaient de dépasser un certain degré de développement, de milieux historiques point du tout analogues au milieu historique de la commune russe d’aujourd’hui.

En lisant les histoires de communautés primitives, écrites par des bourgeois, il faut être sur ses gardes. Ils ne reculent pas même devant des faux. Sir Henry Maine, par exemple, qui fut un collaborateur ardent du gouvernement anglais dans son œuvre de destruction violente des communes indiennes, nous assure hypocritement que tous les nobles efforts de la part du gouvernement de soutenir ces communes échouèrent contre la force spontanée des lois économiques.

D’une manière ou d’une autre cette commune a péri au milieu des guerres incessantes, étrangères et intestines ; elle mourut probablement de mort violente. Quand les tribus germaines venaient conquérir l’Italie, l’Espagne, la Gaule, etc., la commune du type archaïque n’existait déjà plus. Cependant sa vitalité naturelle est prouvée par deux faits. Il y en a des exemplaires épars, qui ont survécu à toutes les péripéties du moyen âge et se sont conservés jusqu’à nos jours, par exemple, dans mon pays natal, le district de Trêves. Mais ce qu’il y a de plus important, elle a si bien empreint ses propres caractères sur la commune qui l’a supplantée — commune où la terre arable est devenue propriété privée, tandis que forêts, pâtures, terres vagues, etc., restent encore propriété communale — que Maurer, en déchiffrant cette commune de formation secondaire, put reconstruire le prototype archaïque. Grâce aux traits caractéristiques empruntés de celui-ci, la commune nouvelle, introduite par les Germains dans tous les pays conquis, devenait pendant tout le moyen âge le seul foyer de liberté et de vie populaire. Si après l’époque de Tacite nous ne savons rien de la vie de la commune ni du mode et du temps de sa disparition, nous en connaissons au moins le point de départ, grâce au récit de Jules César. A son temps, la terre se répartit déjà annuellement, mais entre les gentes et tribus des confédérations germaines et pas encore entre les membres individuels d’une commune. La commune rurale est donc issue en Germaine d’un type plus archaïque, elle y fut le produit d’un développement spontané au lieu d’être importée toute faite de l’Asie. Là — aux Indes Orientales — nous la rencontrons aussi et toujours comme le dernier terme ou la dernière période de la formation archaïque.

(…)

On comprend facilement que le dualisme inhérent à la « commune agricole » puisse la douer d’une vie vigoureuse, car, d’un côté, la propriété commune et tous les rapports sociaux qui en découlent rendent son assiette solide, en même temps la maison privée, la culture parcellaire de la terre arable et l’appropriation privée des fruits admettent un développement de l’individualité, incompatible avec les conditions des communautés plus primitives. Mais il n’est pas moins évident que ce même dualisme puisse avec le temps devenir une source de décomposition. A part toutes les influences des milieux hostiles, la seule accumulation graduelle de la richesse mobilière qui commence par la richesse en bestiaux (et admettant même la richesse en serfs), le rôle de plus en plus prononcé que l’élément mobilier joue dans l’agriculture même et une foule d’autres circonstances, inséparables de cette accumulation, mais dont l’exposé me mènerait trop loin, agiront comme un dissolvant de l’égalité économique et sociale, et feront naître au sein de la commune même un conflit d’intérêts qui entraîne d’abord la conversion de la terre arable en propriété privée et qui finit par l’appropriation privée des forêts, pâtures, terres vagues, etc., déjà devenues des annexes communales de la propriété privée. C’est par cela que la « commune agricole » se présente partout comme le type le plus récent de la formation archaïque des sociétés et que dans le mouvement historique de l’Europe occidentale, ancienne et moderne, la période de la commune agricole apparaît comme période de transition de la propriété commune à la propriété privée, comme période de transition de la formation primaire à la formation secondaire. Mais est-ce dire que dans toutes les circonstances le développement de la « commune agricole » doive suivre cette route ? Point du tout. Sa forme constitutive admet cette alternative : ou l’élément de propriété privée, qu’elle implique l’emportera sur l’élément collectif, ou celui-ci l’emportera sur celui-là. Tout dépend de ce milieu historique où elle se trouve placée… Ces deux solutions sont a priori possibles, mais pour l’une ou l’autre il faut évidemment des milieux historiques
tout à fait différents.

Boîte Noire :

Thomas Porcher, économiste : « le gaz de schiste ne crée pas d’emplois »

Texte publié le 12 août 2013 sur RAGEMAG

Le gaz de schiste est le sujet brûlant du moment. D’un côté, ses partisans avancent qu’il permet une réindustrialisation outre-Atlantique, ainsi qu’une baisse des prix. De l’autre, ses détracteurs rétorquent que les risques sismiques et environnementaux sont trop élevés. François Hollande a tranché puisqu’il interdit pour le moment l’exploitation du gaz de schiste mais ne l’exclut pas définitivement si de nouvelles techniques, autres que la fracturation hydraulique, voyaient le jour. Guettant la croissance comme des personnages de Beckett, les politiques gardent la porte ouverte. Face aux lobbys qui se font de plus en plus pressants, le gouvernement résistera-t-il longtemps ? Une option qui devrait pourtant être définitivement exclue, alors que, comme le rappelle Thomas Porcher dans son dernier ouvrage sur le sujet, l’exploitation des gaz de schiste, ce sont des risques considérables pris pour des gains pour le moins incertains. L’économiste revient ici sur les principales données du problème.

Alors que le gaz de schiste se révèle être une manne pour l’économie américaine, vous expliquez dans votre dernier livre que les gains seraient nuls pour l’économie française. Pouvez-vous développer ?

Les gains seraient nuls pour l’économie française, premièrement parce que les gains économiques liés au gaz de schiste sont dus au fait que les prix ont baissé aux États-Unis. Or les marchés du gaz américain et européen ne marchent pas pareil. Le marché outre-Atlantique est un marché spot qui répercute directement les mouvements de l’offre et de la demande, alors qu’ici nous avons un marché de contrats à terme, plus rigide. Or pour faire bouger les prix, il faudrait que l’on puisse renégocier ces contrats. Si nous produisons 5-10 % de gaz de schiste, ce ne sera pas suffisant pour aller voir les exportateurs pour renégocier : ils vont simplement nous rire au nez ! Donc la seule solution pour faire baisser les prix, ça serait de produire massivement. Et encore, rien n’indique que même comme cela les prix baisseraient. Le deuxième problème concerne les créations d’emploi : aux États-Unis, le gaz de schiste a créé 600 000 emplois, pour 500 000 puits. En France, si nous voulons créer 100 000 emplois, il faudra 90 000 puits. Le gaz en général n’a jamais créé d’emploi, c’est pour cela que l’on parle de rente gazière. Pour qu’il y ait un effet sur le marché du travail, il faut avoir recours au forage massif, comme les États-Unis.

Le commissaire à l’Environnement de l’Union Européenne a déclaré, je cite, « l’Union Européenne n’interdira pas la fracturation hydraulique ». Comment prenez-vous cette nouvelle ?

Il y a une telle hétérogénéité en Europe quant à la question du gaz de schiste que c’était la seule conclusion possible. L’Angleterre s’y engage, avec le système fiscal le plus avantageux du monde, la Pologne s’y engage également, alors que la France refuse. La Commission ne pouvait pas l’interdire. Mais les États gardent une marge de manœuvre puisque la Bulgarie et la France ont interdit la fracturation hydraulique. Ce n’est pas le meilleur signal pour la transition énergétique mais compte-tenu de l’hétérogénéité européenne, la Commission ne pouvait pas faire mieux.

En France, le ministère de l’Environnement est le plus instable (14 ministres ou secrétaires d’État en 20 ans) : est-ce révélateur du vrai pouvoir des lobbys industriels ?

Les lobbys ont un pouvoir énorme et des relations politiques mais je ne vois pas comment ils peuvent influencer directement les changements de ministre. C’est vrai que l’on traverse une période de crise difficile où l’on doit à la fois relancer la production industrielle et l’emploi tout en ne portant pas atteinte à l’environnement. C’est une équation assez compliquée à mener et c’est pour cela je pense qu’il y a beaucoup de ministres de l’Environnement qui ont fait des sorties de route. C’est un domaine qui demande des moyens et des investissements. Je suis peut-être naïf mais je ne pense pas que les lobbys soient responsables des changements de ministre.

On pourrait penser notamment au passage éclair de Nicole Bricq l’an dernier, écartée parce qu’elle s’opposait aux forages en Guyane.

Oui, même si on ne saura jamais. L’enchaînement des faits semble donner raison à cette version, mais nous ne savons pas si en interne il y a eu d’autres problèmes. Le fin mot de l’histoire nous ne le connaîtrons jamais.

La vigueur du débat actuel sur le gaz de schiste révèle-t-elle un manque de prise de conscience sur les questions environnementales ?

C’est en partie vrai. Les gens qui soutiennent le gaz de schiste vivent souvent loin des zones potentielles d’exploitation donc ne sont pas exposés aux dommages. Après, le débat aujourd’hui est très mal mené, parce que d’un côté nous estimons les coûts environnementaux et de l’autre les gains, puis nous mettons les deux en balance, en étant persuadés que les gains économiques seront très forts. Or, comme je le démontre dans mon livre, les gains seront beaucoup plus faibles que ce qu’affirment les lobbys industriels. Donc, les coûts environnementaux sont certains et les gains économiques sont faibles : la balance penche donc largement du côté des pertes. Aux États-Unis par contre, on voit clairement que les questions environnementales sont reléguées au deuxième/troisième plan, voire quatrième ou cinquième plan. Chez nous, le débat n’en est pas à ce niveau-là. L’Europe est une zone relativement vertueuse, que ce soit en termes d’émissions de CO2, de transition énergétique et d’écologie en règle générale.

Entre la réduction du nucléaire souhaitée et la faible productivité des énergies renouvelables, le gaz de schiste ne risque-t-il pas de passer aux yeux de l’opinion comme notre seule chance ?

C’est un peu ce qu’ils sont en train de faire ! Mais il y a autre chose dans l’équation : l’efficacité énergétique. Par exemple, 40 % de l’énergie thermique est consommée dans les bâtiments. Donc avec une meilleure isolation, nous pourrions à la fois créer des emplois et améliorer notre balance énergétique. Mais si nous continuons les choses de la même façon, sans vouloir changer nos habitudes, le gaz de schiste sera toujours présent dans le débat. Il faut penser à rénover, changer la fiscalité, etc. Mais personne n’a l’air de vouloir se lancer dedans.

Selon vous, est-ce que l’émergence du gaz de schiste aux États-Unis aura des conséquences géopolitiques ?

Non, c’est une bêtise. Dans les années 1970, quand le prix du baril à commencé à exploser, nous avons cherché du pétrole en Afrique et en Amérique du Sud. Beaucoup de spécialistes ont cru à la fin de l’OPEP car de nouvelles zones d’extraction avaient été trouvées. Regardez : 30 ans plus tard, le Moyen-Orient est toujours là. Est-ce que le gaz et le pétrole de schiste devraient signer la fin du Moyen-Orient ? Ce qui donne du pouvoir au Moyen-Orient ce n’est pas ses réserves mais le fait qu’il produise par quotas. Vu qu’il ne produit pas à pleine capacité, dès qu’il y a un problème comme en Libye ou en Iran, l’Arabie Saoudite peut aligner plus de barils sur le marché. Elle joue le rôle de swing supplier, c’est-à-dire qu’elle est productrice d’appoint. Mais les États-Unis n’ont jamais joué ce rôle-là, car pour cela, il faut une volonté politique. Aujourd’hui, vous avez la Russie, le premier pays producteur au monde, qui ne pèse rien géopolitiquement parlant, parce qu’elle produit à pleine capacité. Il n’y aura pas de bouleversement géopolitique tant qu’il n’y aura pas de volonté politique de devenir swing supplier.

Les compagnies pétrolières semblent tirer de juteux bénéfices, en particulier en répercutant plus fortement les hausses de prix que les baisses. Plutôt que de reprocher à des firmes privées de chercher à faire du profit, ne vaudrait-il pas mieux nationaliser ce secteur central pour la souveraineté énergétique du pays qu’est l’exploitation pétrolière ?

Les gens qui disent qu’il vaut mieux produire du gaz de schiste en France plutôt que de l’acheter à la Russie, en Algérie ou en Hollande oublient qu’en réalité nous allons l’acheter à Total ou à Esso. Cela revient donc quasiment au même : l’énergie sera achetée à une compagnie privée. Avec une entreprise nationale, il n’y aura plus d’asymétrie de l’information ni de problèmes de prix, car malgré quelques exceptions notables, une entreprise nationale est là pour servir l’État.

« Avec une entreprise nationale, il n’y aura plus d’asymétrie de l’information ni de problèmes de prix. »

Attendre que les prix à la pompe élevés forcent les acteurs économiques à enclencher la transition énergétique est un vœu pieux. Toutefois, n’est-ce pas un frein à cette transition que de faire de la baisse des prix une priorité ?

Penser que la transition énergétique va s’enclencher avec la hausse des prix est une grosse connerie ! Pourquoi ? Lorsque que j’ai commencé ma thèse, le prix du pétrole était à 20$. À l’époque, on me disait : « Tu verras que quand le baril sera à 40$, la transition énergétique va s’enclencher d’elle-même ». Aujourd’hui, il est à 110$ et il n’y a pas eu de transition énergétique. Nous voyons que les consommateurs se sont un peu adaptés mais aussi qu’il y a des gens qui sont prisonniers de leur consommation. Par exemple, un mec qui habite en province et qui fait 50 kilomètres pour aller travailler n’a pas d’autre alternative. Il va consommer autant d’essence, mais va diminuer sa consommation d’autres biens et notamment de loisirs. Pour ces gens-là, il n’y a pas d’élasticité-prix, alors que les Parisiens, grâce aux transports, ont le choix.  Ce n’est pas par le bas, à savoir les consommateurs, que l’on doit réglementer mais par le haut, c’est-à-dire les producteurs. Croire que l’ajustement se fera par le marché autorégulateur, c’est tout simplement faux.

La hausse des prix pourrait quand même inciter les acheteurs à choisir des voitures plus écologiques ?

Ça dépend. Est-ce qu’il ne serait pas plus simple d’obliger les producteurs à construire des modèles qui polluent moins ? Les consommateurs ont effectivement adapté leurs comportements, mais ça a mis 4 ans. Il faut attendre qu’ils renouvellent leurs véhicules. Après, il y a toujours des effets de modes. Les Parisiens, par exemple, achètent beaucoup de petites voitures, alors qu’ils ont les moyens de prendre les transports : seulement 14 % d’entre eux prennent leur voiture, les autres utilisent les transports. Les provinciaux, par contre, ont de plus grosses voitures plus consommatrices, alors qu’ils les utilisent beaucoup plus et pour de plus grands trajets. Les liens ne sont donc pas si évidents que cela.

Quelles conséquences aura, selon vous, le passage du pic pétrolier mondial ? Faut-il s’attendre à une explosion des prix ? À des ruptures dans les circuits d’approvisionnement ?

Le pic, j’y ai cru mais depuis j’ai compris que la technologie permettait d’aller chercher du pétrole n’importe où. Aujourd’hui, on trouve du pétrole à 6 000 mètres de profondeur : que ce soit le gaz de schiste ou le sable bitumineux – du sable que l’on presse pour faire sortir du pétrole – c’est hallucinant, nous avons des réserves pour des années maintenant. Sauf qu’il faut comprendre que le débat qui consiste à se demander s’il faut utiliser plus ou moins de pétrole ou s’il faut arrêter d’en consommer est un débat du XXe siècle. On sait aujourd’hui que ces comportements portent atteinte à la planète via les émissions de CO2 donc il faut en changer, c’est certain. Maintenant le pic pétrolier n’arrivera pas demain, ce qui est sûr c’est que pour aller chercher du pétrole à 6 000 mètres de profondeur en Guyane, il faut que le prix du pétrole soit élevé, sinon, ce n’est pas assez rentable et de même pour le gaz. Nous observerons donc une hausse tendancielle.

 « Il faut comprendre que le débat qui consiste à se demander s’il faut utiliser plus ou moins de pétrole ou s’il faut arrêter d’en consommer est un débat du XXe siècle. »

L’énergie est le sang de notre économie. Les baisses de PIB au sein des pays industrialisés sont souvent précédées par des contractions en approvisionnement énergétique. Le cœur du problème ne serait pas notre dépendance à l’énergie ?

Complètement ! Il faut être moins dépendant de l’énergie. Mais l’erreur est de croire que c’est au consommateur de changer ses habitudes et qu’il faut le brimer. Les consommateurs sont contraints. Pourquoi est-ce qu’ils achètent des t-shirts à 5€ fabriqués au Bangladesh ou des diesels ? C’est parce qu’ils n’ont pas le choix de faire autrement ! Tout le monde préférerait s’acheter des t-shirts Made in France ou des voitures moins polluantes mais peu de gens en ont les moyens. Pour faire avancer les choses, réglementons le producteur ! Interdisons les t-shirts à 5€ et les diesels trop polluants. La réglementation doit s’opérer par le haut. La consommation d’énergie pourrait diminuer si la réglementation sur les habitats était renforcée ou si le prix des transports était abaissé. Il est anormal que l’eau d’une piscine, qui est un bien secondaire, ait le même coût que l’eau que nous buvons, alors que c’est un bien primaire. Logiquement, la première devrait être plus chère que la seconde. Mais pour cela, il ne faut pas laisser agir les marchés librement. Les gens doivent être prêts à faire des efforts, il faut arrêter de souhaiter une taxation très simple, c’est-à-dire minimale. La réglementation par le haut va jouer un rôle majeur dans la transition énergétique de ces prochaines années.

 

Le gaz de schiste, une belle histoire américaine ?

L’exploitation du gaz de schiste a permis ces dernières années un rebond notoire de l’activité économique aux États-Unis. Ce gaz non conventionnel représente désormais plus de 20 % de la production de gaz américaine et si la croissance d’exploitation suit le rythme actuel, l’indépendance énergétique de la superpuissance pourrait être en vue à hauteur des années 2020. Plus de 600 000 emplois ont été créés grâce à la filière et le prix du gaz a été divisé par trois en quatre ans. Néanmoins, la durabilité de cette énergie reste très hypothétique. Les puits fournissent en moyenne 80 % de leur production totale les deux premières années puis s’épuisent inexorablement, appelant le forage de milliers d’autres puits chaque année, demandant des investissements massifs sans aucun bénéfice de long terme et mettant donc les exploitants dans une situation d’endettement permanent. Tous les ingrédients sont ainsi réunis pour la formation d’une bulle financière : des capitaux cherchant désespérément des investissements rentables en cette période de crise et une filière présentant des rendements à court terme importants avec un recours systématique à l’endettement.

Et quand bien même le prix du gaz viendrait à remonter, les bénéfices des compagnies ne seraient que très provisoires étant donnée la difficulté croissante à rentabiliser des gisements toujours plus profonds. Car une énergie plus rare se vend certes plus cher mais lorsque l’exploitation demande autant d’énergie qu’elle n’en rapporte, aucun gain n’est possible. Dépenser un baril de pétrole (ou l’équivalent en énergie tirée du gaz) pour extraire un baril de pétrole : voilà la limite contre laquelle le système productiviste va bientôt se heurter.

Concernant l’exploitation du gaz en France, viennent s’ajouter d’autres difficultés, comme le problème du réseau de gazoducs inexistant en France et celui du réseau routier pour l’acheminement de l’eau de fracturation : les routes françaises accueillent beaucoup moins facilement les convois de camions qu’aux États-Unis. Sans compter bien sûr l’impact environnemental causé par la pollution des nappes phréatiques et surtout par le relargage toujours plus massif de gaz à effet de serre.

Grégoire Goessens

Boîte noire