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La gauche n’arrive plus à penser la violence sociale

Article publié sur Slate le 9 octobre 2015

La gauche au pouvoir, qui a choisi le parti de la chemise déchirée du DRH d’Air France au détriment des 2.900 travailleurs menacés de licenciements, semble désormais victime d’une incapacité nouvelle: celle de penser la violence politique dans notre société sociale-démocratisée.

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Les tabous de la gauche radicale

Ancien membre du Conseil d’Administration d’Attac et militant anticapitaliste et favorable à la démondialisation, Aurélien Bernier revient avec un ouvrage qui devrait contribuer au débat d’idée au sein de la gauche radicalei. En effet, dans son dernier livre, intitulé La Gauche radicale et ses tabous, essaie de comprendre les échecs de la gauche anticapitaliste depuis la montée de l’extrême droite.

Le constat d’échec de la gauche radicale

Le livre commence sur un constat tragique : alors que le capitalisme néolibéral est à bout de souffle et que les conditions semblent donc favorables aux partis de gauches radicales, ces derniers éprouvent toutes les difficultés du monde à progresser (du Front de gauche en France à Die Linke en Allemagne) et sont souvent battus par l’extrême droite. La petite nuance étant le mouvement grec Syriza d’Alexis Tsipras qui a réussi à battre le parti socialiste (Pasok) et a perdu de peu face au centre droit (Nouvelle Démocratie) aux dernières législatives de juin 2012. Cependant, en Grèce aussi, la montée de l’ex-groupuscule néo-nazi Aube dorée est particulièrement préoccupante.

Pour comprendre le cas français il faut se replonger 30 ans plus tôt. Le 17 juin 1984 où la liste Front national crée la surprise en obtenant 10,95% des suffrages et en talonnant la liste PCF dirigée par Georges Marchais (11,20%). Cette surprise est confirmée aux élections législatives de 1986 où le FN obtient 9,65% des voix et envoie 35 députés à l’Assemblée nationaleii. Le tournant s’effectue réellement en 1988 où le candidat communiste à l’élection Présidentielle, André Lajoinie, est largement battu par Jean-Marie Le Pen (6,76% contre 14,38%). Au départ, tout le monde croit à un phénomène transitoire : le FN n’exprime qu’un ras-le-bol mais ne possède pas de vraie base électorale. Le PCF fait le lien avec la montée du chômage mais ne s’en inquiète pas plus que ça. Et surtout, aucune autocritique n’est formulée, la faute étant rejetée sur la droite traditionnelle et sur les médias. Pourtant on assiste vite à une « lepénisation des esprits » mais aussi, selon l’auteur, à une « anti-lepénisation ». Si l’antiracisme et l’universalisme répondent à juste titre au racisme et au nationalisme du FN, le PCF ne réussira jamais à répondre à la cause principale de la montée de Le Pen : « la destruction de la souveraineté nationale au profit de l’oligarchie financière ». Au contraire, le traumatisme créé par le FN provoque un abandon de toute solution nationale et le parti d’extrême droite se retrouve rapidement en situation de monopole.

Pourtant dans les années 1970, le PCF s’oppose frontalement à la construction européenne. Il ne s’oppose pas à la construction européenne en tant que telle mais à sa philosophie libérale. Cette dernière s’exprime par son ordre juridique qui confisque la souveraineté au peuple pour la transférer au droit communautaire et par son ordre économique qui tend à transformer l’Europe en un vaste marché commercial. Le PS de son côté a toujours soutenu cette construction. Ceci s’explique par une longue conversion au social-libéralisme. Celle-ci s’est effectuée rapidement dans tous les pays d’Europe où les partis socialistes ou sociaux-démocrates se sont tournés vers les États-Unis, dans un contexte de guerre froide, et ont choisi d’abandonner le marxisme. En France si une nouvelle génération de cadres socialistes, dont Michel Rocard est le plus fier représentant, veulent définitivement tourner le dos au marxisme, l’affaire prend plus de temps. Au Congrès d’Epinay en 1971, Mitterrand choisit de s’allier au courant marxiste de Jean-Pierre Chevènement afin de marginaliser les sociaux-libéraux. Dans un second temps il se tourne même vers le PCF. Mais une fois au pouvoir, Mitterrand refuse de rompre avec la mondialisation et l’ordre européen qui mettent en échec son programme. Voilà comment en 1983 le tournant de rigueur est décidé, une « parenthèse libérale », selon Jospin, qui ne sera jamais fermée. Rocard ou Delors prennent officiellement le pouvoir au PS. Même si le PCF gouverne aux côtés du PS jusqu’en 1984 et qu’il perd en crédibilité, il ne trahit pas pour autant ses positions. Il reste le parti de la rupture avec le capitaliste qui défend le protectionnisme et la souveraineté. Même si cette position s’adoucit avec le temps, le PCF est durant le référendum sur le traité de Maastricht l’un des principaux défenseurs du « non ». Ce sont au final les critiques trotskistes sur le supposé chauvinisme « petit-bourgeois » du PCF et son alliance avec le PS de Jospin en 1997 au sein de la « gauche plurielle » qui lui font définitivement abandonner cette position. En parallèle de tout cela, l’altermondialisme est né, développant l’idée (le mythe ?) d’une autre mondialisation régulée et d’une autre Europe sociale. Dans le même temps, Jean-Marie Le Pen, ancien « Reagan français » et défenseur de la construction libérale européenne change avec le traité de Maastricht et se pose en « antimondialiste » et se met à critiquer l’ordre financier ultra-libéral, ce qui lui permet de progresser au sein des classes populairesiii. Depuis, sa fille effectue un gros travail afin de dédiaboliser son parti et l’ancrer chez les classes populaires. Certes, si le Front de gauche s’est converti à la « désobéissance européenne » – plus le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon que le PCF  –, pour Aurélien Bernier ce n’est pas encore suffisant et le mouvement politique reste prisonnier de trois tabous qui sont le protectionnisme, l’Europe et la souveraineté.

Les 3 tabous

Le capitalisme est aujourd’hui largement libre-échangiste. Contrairement au XIXème siècle, le libre-échange ne consiste plus en un simple prolongement du marché national mais aussi à des délocalisations. Ces dernières permettent une compression des salaires et une destruction méthodique des acquis sociaux – notamment par le chantage à la délocalisation. L’auteur plaide pour un protectionnisme qui se distingue de celui du FN car il ne consiste pas à faire croire aux ouvriers et aux patrons que leurs intérêts sont les mêmes – aux dépens de ceux des travailleurs étrangers. Il s’agit de briser le pouvoir du grand Patronat, de corriger les déséquilibre inacceptables dans les échanges internationaux et d’inciter les pays à salaires plus faibles à développer leurs marchés intérieurs (ce qui bénéficierait aux travailleurs).

Le deuxième tabou est celui de l’Europe. Il semble clair que les institutions européennes ont été mises en place de façon à empêcher toute politique non libérale. Elles confisquent dans un premier temps le pouvoir politique aux peuples afin de le redistribuer à une technocratie (la Commission européenne). Dans un second temps, elles empêchent toutes ruptures économiques grâce aux instruments mis en œuvre (monnaie unique, banque centrale indépendante, libre-échange, etc). Aucune politique sociale de gauche ne semble possible dans ces conditions. S’il ne faut pas désigner l’Europe comme un bouc-émissaire facile (car elle ne fait que répondre aux exigences de nos dirigeants), sa construction n’est pas acceptable en tant que telle. Pour l’auteur, désobéir comme le propose le Front de gauche dans son programme de 2012 est encore trop faible. Il faut rompre totalement avec elle afin de recréer une Europe solidaire.

Le dernier tabou est celui de la souveraineté. Aurélien Bernier plaide en faveur de retour à la souveraineté populaire, nationale et internationaliste. Expliquant comment la Nation a été démantelée, d’abord durant la crise des années 1930, puis après la seconde guerre mondialeiv et enfin avec l’avancée du néolibéralisme. Loin d’une vision nationaliste et chauvine, l’auteur défend la Nation comme seul cadre actuel où peut s’exercer la démocratiev, à défaut d’une citoyenneté internationale. Mais sa vision est profondément internationaliste, le but n’étant pas de s’insérer dans une guerre commerciale internationale – comme le souhaite le FNvi. Quand le parti d’extrême droite ne veut que mettre fin aux excès du libéralisme, Bernier veut détruire le capitalisme. Cette exigence exige un nouvel ordre international, c’est pourquoi il défend une vision proche de la Charte de la Havanevii et de la déclaration de Cocoyocviii.

« Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite » Georges Orwell

Critiques et analyses

La réflexion développée par l’auteur est à la fois intéressante et salutaire. Intéressante car elle met en relief certaines faiblesses du discours actuel de la gauche radicale. Salutaire car au lieu de décharger la faute sur la droite et les médias – même s’il est certain que la droite « républicaine » et les médias ont aussi participé à une certaine banalisation du discours du FN – ce travail permet à la gauche radicale de démarrer son autocritique. En effet, il ne fait aucun doute qu’en tout temps, l’extrême droite n’est forte que des faiblesses de la gaucheix. Enfin, le livre montre brillamment que toute solution nationale n’est pas nécessairement nationaliste. Quelques remarques me semblent cependant utiles.

Il existe tout d’abord parfois une certaine confusion dans les termes. Largement discuté par l’économiste Jacques Sapir sur son blog le terme « national-socialisme » pour qualifier le Front national new look semble impropre pour la simple et bonne que même si son discours est davantage porté sur le social, il est encore loin du socialisme (une simple lecture du programme fiscal du parti suffit pour s’en convaincre). Le Front national est aujourd’hui un parti « national-populiste » dans la filiation du mouvement boulangiste du XIXème sièclex, plutôt que du Cercle Proudhon, vrai père du national-socialisme français. Dans cette logique,le terme de « national-socialiste » correspond aujourd’hui mieux à des mouvements comme ceux d’Alain Soral ou encore de Serge Ayoub, c’est-à-dire à des idéologies appartenant à l’extrême droite nationaliste et souhaitant rompre (ou au moins dans le discours) avec le libéralisme. Dans le livre de Bernier, il y a aussi une confusion entre « social-libéralisme » et « social-démocratie ». Le premier terme est une forme de libéralisme, mettant à ce titre la liberté individuelle au centre de toute réflexion, tenant compte des interactions sociales des individus. Le second terme correspond à la forme la plus réformiste du mouvement socialiste. A ce titre, la social-démocratie développe elle aussi une analyse de classe et pense pouvoir réformer le capitalisme. Aujourd’hui il est évident que ce que l’on nomme majoritairement « social-démocratie » n’est qu’une forme de « social-libéralisme ». Les propos sur la lutte des classes de l’ancien Ministre Jérome Cahuzac lors de son dernier débat face à Jean-Luc Mélenchon ne laissent que peu de doutes sur la tendance dominante au PS aujourd’huixi. Il y a enfin dans le livre un amalgame entre souveraineté populaire et souveraineté nationale. La souveraineté populaire, concept développé par Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat Social, est un système où le peuple est directement souverain. La souveraineté nationale, concept développé par Emmanuel-Joseph Sieyès dans Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? à la suite des écrits de John Locke ou de Montesquieu, est un système où la souveraineté appartient aux représentants de la Nation (elle-même vue comme un corps homogène). Le premier – jamais réellement appliqué en dépit de la Constitution de l’An I – est généralement vu comme un concept de gauche, alors que le deuxième – souvent appliqué – est plutôt vu comme de droitexii, car faisant converger fictivement les intérêts des classes populaires avec ceux des classes dominantes. Même si comme le fait remarquer Jacques Sapir ce sont avant tout deux conceptions de la Nation qui s’affrontentxiii.

Au-delà de ces termes techniques – non fondamentaux dans l’analyse –, l’auteur omet quelques éléments. Tout d’abord, il passe sous silence la stratégie de distanciation du FN vis-à-vis du reste de la droite. Le parti de Le Pen réussit ainsi à passer pour un parti anti-système s’opposant aux partis traditionnels quand le Front de gauche n’arrive toujours pas à s’affranchir du Parti socialiste (erreur qui a causé la mort politique du MRC de Jean-Pierre Chevènement) et reste redevable dans les esprits de la politique libérale menée par le gouvernement actuel. Ensuite, il n’évoque pas le rôle du Parti socialiste dans la montée du FN des années 1980, dans une stratégie de déstabilisation de la droite. Il est aussi dommage qu’Aurélien Bernier ne présente pas la relocalisation sous un aspect écologique. En effet, si les problèmes écologiques ne pourront se régler qu’à l’échelle mondiale, relocaliser la production et consommer locale deviennent des impératifs si on veut réduire les trajets de transport et donc les émissions de Co2.

Enfin, il occulte la question sociétale. Aujourd’hui, le plus effrayant est que la société semble acquise aux valeurs de la droite dure et de l’extrême droite. Alors que la gauche dominait la bataille culturelle dans les années 1980, notamment grâce à l’antiracisme, les français ne croient plus en la capacité des partis de gauche (souvent taxés d’angélisme) à répondre à leur aspiration en matière d’insécurité ou d’immigration, alors qu’il paraît logique que le capitalisme ne peut qu’accroître les problèmes potentielsxiv. Pour redevenir audible, la gauche radicale devra donc aussi réussir à reconstruire un nouveau discours paraissant réaliste pour contrer la montée des idées réactionnaires voire racistes dans la société et reprendre l’hégémonie culturelle au sein de la sociétéxv. La tâche qui reste à accomplir est donc énorme pour la gauche radicale qui devra passer de l’autocritique à la pratique afin de regagner l’électorat populaire qu’il a gagné, car comme le disait Georges Orwell : « Les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher à des convertis. Il s’agit pour eux à présent, de fabriquer des socialistes, et vite »xvi.

Notes
i Dans l’acceptation marxiste, une posture radicale est une posture qui s’avère capable d’identifier le mal à sa racine. Elle se distingue de la posture extrémiste qui s’évertue simplement à tenter de dépasser les limites existantes.

ii Mitterrand a instauré un système intégralement proportionnel afin de contrer l’avancée de la droite et l’effondrement du PS. Dès la dissolution de 1988, le système à deux tours est rétabli.

iii Dans Après la démocratie, le démographe Emmanuel Todd montre que les classes populaires et faiblement diplômées – quelques soient leurs orientations politiques –  ont massivement rejeté le traité de Maastricht comme le TCE. A ce titre, la question européenne relève clairement d’une logique de classes.

iv A ce propos, lire le dernier livre de Jean-Pierre Chevènement, 1914-2014 : L’Europe sortie de l’Histoire ?

v A ce propos : « Le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie – mais enfin comprise en un sens tant soit peu exigeant » Frédéric Lordon, Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas.

vi Pour une souveraineté de gauche se distinguant du nationalisme bourgeois du FN, lire l’excellent ouvrage de Jacques Nikonoff, La confrontation : argumentaire anti-FN

vii Signée le 24 mars 1948 mais pas ratifiée par les États-Unis, la Charte de la Havane prévoyait l’équilibre des balances de paiements. Elle est finalement abandonnée au profit du GATT.

viii Texte publié en 1974, la déclaration de Cocoyoc dénonce la répartition des richesses entre pays du Nord et du Sud et discute de  « l’utilisation des ressources, de l’environnement et des stratégies de développement ».

ix A ce propos quand Georges Orwell s’intéresse à la progression du fascisme – le propos n’étant pas de fasciser le FN –  dans les classes populaires dans Le Quai Wigan, il déclare : « Quand le fascisme progresse chez les gens ordinaires, c’est d’abord sur lui-même que le socialisme doit s’interroger ».

x A ce propos, dans une lettre adressée à Engels, le socialiste français Paul Lafargue décrit le boulangisme comme « un mouvement populaire» à tendances ambiguës. Pour Jean Jaurès dans L’Idéal de Justice, les choses sont plus claires : il s’agit d’un « grand mélange de socialisme dévoyé » et antirépublicain.

xi A ce propos, il peut être intéressant de lire le texte de Clément Sénéchal sur François Hollande et la social-démocratie.

xii Voir Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiii Voir Souveraineté et Nation de Jacques Sapir, en réponse à Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas de Frédéric Lordon.

xiv A première vue, l’insécurité est à la fois le fruit de la concentration des inégalités (aussi bien économiques, sociales et culturelles) et d’une société où posséder équivaut à être et où les individus ne reconnaissent plus d’autres valeurs que l’argent.

Quant à l’immigration, si elle a toujours existé, son accroissement est d’abord le fruit de la mondialisation, c’est-à-dire de la « prolétarisation des pays du Sud » (pour reprendre l’expression de Jacques Ellul dans Changer de Révolution : l’inéluctable prolétariat)  et de la baisse des temps de transports qui en résultent – même si l’histoire coloniale ne peut pas être dédouanée non plus. De plus, le libéralisme en détruisant l’école républicaine ou en organisant une nouvelle ségrégation spatiale a rendu plus difficile l’intégration des immigrés. Et enfin, l’insécurité constante (en matière d’emploi ou culturelle) engendrée par le libéralisme favorise malheureusement le repli des accueillants. S’il faut avoir un discours réaliste sur le phénomène, il ne faut cependant jamais tomber dans le piège qui consiste à faire de l’immigré un danger ou accabler l’immigration de tous les maux.

xv A ce sujet, lire mon article dans RAGEMAG sur Antonio Gramsci, théoricien de l’hégémonie culturelle.

xvi Le quai Wigan

Laurent Mauduit : « Hollande a continué la politique de Sarkozy »

Texte publié le 2 avril dans RAGEMAG

Jamais aucun Président de la République n’avait semblé si affaibli aussi tôt dans son mandat que François Hollande. Alors que Léon Blum et le Front populaire portaient un espoir nouveau et que les premières années de la mitterrandie se plaçaient sous le signe du changement, l’actuel Gouvernement socialiste ne s’est même pas embarrassé de fausses illusions. La Révolution copernicienne est en marche au PS et le quinquennat est placé sous le signe du « réalisme ». Laurent Mauduit, journaliste économique, co-fondateur de Mediapart et auteur notamment de Les Imposteurs de l’économie et L’Etrange capitulation – à paraître bientôt – décrypte pour nous les premières réformes économiques et sociales du Gouvernement.

 

 

Comment jugez-vous la politique économique menée par François Hollande depuis 10 mois ?

Elle est stupéfiante ! Dans le passé, il y a eu dans l’histoire de la gauche des promesses non tenues, voire des reniements, plus ou moins spectaculaires, et des échecs. Mais toujours, tous les gouvernements de gauche ont cherché, au moins au début,  à honorer leurs engagements ou certains d’entre eux. Ce fut le cas sous le Front populaire, en 1936, où le gouvernement prit de grandes mesures sociales, dont les congés payés, avant de baisser les bras. Ce fut le cas encore en 1981, où pendant presque un an, le gouvernement de Pierre Mauroy prit les mesures que vous savez (plan de relance, hausse du Smic et des prestations, nationalisations…), avant de négocier en 1982-1983 le virage de la « rigueur » – en fait, le virage de l’austérité. Et ce fut aussi le cas sous Lionel Jospin : le premier ministre arriva au pouvoir en 1997, avec un programme très ancré à gauche, puis changea progressivement de cap.

Or, François Hollande, lui, n’a pas un seul instant cherché à appliquer une politique de gauche. Le jour même où il a accédé à l’Elysée, cela a été, vous vous en souvenez, la douche froide : refus d’un véritable coup de pouce au salaire minimum, plan d’austérité budgétaire, cadeau de 20 milliards d’euros aux grandes entreprises, hausse de la TVA, l’impôt le plus injuste. Bref, il faut dire les choses telles qu’elles sont : sur l’essentiel, Hollande a continué la politique de Sarkozy.

Vous l’avez d’ailleurs observé lors de son dernier passage, véritablement consternant, à France 2. Aucune mesure pour lutter contre le chômage, alors qu’il explose ! Aucune mesure pour soutenir le pouvoir d’achat, alors qu’il s’effondre ! C’est donc une politique économique stupéfiante, oui, parce que tous ceux qui ont voté contre Sarkozy à la présidentielle peuvent avoir le sentiment qu’on  leur a volé leur victoire.

« Il faut dire les choses telles qu’elles sont : sur l’essentiel, Hollande a continué la politique de Sarkozy. »

Au regard de la liste des économistes qui soutenaient François Hollande durant la campagne, tout ceci était écrit, non ?

Pendant la campagne présidentielle, François Hollande s’est effectivement affiché avec des économistes qui ont soutenu ou mis en œuvre la politique économique gravement inégalitaire conduite par Nicolas Sarkozy. Je pense en particulier à plusieurs économistes qui ont été membres sous Sarkozy d’une commission de réflexion présidée par Jacques Attali, à l’origine d’un rapport ultra-libéral préconisant des mesures antisociales, et qui ensuite, sentant les vents tourner, se sont ralliés à Hollande.

Or, François Hollande n’a pas fait que s’afficher avec certains de ces économistes ou experts. Une fois élu, il s’est aussi appuyé sur certains d’entre eux. Je pense par exemple à Emmanuel Macron qui a été le secrétaire de cette Commission Attali et qui est aujourd’hui le secrétaire général adjoint de l’Elysée. Quand on s’appuie de la sorte sur  des experts de « l’ancien régime », il est assez prévisible que la politique de « l’ancien régime » soit aussi poursuivie.

« Je trouve que ce que l’on vit avec Hollande est inédit. Jamais, dans le passé, nous n’avions vu les socialistes capituler  sans même avoir combattu. »

Mais est-ce que tout était écrit, tout de même ? Honnêtement, je ne le pensais pas. Car François Hollande ne faisait pas partie du clan des ultra-libéraux du Parti socialiste – style Dominique Strauss-Kahn. Donc, il y a quand même une part de surprise : je ne m’attendais pas à ce que la politique économique soit aussi vite et aussi spectaculairement ancrée à droite. Oui, une vraie surprise, une insupportable surprise : je ne m’attendais pas à ce que les choses se passent de manière si caricaturale, que François Hollande en vienne par exemple à mettre en chantier une réforme du marché du travail, pour faciliter les licenciements, digne de ce que préconise le Fonds Monétaire International.

Cette politique menée par le Gouvernement, n’est-ce pas avant tout le fruit de 30 ans de reniements socialistes ?

Je ne dirais pas exactement les choses comme cela. Oui, il y a eu beaucoup de reniements, beaucoup de dérives. Mais il faut bien comprendre ce qui s’est joué. En fait, les socialistes ont accédé au pouvoir en 1981, voici un peu plus de trente ans, au moment où le monde entier a été submergé par une vague libérale, partie des pays anglo-saxons. Puis, ensuite, il y a eu l’effondrement du Mur,  le modèle du capitalisme anglo-saxon s’est propagé partout, jusqu’en France. Or, il s’agit d’un capitalisme beaucoup plus intransigeant, beaucoup plus tyrannique. D’années en années, les socialistes n’ont donc cessé de reculer face à ce nouveau capitalisme. D’abord, ils se sont montrés de plus en plus impuissants. Puis, parfois, ils se sont montrés complices. Et, avec Hollande, c’est un peu la fin de cette histoire qui se joue : les socialistes ont rendu les armes dès le premier jour face à la finance, sans même combattre.

C’est un peu l’aboutissement d’une histoire. J’insiste sur ce point parce que je trouve que ce que l’on vit avec Hollande est inédit. Jamais, dans le passé, nous n’avions vu les socialistes capituler  sans même avoir combattu. C’est pour cela que, dans mon dernier livre, je parle d’une « étrange capitulation », en résonance avec l’essai du grand historien Marc Bloch qui, parlant de la débâcle française de juin 1940 face à l’armée allemande, évoque une « étrange défaite ». Et il a cette formule : « Le pis est que nos ennemis y furent pour peu de choses ». C’est un peu la même chose aujourd’hui : les socialistes n’ont plus ni âme ni ressort. Ils courent tout droit à l’échec par leur propre faute.

 L’ANI et la loi de séparation des banques, vous en pensez quoi ?

Beaucoup de mal ! La réforme du marché du travail, c’est tout bénéfice pour le patronat ; c’est le dynamitage de pans entiers du Code du travail et notamment du droit du licenciement. Or, il faut bien avoir à l’esprit ce qu’est le droit du licenciement : ce n’est pas une garantie contre les licenciements ; c’est une garantie pour pouvoir exercer des recours en cas de mesures illégitimes ou de mesures abusives. Il y a donc quelque chose de très inquiétant à observer que le gouvernement socialiste a œuvré à un recul du droit. Cela équivaut à un recul de notre démocratie et à une avancée de la société de l’arbitraire.

« La séparation entre activité commerciale et activité spéculative a été purement cosmétique. Pour dire vrai, il n’y a quasiment pas eu de séparation. »

Et la loi de séparation des banques, c’est au final une imposture. « Mon ennemi, c’est la finance » avait promis François Hollande. Et finalement, il n’a pas tenu parole. La séparation entre activité commerciale et activité spéculative a été purement cosmétique. Pour dire vrai, il n’y a quasiment pas eu de séparation. Et le reproche auquel s’expose le gouvernement est exactement le même que celui qu’adressait en mars 1937 Marceau Pivert à Léon Blum : « Vous avez capitulé face aux banques ». Plus que jamais, la politique économique que nous suivons est celle que dicte la finance.

Que Karine Berger, appartenant à l’aile gauche du PS et renommée pour ses compétences économiques, soit rapporteur de la loi de séparation des banques  vous inspire quoi ?

Je ne sais pas pourquoi vous dites d’elle qu’elle appartient à l’aile gauche. Ce n’est vraiment pas le regard que j’ai sur elle. Sur toutes les grandes questions, elle a collé à la politique économique du gouvernement, sans se distinguer le moins du monde. C’est aussi le paradoxe de cette crise. En d’autres temps, il y a toujours eu des débats à gauche, et jusqu’à l’intérieur du Parti socialiste. Mais cette fois, non : pas de débat. Tout juste y a t-il eu quelques vaguelettes, à l’occasion de la réforme du marché du travail.

Karine Berger se situe pourtant dans le courant post-keynésien. N’est-ce pas le signe que les mutations du capitalisme ces 30 dernières années ont effacé les différences entre keynésiens et libéraux ?

Encore une fois, je ne classerai pas cette députée dans le courant post-keynésien. Quelqu’un comme Pierre-Alain Muet, oui, mais pas elle. Mais, au-delà de son propre cas, c’est vrai, je viens de le dire, ce qui est effectivement terrifiant, c’est qu’il n’y a plus effectivement de débat de doctrine au sein du Parti socialiste. Nous traversons une crise historique, et le PS apparaît totalement désarmé, incapable de « penser » cette crise.

Mais peut-on encore réellement réguler la finance au niveau national ?

Tout est affaire de volonté ! Si on veut combattre la finance, il y a des réformes qui peuvent se mener au niveau national et d’autres seulement au niveau européen. Pour  organiser une véritable séparation des activités bancaires, on peut le faire au niveau national mais pour re-réguler la finance, la désarmer, il faut se battre au moins à l’échelon européen…

Finalement, l’Europe et la mondialisation n’ont-elles pas tué la social-démocratie en rendant le rapport de force défavorable pour les salariés ?

Oui, l’effondrement du Mur et l’émergence au plan mondial du capitalisme anglo-saxon ont été marqués par un nouveau rapport de force entre le capital et le travail, très favorable au premier et défavorable au second.

Mais la social-démocratie n’était pas vouée immanquablement à rendre les armes. Car cette crise historique aurait pu – aurait dû –  sonner le retour d’un nouveau réformisme, un réformisme de gauche.

Regardez la violence de la crise tout particulièrement dans le Sud de l’Europe : au Portugal, en Espagne, en Italie, et surtout en Grèce et à Chypre. Eh bien ! La France de Hollande aurait pu prendre la tête de la contestation, contre l’intransigeance de l’Allemagne de Merkel, pour ouvrir la voie à une autre Europe. Une Europe sociale, qui tourne le dos au néo-libéralisme…

« Les dangers de la droite radicale n’ont jamais été aussi forts en France que lorsque les partis de gauche ont renoncé à leur mission de transformation sociale. »

A ne pas prendre la tête de cette contestation, quel risque encourt donc la social-démocratie ? Je pense que le risque de suicide dont vous parlez est réel. Pis que cela ! A ne pas offrir de perspective de sortie de crise, à conduire une politique assez peu différente de celle de Sarkozy, le PS alimente le vote protestataire et populiste. Les dangers de la droite radicale n’ont jamais été aussi forts en France que lorsque les partis de gauche ont renoncé à leur mission de transformation sociale.

 

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