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« Manhut Unabomber » : Est-il possible de se revendiquer de Kaczynski ?

Article initialement publié le 3 mai 2018 sur Le Média presse

Le 4 mai 1998, Theodore Kaczynski, l’un des plus grands terroristes de l’histoire des Etats-Unis, est condamné à la prison à perpétuité sans possibilité de liberté conditionnelle. Celui qui était surnommé « Unabomber » par le FBI entre définitivement dans la culture américaine, comme en témoigne la diffusion de la série Manhunt Unabomber sur Netflix fin 2017.

Manhunt Unabomber n’est pas que l’histoire de la chasse à l’homme la plus coûteuse de l’histoire du FBI. C’est surtout l’affrontement entre deux génies. Il y a d’abord Theodore Kaczynski, que le FBI traque depuis dix-huit ans, responsable de trois morts et 23 blessés avec 16 bombes envoyées par colis. Lui fait face James R. Fitzgerald, profiler au FBI. La série démarre en 1995, lorsque ce dernier intègre la brigade UNABOM (« UNiversity and Airline BOMber », en rapport aux premières cibles du terroriste). A ce moment, l’équipe n’a pas l’ombre d’une piste, si ce n’est un portrait-robot vieux de plusieurs années. Car il faut le dire, Kaczynski est trop fort pour eux. En huit épisodes, la série narre cet affrontement intellectuel entre un terroriste anti-système retranché dans sa cabane, qui doit échapper aux autorités et diffuser ses idées, et un représentant des forces de l’ordre qui cherche à résoudre l’énigme de sa vie.

Cette série nous prouve une fois de plus – comme la commémoration des 50 ans de Mai 68 – que le capitalisme est capable de tout récupérer. Car, Discovery Channel et Netflix, qui diffusent la série, n’ont pas peur de s’enrichir sur un personnage subversif. Pourtant, sa critique très juste de la société industrielle apparaît en creux. Pire, la série montre la fascination et le respect intellectuel de Fitzgerald, qui, une fois sa traque terminée, se retranche – temporairement – dans une cabane pour imiter celui qu’il vient de faire arrêter. La raison est simple : les méthodes de Kaczynski sont inacceptables. En s’attaquant à des innocents, il a réussi à rendre inaudible son propos. « L’horreur que produit en nous le passage à l’acte fait que personne n’ose se revendiquer entièrement de Kaczynski », explique Jean-Marie Apostolidès, premier traducteur français du terroriste à Usbek & Rica. Vingt ans après son incarcération, il est peut-être tant de franchir ce dégoût légitime que nous inspire son mode d’action pour se pencher plus sérieusement sur ses idées.

L’influence de Jacques Ellul

Fils d’ouvrier, Kaczynski montre très jeune des capacités intellectuelles largement supérieures à la moyenne. Doté d’un quotient intellectuel de 167 – soit sept points de plus qu’Albert Einstein –, il saute deux classes. Solitaire et souffre-douleur de ses camarades, il se renferme sur lui-même et développe des troubles du comportement. Le seul ami qu’il a durant son adolescence le trahit pour une histoire d’amour. A 16 ans, il intègre Harvard, pour entamer des études de mathématiques. Il restera toujours en marge du milieu étudiant. En première année, avec vingt-et-un autres étudiants, il subit à son insu une expérience psychologie menée par le professeur Henry Murray et la CIA. Celle-ci a pour objectif de tester des méthodes pour briser psychologiquement ceux qui les subissent. A 25 ans, il obtient son doctorat en mathématiques, à l’Université du Michigan. Ne désirant pas se tourner vers la recherche, il devient professeur assistant en mathématiques à l’Université de Californie à Berkeley. Mais deux ans après, en 1969, il démissionne et retourne vivre chez ses parents. Kaczynski lit énormément, notamment le sociologue français Jacques Ellul. C’est ce dernier – et non pas l’expérience de Henry Murray, comme le suggère la série – qui motive son passage à l’acte.

Anarchiste chrétien influencé par Karl Marx, Jacques Ellul a développé l’une des critiques les plus radicales du progrès technique et du capitalisme de la seconde moitié du XXe siècle. Pour le Bordelais, la technique a acquis dans notre société un caractère sacré. Or, selon lui, « Il n’y a pas d’autonomie de l’homme possible face à l’autonomie de la technique. » D’après Ellul, l’Etat est lui aussi un instrument de domination, qui recherche constamment plus de puissance, et la liberté exige son anéantissement. C’est parce qu’elle n’a ni su mettre fin à « l’impératif technicien », ni briser l’Etat que l’URSS aurait échoué selon lui. Influencé par Ellul et aussi l’écrivain américain naturaliste Henry David Thoreau, Kaczynski quitte tout pour s’installer dans une cabane dans le Montana en 1970. Huit ans plus tard, il envoyait sa première bombe, signée « FC » pour « Freedom Club », afin de faire croire qu’il a avec lui tout un groupe structuré.

Contre la technique et l’Etat

Pourtant, en 1995, il veut abandonner ce mode d’action. Il propose au FBI de publier son manifeste Industrial society and its future (La société industrielle et son avenir) dans un grand média, en échange de quoi, il arrêterait le terrorisme. Il obtient gain de cause le 19 septembre 1995. The New York Times et The Washington Post le publient. Un geste qui signera sa perte. Mais peu importe, ses idées sont maintenant connues. Une intuition le guide : le progrès technologique nous conduit à un désastre inéluctable et nous prive de liberté. « Les conséquences industrielle ont été désastreuses pour l’humanité. […] Le développement accéléré de la technologie va empirer les choses et sans aucun doute infliger aux hommes des humiliations plus graves encore et à la nature de plus grands nombres ; il va probablement accroître la désagrégation sociale et la souffrance physique, même dans les « pays avancés » », prévient-il d’entrée de jeu. Le progrès technique a atteint un tel niveau, selon Kaczynski, qu’il provoque « autodépréciations, sentiments d’impuissance, tendances dépressives, défaitisme, culpabilité, haine de soi ». Pour lui, « ce système n’existe pas pour satisfaire les besoins des hommes, et n’en est pas capable. Les désirs et le comportement des hommes doivent en fait être modifiés pour satisfaire aux besoins de ce système ». Il perçoit alors un bouleversement anthropologique sans commune mesure avec les sociétés précédentes. L’homme est alors privé de toute liberté et de toute autonomie, c’est-à-dire de sa capacité à se prendre en charge lui-même. Non seulement, la technique, responsable de la croissance de l’Etat, contraint l’homme dans tous les domaines de sa vie, mais en plus il ne peut plus se passer d’elle. Au fur et à mesure du temps, il perd ses savoir-faire pour s’en remettre à la toute-puissance de la machine. Sa conclusion est sans appel : seul l’effondrement de la civilisation moderne peut empêcher le désastre.

Bien qu’il puisse être rattaché à l’anarcho-primitivisme ou au néo-luddisme – en référence aux artisans anglais du début du XIXe siècle qui cassaient les machines pour résister au capitalisme – Unabomber n’a pas de mot assez dur contre la gauche, notamment universitaire. Pour lui, elle est une alliée objective du système qu’elle prétend combattre. Il n’est pas pour autant plus tendre avec la droite, dont il parle certes moins. « Les conservateurs sont idiots : ils se lamentent sur l’effondrement des valeurs traditionnelles mais s’enthousiasment pour le progrès technique et la croissance économique. Il ne leur est visiblement jamais venu à l’idée qu’on ne peut pas opérer de changements rapides et radicaux sans provoquer des changements tout aussi rapides dans tous les autres domaines, et que ces changements détruisent inévitablement les valeurs traditionnelles », affirme-t-il. Il préconise alors l’action de groupes révolutionnaires et la rupture avec le réformisme et le légalisme, qui selon lui mènent à une impasse. « Nous préconisons donc une révolution contre le système industriel. Elle peut être violente ou non, être soudaine ou s’étaler sur plusieurs décennies », explique-t-il. Pour lui, elle n’implique « pas nécessairement un soulèvement armé, mais certainement un changement radical et fondamental de la nature de la société. » La révolution, bien que plus facile que la réforme selon ses dires, elle est un processus dure, qui comporte sa part de tragique.

« La révolution n’est pas un dîner de gala […]. La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre », affirmait Mao Zedong. Unabomber, lui, explique : « pour obtenir une chose, il faut savoir en sacrifier une autre. » La révolution fera des morts et générera des famines, car les hommes ne savent plus se passer de la technologie. Mais, la liberté, l’idéal d’une société sans pouvoir, et donc sans domination, ainsi que la défense de la Nature, valent largement ce prix.

Si tout n’est peut-être pas forcément à prendre chez Kaczynski, l’évolution de notre société, la crise écologique et notre addiction grandissante aux numériques nous obligent à admettre qu’il a raison sur beaucoup. Persuadé du bien fondé de ses idées, Unabomber tente de transformer son procès, qui s’ouvre en 1997, en tribune. Reconnu schizophrène et paranoïaque, il refuse de plaider la folie, comme le souhaite son avocat. Le terroriste tient à être responsable de ses actes, quitte à être condamné à mort. Malheureusement, comme l’explique l’Encyclopédie des Nuisances, qui a édité une des traductions en français de son manifeste, les attentats desservent ses idées. « On voit ceux [les attentats] de Kaczynski servent maintenant à occulter le contenu et l’existence même de son texte », remarquent-ils dans la postface. Il n’est pas trop tard pour lire La société industrielle et son avenir.

Photo : Theodore Kaczynski

Crédit : Wikimedia Commons/ Federal Bureau of Investigation

Jean Bernard-Maugiron : « La sacralisation de l’État et le culte du Progrès s’opposent à la conception de la liberté humaine d’Ellul et Charbonneau »

Entretien publié initialement le 22 novembre 2017 sur Le Comptoir

Jean Bernard-Maugiron anime les blogs technocritiques Les Amis de Bartleby et La Grande Mue. Il est également l’auteur de la préface de « L’homme en son temps et en son lieu » de Bernard Charbonneau publié cette année chez RN Éditions. Avec Les Amis de Bartleby, il vient de publier  « Bernard Charbonneau et Jacques Ellul : Deux libertaires gascons unis par une pensée commune ». Nous avons souhaité le rencontrer afin de discuter de Charbonneau et Ellul, deux penseurs indispensables à la critique du capitalisme et à l’écologie radicale.

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Clément Sénéchal dévoile le spectacle médiatique

 

Le capitalisme n’est pas qu’un système économique. C’est un fait social total, inséparable d’un mode de vie spécifique et d’une culture particulière. N’étant pas anthropologiquement « naturel » – comme certains aimeraient nous le faire croire  – il convient de comprendre comment il survit et comment il se reproduit. Au sein d’une société constamment abreuvée d’informations, il est impossible d’ignorer le rôle que jouent les médias, qu’ils soient traditionnels (journaux, télévision, radio) ou issus du Web (réseaux sociaux, blogs, webzines…). Ancien community manager de Jean-Luc Mélenchon durant la campagne présidentielle de 2012, après un passage chez Mediapart, Clément Sénéchal nous propose une analyse marxiste – largement inspirée par Antonio Gramsci et Guy Debord –  de la structure du monde médiatique actuel.

 

Acte I : Les médias verticaux et la société du spectacle

Médias contre médias, la société du spectacle face à la révolution numérique peut être divisé en deux grandes parties. La première analyse les « médias verticaux » quand la seconde traite des « médias horizontaux ». Les médias verticaux sont les médias traditionnels. Ils sont appelés ainsi car ils sont configurés de telle façon que les informations sont transmises de manière descendante. En effet, les médias traditionnels sont organisés pour que le récepteur soit le plus passif possible. Ce dernier n’est en fait qu’un spectateur de ce que Debord nomme la société du spectacle[i] où les médias ont une place prépondérante. Or, comme le note le situationniste : « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » Clément Sénéchal analyse donc les médias verticaux dans leur rôle de préservation de la société de classes capitaliste.

Les médias opèrent, selon l’auteur, le même processus de séparation que la production capitaliste et participent au processus d’aliénation par celle-ci. Ils réalisent aussi une dépossession politique. En transformant les individus en simples spectateurs de la société, ils renforcent les élites face aux masses qui se retrouvent extérieures à leur destin. Sénéchal note ainsi que les médias jouent le même rôle que le clergé durant l’Ancien Régime, qui d’après Gramsci représentait la classe des intellectuels traditionnels associée à la noblesse comme classe dominante. Mais si les médias permettent la reproduction du pouvoir, Clément Sénéchal n’oublie pas qu’ils ne représentent pas une classe homogène. En bas de l’échelle, se trouvent les simples journalistes souvent précaires (plus de la moitié des titulaires d’une carte presse ne sont pas en CDI). En haut, nous retrouvons les directions, véritables représentantes du grand Capital et des grands groupes industriels qui détiennent les médias. Dans ce schéma, les éditorialistes jouent le rôle des « intellectuels organiques » dans la théorie gramsciste. Ce sont des « fonctionnaires de la superstructure » – pour reprendre les mots du communiste italien – néolibérale qui organisent le consentement spontané des masses populaires au système. Dans leur mission de conversion à l’idéologie dominante, les médias font l’économie de la dialectique : par un jeu d’occultations, ils font disparaître les principaux antagonismes (de classes notamment) sur lesquels repose la société. Ils permettent également une mise en avant des idées néolibérales, présentées comme les seules valables, et la diabolisation des alternatives.

« Tout ce qui était réellement vécu s’est éloigné dans une représentation »  Guy Debord

 

Acte II : Les médias horizontaux et la possibilité d’une révolution culturelle

Mais par opposition aux médias traditionnels, notre société voit l’émergence de ce que l’auteur appelle les « médias horizontaux ». Il s’agit des médias numériques. Horizontaux, car ils révolutionnent littéralement la trajectoire linéaire de l’information entre émetteur et destinataire. En effet, par son caractère contributif, le Web permet de sortir le public de son rôle de simple spectateur. Les médias horizontaux ouvrent donc une brèche dans le système. Sénéchal met 3 types de médias en avant : les sites collaboratifs (comme Wikipédia), les réseaux sociaux et les vrais médias (comme Mediapart). Les premiers permettent une collaboration entre les internautes. Les deuxièmes organisent un contre-pouvoir aux médias et à l’actualité politique, notamment Twitter par le biais des live-tweet durant les émissions et débats télévisés. Les troisièmes en réinventant de nouveaux business models  – plus indépendants, sans publicités ou gros actionnaires – bouleversent l’industrie médiatique. De plus, les commentaires ouverts au public permettent un vrai dialogue entre les journalistes et le grand public, de telle sorte qu’un article vit réellement et ne s’arrête pas à sa publication. Partant de ce constat, Clément Sénéchal y voit une aubaine pour le camp anticapitaliste (socialiste ou communiste) de renverser l’hégémonie culturelle du libéralisme. Il est cependant lucide et sait que c’est loin d’être gagné. En premier lieu parce que, conscient de cette brèche, le Capital (regroupant notamment industries, gouvernements, médias verticaux) s’organise par des moyens multiples : censure, lutte anti-piratage, espionnage, etc.

On peut cependant regretter que les seules difficultés perçues soient celles liées aux réactions du Capital et que celles provenant du numérique lui-même soient ignorées. Car si l’auteur a raison de dire que Jacques Ellul se trompe en faisant de l’autonomie de la technique le moteur de notre société[ii], il a tort de penser que l’analyse du penseur marxien est totalement erronée. En effet, la technique n’est pas neutre, elle bouleverse constamment  les rapports entre les individus. Si le Web est plein de vertus (correctement énumérées dans l’ouvrage), il a le défaut d’affaiblir le lien social. L’hyper-connexion virtuelle entraîne un appauvrissement des rapports humains réels. Cette fragilisation du lien social se conjugue avec une quasi-sacralisation symbolique de l’image. Tout ceci agit de telle sorte que les réseaux sociaux renforcent un narcissisme[iii] dont le sociologue freudo-marxiste Christopher Lasch voyait le trait marquant de la psychologie capitaliste contemporaine, découlant d’une intériorisation du système[iv]. Ainsi, l’hégémonie culturelle du capitalisme est logiquement renforcée par le Web. De plus, la structure d’Internet favorise les comportements mimétiques – et parfois violents et haineux – dont l’anthropologue René Girard s’est fait le spécialiste. Si bien que le Web, qui pourrait être un formidable instrument d’ouverture, se trouve être pour une majorité un lieu d’auto-formatage. La politisation sur Internet est plus l’exception – bien que quantitativement non négligeable – que la règle. Tout ceci explique que sur Twitter, des hashtags absurdes, liés aux émissions de télé-réalité ou parfois ouvertement altérophobes (sur les Juifs, les Blancs, les Noirs, etc.) sont généralement plus populaires que les hashtags politiques. Si les brèches analysées par Clément Sénéchal sont très justes, le chemin vers l’hégémonie culturelle sera sûrement plus complexe qu’il en a l’air.

 « Chaque révolution a été précédée par un travail intense de critique sociale, de pénétration et de diffusion culturelle » Antonio Gramsci

L’analyse est brillamment menée. Ce livre nous éclaire parfaitement sur le rôle des médias dans notre société capitaliste dont le spectacle est une composante essentielle. On peut cependant craindre que ce livre soit assez difficile d’accès aux lecteurs non habitués à la dialectique marxiste. Mais il s’agit avant tout de l’ouvrage d’un socialiste qui a compris pourquoi le philosophe allemand disait que « la première liberté consiste pour la presse à ne pas être une industrie ». Ce qu’elle est aujourd’hui !

 

Pour aller plus loin :

 

[i] Voir Guy Debord, La Société du spectacle (1967)

[ii] Dans un article publié dans Le Journal du MAUSS le 6 décembre 2010 et intitulé Jacques Ellul ou l’impasse de la technique, Jean-Pierre Jézéquel note qu’en transformant la technique en infrastructure et en reléguant l’économie au rang de superstructure, Jacques Ellul reste prisonnier de la dialectique marxiste et de ses erreurs. En effet en voulant à tout prix trouver un facteur dominant de l’évolution de la société, il ne fait que remplacer le déterminisme économique marxiste à un déterminisme technicien.

[iii] A ce propos, un réseau social comme Instagram, une application comme Snaptchat ou la mode récente des selfies sont des manifestations très claires de narcissisme 2.0. Il est d’ailleurs très symptomatique de voir que ces derniers sont particulièrement populaires chez les adolescents, qui représentent les premières générations qui ont intégralement grandi avec Internet.

[iv] Voir Christopher Lasch, La Culture du narcissisme : la vie américaine à un âge de déclin des espérances (1979)

 

 

 

Jacques Ellul, de la critique de la Technique à celle de la croissance

Encart  publié le 27 novembre 2013

Théologien protestant, philosophe marxien, sociologue et historien du droit, Jacques Ellul est un penseur majeur de la fin du XXe siècle. Comme Ivan Illich, anarchiste chrétien également, Ellul a rapidement été considéré par les théoriciens de la décroissance comme un précurseur. Le cœur de la pensée politique du bordelais se situe dans la critique de la technique (ou « système technicien ») largement développée dans deux triptyques : un sur la technique en elle-même (composé de : La Technique ou l’enjeu majeur du siècleLe système technicien et Le bluff technologique) et l’autre sur la révolution anticapitaliste (composé de : Autopsie de la révolutionDe la révolution aux révoltes et Changer de révolution : L’inéluctable prolétariat).

Se référant principalement à la pensée de Karl Marx, Ellul fonde une critique radicale du marxisme orthodoxe et du « communisme réel ». Si le capitalisme du XIXe siècle – analysé par Marx – était bien celui de l’accumulation capitaliste, pour Ellul le XXe est celui de la technique (« Si Marx revenait aujourd’hui, quel phénomène retiendrait-il pour caractériser notre société ? (…) Ce ne serait plus ni le capital ni le capitalisme, mais le développement de la technique, le phénomène de la croissance technicienne »). Selon lui, l’URSS n’a créé qu’une variante du capitalisme, étatique et bureaucratique mais tout aussi technicienne et créatrice d’une nouvelle forme de prolétariat. La célèbre formule de Staline, « l’homme est le capital le plus précieux » en est une parfaite illustration. D’après Ellul, les deux impératifs pour sortir du capitalisme sont la destruction de l’État (et non son dépérissement comme le pensait Marx) et la remise en cause du système technicien qui se développe de manière autonome et qui a pris le pas sur le politique et l’humain (« Il n’y a pas d’autonomie de l’homme face à l’autonomie de la technique »). L’État, pour lui, va toujours de paire avec le développement de la technique qui aliène l’homme et génère une croissance économique non soutenable d’un point de vue écologique.

Mais comme le note Serge Latouche dans son dernier ouvrage, ce dernier ne peut pas être entièrement considéré comme un décroissant. Pas seulement parce qu’il n’a jamais utilisé le terme mais aussi parce que sa critique de la croissance est selon lui stérile, Ellul ne proposant pas de projet politique alternatif. Fervent chrétien, il avait une conception minimale de l’action politique, préférant la dissidence individuelle à la révolution collective. Car avant toute chose, la pensée de Jacques Ellul est marquée par sa foi en Dieu : « Le christianisme, envisagé dans son rapport à la politique, dispose à l’insoumission, à la dissidence, à la récusation même de tout pouvoir, de toute hiérarchie ».

 

Renaissance du rap technique ou mort d’une contre-culture ?

Texte publié le 26 mars 2012 sur Sound Cultur’ALL 

Mac-MillerDepuis un an/un an et demi, on a l’impression d’assister à un « retour aux sources » dans le hip hop. Un retour à la seconde moitié des années 1990, à une époque où la technique semblait primer plus que tout dans le hip hop. Cette technicité était parfaitement illustrée par des collectifs tels que Time Bomb ou La Cliqua ou encore par les Sages Poètes de la Rue. C’est l’époque des lyricistes comme Fabe ou Oxmo Puccino. L’époque des passionnés, du rap boom bap, des freestyles de légende (notamment sur Génération), bref l’âge d’or du hip hop (au moins pour les puristes et les nostalgiques). La richesse des rimes et des punchlines, la variété des flows et la culture du sampling…Voilà ce qui caractérisait cette époque « bénie ». Le rap était toujours une contreculture à cette époque, comme à ses débuts, qui s’érige contre la société et ses maux, tout en étant un art faisant vibrer toute une partie de la population.

Puis, le rap a évolué, a mué, a perdu son insouciance et son innocence… Il s’est transformé, ce que beaucoup ont eu du mal à accepter. Fini l’époque de la technique, place au « rap caillera » : moins de flow, rimes biens moins travaillées et beats se ressemblant tous…On est au début des années 2000 et le but n’est plus de montrer sa maitrise technique, mais de représenter son hood. Puis la vague Dirty South s’est échappée du sud des Etats-Unis et atteint notre bel Hexagone. Notre Hexagone habitué aux vibes East Coast, au point de s’être approprié le genre. Ce même Hexagone qui même quand la West Coast dominait le rap US a toujours su résister à ce courant, s’est laissé emporté par le raz-de-marée Dirty ! Et voilà tous les puristes du Royaume de France et de Navarre révoltés, criant à l’escroquerie, à la perversion de la culture française (oubliant que l’histoire du rap français se résume à un vulgaire pompage du style ricain), refusant d’écouter ce nouveau genre. Le rap s’exporte en club et devient bling-bling, on en oublie nos valeurs de base. Booba, ex-prince du rap technique à l’époque de Time Bomb ou Lunatic a osé tuer le rap technique (quoi qu’il était déjà plus qu’à l’agonie) pour devenir le roi incontesté du rap bling-bling et Dirty. Oh traîtrise ! B20 devint très vite le rappeur le plus détesté des puristes (quoi que Rohff n’est pas si loin après tout). Puis arrive la vague de l’auto-tune et s’ensuit celle du mauvais électro versionGuetta. A ce moment là, on crût le rap fini (d’ailleurs autant en France et aux States, mais bien plus chez nous), rendant prophétique les dires de Nessbeal : « Bientôt l’rap va s’faire niquer par la techno ». Et c’est là que tout bascula : après une lente phase de dégénérescence, le rap des 90’s rennaît, un retour aux sources symbolisé par le groupe parisien 1995. Mais est-il possible de faire renaître une époque déjà révolue ? L’Histoire se répète ? Oui, mais jamais à l’identique !

La technique est devenue Hype

Et voilà qu’en un rien de temps, on se rend compte qu’une nouvelle génération semble prendre le pouvoir. Une génération, qui pourtant n’a pas ou peu connue cette époque, arrive et fait du rap rappelant plus le rap d’il y a 10/15 ans que le rap actuel, entourée de quelques anciens revenants sur le devant de la scène… Tout ça symbolisé par quelques grands évènements, comme l’engouement récent pour les Rap Contenders, les End of the Week, ou les concerts Can I Kick It (organisés par le groupe Triptik). En réalité, beaucoup de rappeurs underground, notamment dans le 18ème arrondissement de Paris n’ont jamais arrêté ce type de rap, mais aujourd’hui, ce rap semble se généraliser. Même le rap de rue qui semblait n’avoir que faire de la technique il y a encore quelques mois s’y met (avec la génération Niro,Sadek, L.E.C.K., SofianeFababy voire Guizmo), avec toute une nouvelle génération qui freestyle un peu partout sur le net ou à la radio. D’ailleurs, je parle principalement de l’Hexagone, cependant le constat est semblable aux States. Les années 2010/2011 ont vu l’émergence de Mac Miller, Tyler The Creator(et la clique d’Odd Futur), d’A$AP Rocky (et la clique d’A$AP Mob), les californiens Black Hippie (et notamment Kendrick Lamar, Jay Rock et Schoolboy Q) ou encore Big K.R.I.T..Des rookies au style atypique, clairement influencés par les 90’s plus que par ce qui se fait depuis les années 2000, allant musicalement du pur Boom Bap (Mac Miller) à un mélange d’influence Boom Bap/dirty (A$AP ou K.R.I.T.)…. C’est tout un mouvement international ! Bref, happy end à la conte de fée pour le rap ? J’en suis pas si sûr…

« J’invente pas des mots qui n’existent pas pour être technique » Diomay

La technique que pour la technique ?

Parallèlement à ce retour à la technique, le rap engagé n’a jamais eu l’air de se porter si mal. Je n’irai pas jusqu’à dire que « faire de la musique pour un éveil communautaire pour moi c’est ça l’rap ». Cependant, doit-on rappeler que l’engagement est légitime dans le rap ? Le rap, composante du hip hop, est une contreculture, c’est-à-dire, un moyen d’expression contestataire en marge de la culture dominante. Né pour porter la voix des sans-voix, l’engagement quoi que pas automatique peut sembler logique. Le problème est qu’être engagé semble être devenu « has been », les rappeurs actuels préférant freestyler et ne rien raconter. Pire, quand on a l’impression que le rap se joue à un concours de « hype » ou de « swagg ». On semble donc passer du truc subversif à un courant bobo, porté par quelques faux-intellectuels bien-pensants. Le public aussi se transforme, ne veut plus entendre de message et s’en contre-fiche d’écouter quelques chose qui a du sens, ce qui peut nous désoler : Le rap est-il dans ces conditions encore réellement une contre-culture ?

« Où est passé le sens ? Y a tout pour la technique » Mokless

On ne peut en réalité pas dire que le rap n’est plus une contreculture. Malgré sa popularité grandissante dans les couches de la population les plus jeunes, il reste une musique qui dérange les médias et les politiques. Il reste encore en réalité des rappeurs à message et à thème et ce même dans les rappeurs techniques (existe-t-il actuellement plus technique et plus engagée que Casey ?). Cependant, la société se transforme, ne croit plus au changement, et le rap avec… Entendre le rap rabâcher le même message depuis 20 ans a surement usé le dit message, surtout quand il sonnait faux et démago dans la bouche de certains rappeurs. Et n’oublions pas que le rap se popularise aussi et le public rap se diversifie. Lle cliché du fan de rap banlieusard/de cité/fils d’immigré ne colle plus du tout à la réalité. C’est surement parce que le public rock s’est diversifié et embourgeoisé, que cette musique s’est trop popularisée au point de perdre de sa subversion… Prenons garde que cela n’arrive pas au rap, car il perdrait de sa superbe.

« J’croyais qu’les rappeurs voulaient changer ce système qui nous exploite… Ils voulaient juste rentrer en boite. » Le Vrai Ben

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