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Tiers Monde : « Les rappeurs doivent conscientiser les quartiers populaires sans les influencer »

Interview publiée initialement sur Sound Cultur’ALL le 7 mai 2014

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Tiers Monde devant le siège du PCF, par Jeanne Frank

Le premier album solo de Tiers Monde était attendu depuis tellement de temps que l’on commençait à désespérer. Certes, le havrais n’a pas chômé ces dernières années, entre la sortie de sa mixtape Black to the futur et les participations projets avec ses potes de Din Records. Mais un album est un exercice différent. Neuf ans après la sortie de l’excellent Apartheid avec le groupe Bouchées Doubles – qu’il forme avec son acolyte Brav – le skeud tant attendu est presque là. Une excellente occasion pour Sound Cultur’ALL de rencontrer le MC.

Sound Cultur’ALL : Présente-toi pour ceux qui ne te connaissent pas !

Tiers Monde : Je suis Tiers Monde, rappeur havrais d’origine sénégalaise. Je me prépare actuellement à la sortie de mon premier album solo qui s’appelleToby or not Toby, esclave ou maître. Je suis aussi issu du groupe Bouchées Doubles, pour ceux qui connaissent.

SC : Ca fait déjà quelques années que l’on parle de la sortie de ton premier album solo : pourquoi autant d’années pour le concrétiser ?

TM : Parce que je suis quelqu’un qui a un processus d’écriture assez long. On va dire qu’il y a la première phase où je choisis l’instru. Ensuite, il y a une deuxième phase où j’écris le texte en lui-même. Puis en troisième phase, je maquette et remodèle le morceau. Après, il y a aussi le fait que je sorte d’un groupe : j’avais l’habitude d’écrire un 16 mesures par morceau et de condenser mon argumentation. Tous ces petits obstacles font que j’ai été long pour réaliser cet album. C’est un truc dont j’ai conscience et que je vais essayer de modifier.

« Il ne faut pas oublier que le rap est d’abord un kiff. »

SC : Et tu n’appréhendes pas trop de sortir un album sans Brav ? De plus, il y a quelques années, on te surnommait « le Médine noir » : tu penses pouvoir sortir de cette image pour être vu comme un vrai artiste et pas juste un rappeur de Din Records ?

TM : Un peu d’appréhension ? Non ! Brav fait toujours partie du processus de création : il participe à la réalisation des clips, me donne des conseils et des débuts de morceaux qui seront présents sur l’album. Sinon, je n’apprécie pas beaucoup l’étiquette de « Médine noir ».  Je travaille pour être un artiste à part entière, ne serait-ce que sur la forme. Je ne parle cependant pas du discours, qui est commun à tout Din Records. Mais au niveau du flow ou de l’ambiance musicale en générale, j’essaie de me différencier.

SC : Justement, depuis Black to the futur, on sent une différence musicale par rapport au reste du label, alors que c’est pourtant Proof qui produit ton album. Pourquoi cette envie de te différencier ?

TM : Je fais avant tout de la musique pour me faire plaisir. Il ne faut pas oublier que le rap est d’abord un kiff. Je dis souvent : « Fais la musique que tu aimes, il y a pleins de gens qui kifferont ». Je fais les choses qui me plaisent, que ça soit dans l’instru, le flow ou l’ambiance musicale. Malgré que Din Records soit une entité à part entière, on n’est pas d’accord sur tout : on n’a pas forcément les mêmes goûts.

SC : Du coup, ça change pas mal de l’album Apartheid de Bouchées Doubles. C’est une évolution personnelle où l’album était le fruit de compromis avec Brav ?

TM : Je pense que c’est une évolution. En fait, refaire un Apartheid 2 ne m’intéressait pas. Black to the futur est différent et Toby or not Toby est encore différent et le prochain le sera encore plus. Si c’est pour rendre la même copie à chaque fois, c’est réducteur et inintéressant. Sur Apartheid, Brav et moi avons tous les deux apportés la couleur mais un groupe c’est aussi toujours plein de concessions.

SC : Sur la tracklist, on n’a aucun featuring  Din Records…

TM : Si, il y a Alivor.

SC : Ah oui, la dernière signature du label, c’est ça ?

TM : Oui, c’est un nouveau signé.

SC : Mais c’est encore par envie de te différencier de Din ?

TM : C’est une manière de m’émanciper. Durant les 10 dernières années, j’ai beaucoup été derrièreMédine. Les gens m’ont plus ou moins associé – directement ou indirectement – à lui. Ce projet c’est aussi le moyen de me prouver que je peux mener à bien des choses sans lui et le reste de l’équipe.

« Il y a différentes sortes d’esclavagismes aujourd’hui : la soumission peut être mentale, soumission matérielle, etc. »

SC : Et Soprano en featuring, ça c’est fait comment ?
TM : Il faut savoir que c’est un ami historique, avant de devenir le Soprano que le grand public connaît. C’est un grand fan de rap que j’ai rencontré le 1er janvier 2000 : j’étais descendu à Marseille pour fêter le jour de l’an. A l’époque, il n’avait aucune notoriété. Le feeling est bien passé. Quand je l’invite, il n’y a aucune différence avec Médine, Brav ou Alivor. Mais surtout, malgré son succès, c’est un gars qui entretient les relations et qui répond présent quand on l’appelle.

SC : Parle-nous du titre de l’album Toby or not Toby.

TM : Ça vient du livre Roots d’Alex Haley. C’est sorti en France sous forme d’un téléfilm intitulé Racines. Le titre fait référence à une scène qui m’a marqué dans mon enfance. Dedans, le héros, Kunta Kinte, se fait fouetter parce qu’il refuse face à son maître de dire son prénom d’esclave : Toby. Par la suite, j’ai lu livre. Au moment de me lancer dans la réalisation de l’album, ça m’est apparu comme une évidence, surtout que j’évoque souvent des sujets autour de la traite négrière.

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Tiers Monde par Jeanne Frank

 

SC : Doit-on y voir un besoin de « négritude » dans l’album ?

TM : Oui et non ! Plus oui que non, mais j’ai fait en sorte que l’album ne parle pas que de ça. Il y a différentes sortes d’esclavagismes aujourd’hui : la soumission peut être mentale, soumission matérielle, etc. Le disque évoque toutes ces formes.

SC : Le rap « conscient » est toujours au goût du jour à ton avis ?

TM : C’est-à-dire ?

SC : Le discours conscient se perd, il suffit d’allumer la TV ou la radio pour le constater.  Certes, il reste encore quelques rappeurs à message, comme vous, La Rumeur ou Casey mais ça se marginalise.

TM : Il y a deux choses : la diffusion médiatique et la réalité du nombre d’auditeurs. J’ai l’impression qu’il y a une catégorie d’âge, plus jeune qui écoute du rap moins porté sur la réflexion et une autre qui veut plus réfléchir. Ça, on le ressent dans les tournées des différents artistes. J’ai été l’un des premiers étonnés de voir que les tournées de Médine ou Youssoupha étaient pleines. D’autres rappeurs ont certes des ventes, mais ont moins de gens à leurs concerts. Ce n’est pas le même public et il est moins fédéré. Comme je disais aux dernières élections, ce n’est pas à nous de nous motiver, mais c’est aux politiques de trouver un discours qui nous motive. On ne vote pas s’il n’y a pas de programme qui nous parle. C’est pareil avec les rappeurs et leur public. C’est aux artistes de motiver les auditeurs en leur proposant quelque chose de qualité.

SC : Tu es un peu passé sur le terrain politique. Penses-tu que dans ce domaine, les rappeurs ont une responsabilité vis-à-vis des quartiers populaires ? Ou est-ce que le rap doit rester avant tout un art, même quand il est conscient ?

TM : Justement,  j’ai sorti un freestyle récemment après le résultat du FN aux dernières municipales. Je voulais faire un truc apolitique, mais je me suis retrouvé à faire du politique à la fin. Tout ce qui est artistique, en dessinant un sentiment, peut être politique. Le truc est amplifié 10 fois dans le rap, car c’est un mouvement populaire qui parle à la jeunesse. C’est autant  vrai pour le « rap capitaliste », comme il y en a beaucoup, que pour le rap conscient. Tout est politique en fait. Les rappeurs doivent conscientiser les quartiers populaires sans les influencer. La difficulté est là. Je ne pense que ça soit à un rappeur de former l’esprit des jeunes en leur disant : « Vote pour untel ! » Mais il peut conscientiser en dénonçant certaines choses.

SC : Tu penses que l’actualité rap, par exemple les beefs entre Booba, Rohff et La Fouine – on pense notamment à ce qui s’est passé avant-hier avec Rohff [ndlr : l’entretien a été réalisé le 24 avril 2014] – a un impact sur la jeunesse et sur l’image du rap ?

TM : Sur l’image du rap, c’est certain. Sur la jeunesse (il hésite), oui mais ce n’est plus du rap tout ça. Mais c’est instrumentalisé et amplifié par le public et les médias. A partir du moment où tu comprends que le peuple aime le sang, tu sais pourquoi ce genre d’évènement est surmédiatisé. Ça fascine : le rap, lesbad boys, la violence, etc. Après, le clash fait partie du rap. Mais lorsque ça dépasse le cadre musical, ça détruit tout ce que l’on essaie d’emmener, nous. Mais, je n’aime pas trop commenter : ces gars-là ne parlent pas de nous, alors ça m’emmerde de parler d’eux.

SC : Un mot pour finir ?

TM : Molo Bolo, mon album sera dans les bacs le 19 mai, achetez-le, j’espère qu’il vous plaira !

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Tiers Monde par Jeanne Frank

 

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L’Europe doit-elle devenir sankariste ?

Texte publié sur RAGEMAG 1 février 2012

Et si notre modèle salutaire venait du Tiers-Monde ? Dans notre vieille Europe donneuse de leçons, cette idée paraît inconcevable. Comment, nous, phare de l’humanité depuis des siècles pourrions-nous recevoir de leçons ? Et pourtant, il n’est pas si idiot de penser que nous puissions trouver les solutions à nos problèmes en réécoutant celui que l’on surnomme « le Che Guevara africain ».

 

Activiste politique burkinabé depuis la fin des années 1970, Thomas Sankara accède au pouvoir le 4 août 1983. Président du Conseil National de la Révolution de la Haute-Volta, il s’efforce de remettre son pays sur le droit chemin. La Haute-Volta devient le Burkina Faso ou « Pays des Hommes intègres ». La lutte contre la corruption est un impératif. Nous pouvons aussi ajouter au programme : anti-impérialisme, alphabétisation, redressement économique et productif, réformes sociales. L’Homme devient rapidement une figure populaire en Afrique et dans tout le Tiers-Monde. La romance entre le leader et son peuple a duré un peu plus de 4 ans. Car, le 15 octobre 1987, Sankara est trahi par son bras droit, Blaise Compaoré. Le Président est assassiné avec les complicités présumées de Mitterrand, Chirac et Kadhafi. L’histoire pourrait s’arrêter là, si les opinions politiques du révolutionnaire burkinabé ne restaient pas autant d’actualité. Pire : quand nous voyons comment notre Union Européenne marche sur la tête, il est temps de se demander si une forte dose de sankarisme ne pourrait pas nous sauver…

 « Nous préférons un pas avec le peuple que 10 pas sans le peuple » : un exemple pour la construction européenne ?

« Nous préférons dix pas sans le peuple qu’un avec » pourrait parfaitement remplacer la devise actuelle de l’Union Européenne, In varietate concordia (« Unis dans la diversité »). La construction européenne est devenue un dogme en lui-même. Seule compte l’intégration, peu importe l’avis des peuples européens. Les exemples récents sont nombreux. Nous nous rappelons tous du traité constitutionnel de Rome de 2004 et du référendum français. Par contre, nous oublions vite que le référendum était plus l’exception que la règle : sur les 25 pays concernés, 15 avaient choisi de bâillonner leurs citoyens en passant directement par la voie parlementaire. Qui connaît l’importance juridique de ce traité ne peut y voir qu’un déni de démocratie. Alors que le double « non » franco-hollandais aurait dû enterrer à jamais ce traité, nos dirigeants ont la bonne idée de nous le refourguer en 2008 sous le nom de traité modificatif de Lisbonne. Cette fois, seuls les Irlandais ont leur mot à dire et les 24 autres peuples européens se font tout simplement entuber. Rebelote avec le TSCG de 2012 qui touche à la souveraineté des états européens sans que personne n’ait le droit de se prononcer. Sans oublier le gentil mensonge de François Hollande qui avait promis de le renégocier en cas d’élection. À chaque fois, un seul et même argument est avancé : l’Europe doit aller de l’avant et les peuples européens ne doivent surtout pas enrayer le mouvement. Nos dirigeants se méfient des citoyens comme de la peste et les méprisent, considérant qu’ils sont trop bêtes pour savoir ce qui est bon pour eux. Mais, comme l’a si justement dit Sankara : « Malheur à ceux qui bâillonnent. » C’est pour cela qu’il a décidé d’impliquer le peuple aux décisions du pays, celui-ci ayant la capacité d’infléchir la politique nationale. Car, comme l’expliquait le leader, une politique qui se met en place en faisant taire une partie des citoyens est illégitime. En réalité, nous pouvons le dire, Sankara n’agissait que pour le bien de son peuple… Europe, entends-tu ?

« Le plus important, je crois, c’est d’avoir amené le peuple à avoir confiance en lui-même, à comprendre que, finalement, il peut s’asseoir et écrire son développement. »

Dette, patriotisme économique, écologie : et si Sankara était le modèle à suivre ?

Sankara, c’est aussi de grandes réformes économiques. Son principal fait d’armes se porte sur la dette. Le 29 juillet 1987 à Addis Abeba, devant l’Organisation de l’Unité Africaine, le Président burkinabé prononce un discours marquant sur le sujet. Il explique comment il compte ne pas rembourser la dette de son pays, jugée illégitime car contractée à cause de la colonisation. Sauf que la situation budgétaire, même hors du remboursement de la dette, est calamiteuse. Les recettes fiscales sont très faibles et les salaires des fonctionnaires phagocytent presque tout le budget (70%). Dans ces conditions, il semble impossible d’investir pour l’éducation, les services publics ou l’économie. C’est ainsi que le révolutionnaire entame toute une série de réformes fiscales. La bourgeoisie voltaïque est mise à contribution. Sankara et ses ministres roulent en R5 toutes pourries et prennent l’avion comme tout le monde. Les dépenses de fonctionnement sont assainies et redirigées vers l’investissement. Les salaires dans la fonction publique diminuent de 5 à 12%. Par contre, la gratuité des loyers est décrétée. Il s’agit pour le pays de s’en sortir par lui-même, sans aide extérieure. Le patriotisme économique est donc exalté et le protectionnisme renforcé. Le leader refuse aussi les aides alimentaires étrangères et préfère développer l’agriculture locale grâce à une réforme agraire qui répartit mieux les terres et prépare l’arrivée de l’engrais dans les techniques de culture. La production de coton locale est aussi relancée et la mode du vêtement traditionnel burkinabé est lancée par le biais des fonctionnaires qui sont obligés de le porter. À l’heure où tout le monde s’en fout, la question de l’écologie est intégrée par Sankara, lequel veut faire de l’agro-écologie une politique nationale. Celle-ci a plusieurs objectifs : la souveraineté alimentaire, la revalorisation de la vie paysanne et de l’agriculture familiale, l‘adaptation à la croissance démographique et aux effets du changement climatique et enfin, la sauvegarde de l’environnement et des ressources naturelles. Tant de positions qui pourraient bien inspirer notre Vieux Continent agonisant.

« La patrie ou la mort, nous vaincrons ! »

Tandis que l’Europe a choisi de mépriser le peuple et de kidnapper la démocratie, il y a 25 ans Sankara a fait le choix de s’appuyer dessus. Alors que l’Europe est au bord du désastre budgétaire, il y a 25 ans Sankara a su réfléchir au problème d’un point de vue moral et pragmatique et agir contre. À l’heure du déclin industriel européen et de la phobie mondialiste, il y a 25 ans, Sankara a utilisé le patriotisme économique pour relancer l’économie locale et a évoqué l’idée du protectionnisme africain (rappelant le protectionnisme européen agité par Emmanuel Todd ou Jacques Sapir). Au moment de l’impasse écologique, il y a 25 ans Sankara a saisi le problème à bras le corps. À quand une même prise de conscience en Europe ?

 Boîte Noire

  • Pour en savoir plus sur Sankara, c’est par  ;
  • Pour un protectionnisme européen, c’est par ici ;
  • On doit vraiment rembourser cette satanée dette ?
  • Les rappeurs aiment bien Sankara.