Images

Richard Wilkinson : « Le changement climatique exige des sociétés plus égalitaires »

Entretien  publié initialement le 22 février 2019, sur Le Média presse

Richard Wilkinson est professeur émérite d’épidémiologie sociale à l’université de Nottingham. En 2009, il publie avec Kate Pickett The Spirit Level : Why mor equal societies almost always do better. Cet ouvrage important est traduit en français en 2013 aux Petits Matins, sous le titre Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous. Ils y démontraient, à l’aide d’une batterie d’indicateurs (espérance de vie, sécurité, etc.), que plus les sociétés étaient égalitaires, mieux elles s’en sortaient. Les plus pauvres ne sont pas les seuls à y gagner. Les riches profitent autant de l’égalité. Pour Richard Wilkinson et sa co-autrice, la raison à cela est que les inégalités provoquent de l’anxiété, les individus ayant peur du déclassement. Une théorie qu’ils approfondissent dans leur nouveau livre, Pour vivre heureux, vivons égaux !, publié aux Liens qui Libèrent. Nous avons rencontré le chercheur anglais afin d’en discuter.

Le Média : Pourquoi avoir publié ce livre près de dix ans après L’égalité est meilleure pour tous ?

Richard Wilkinson : Nous l’avons fait pour deux raisons. D’abord, nous voulions montrer que les gens étaient affectés dans leur être et dans leur vie personnelle par l’inégalité. Elle n’est pas extérieure à notre existence. Ensuite, nous voulions évoquer le processus causal qui est sous-jacent aux données qui étaient mises en valeur dans notre premier livre. Nous montrions que les pays plus inégaux étaient plus violents et étaient dans un état sanitaire plus mauvais. Beaucoup de ces problèmes étaient comportementaux : ils connaissent plus de violence, plus de gens y sont emprisonnés, les filles tombent enceintes plus jeunes, etc. Nous voulions montrer qu’il y avait aussi des effets psychologiques et mentaux.

Justement, selon vous, l’inégalité provoque à la fois une chute de la confiance en soi et du narcissisme. Comment expliquez ce double mécanisme ?

L’inégalité diffuse l’idée que certaines personnes valent plus que d’autres. Cela renforce l’importance de la classe sociale. Chacun est alors jugé par les autres à partir de son statut social, ce qui crée de l’anxiété. Car, non seulement nous jugeons les autres en fonction de leur statut, mais nous sommes inquiets de la manière dont les autres nous percevront. « Je voudrais que tu penses que je suis quelqu’un d’amusant, d’intéressant, de joyeux, etc. » Les individus doutent d’eux-mêmes, de leur propre valeur dans la société.

Et pour le narcissisme ?

Vous pouvez répondre de deux manières à l’inquiétude générée par la façon dont vous êtes considérés et jugés. Vous pouvez souffrir d’un manque de confiance en vous. Le contact social devient difficile, au point que certains se retirent de la vie en société. Ce mécanisme provoque des dépressions. Sinon, vous pouvez essayer d’entrer dans un processus d’amélioration de votre image. Une étude révèle que dans les pays inégalitaires, les gens se considèrent souvent au-dessus de la moyenne. Quand on demande aux Français s’ils se croient plus intelligents, plus attrayants ou meilleurs conducteurs que leurs concitoyens, ils répondent que oui. Ils font de l’autopromotion. Une partie de cela est provoquée par le narcissisme, mais également par le consumérisme. Comment nous montrons nous aux autres ? À travers les vêtements que nous portons, nos téléphones portables, nos voitures, etc. « Moi, je veux vous montrer que je suis quelqu’un qui a réussi ! »

En 1979, le sociologue américain Christopher Lasch publiait La culture du narcissisme. Il montrait justement que la société de consommation était une machine à fabriquer du narcissisme, mais aussi de l’anxiété. Prolongez-vous en quelque sorte sa réflexion ?

Je ne pense pas qu’il ait relié cela à l’inégalité, contrairement à nous. Des recherches montrent que dans tous les groupes de revenu, des plus riches aux plus pauvres, il y a des niveaux élevés d’anxiété liés au statut. Nous sommes de plus en plus inquiets et consommons de plus en plus, comme Lasch l’avait perçu. Mais, il n’avait pas compris le rôle de l’inégalité dans ce processus. Elle crée des relations sociales hiérarchisées entre les gens. Cela a un lien très fort avec notre sensibilité au statut social. L’inégalité est une question d’auto-évaluation de sa propre valeur.

N’est-ce pas une conséquence de notre régime libéral politique et économique ? Dans l’Ancien Régime, nous étions pauvres et nous l’acceptions, car nous savions que nous n’avions aucun moyen de nous élever. Aujourd’hui, le concept de méritocratie nous laisse croire qu’il suffirait d’aller à l’école pour améliorer notre condition. Le revers est que si vous n’y arrivez pas, ce qui est souvent le cas, vous êtes le seul responsable de votre propre échec…

Au début du livre, nous parlons de l’effet de la mobilité sociale, ainsi que de la dissolution des communautés locales. Si vous êtes dans une communauté stable, entourés de gens qui vous ont connu toute votre vie, vous doutez moins de votre statut. Dans notre société, beaucoup de problèmes sont liés à l’apparence. Enfin, il est évident qu’il y a de la politique dans l’inégalité. Le néolibéralisme a mené a plus d’inégalité.

L’égalité a échoué en URSS et dans les pays satellites. À l’inverse, le capitalisme survit tant bien que mal en créant énormément d’inégalité. Vous avez montré que l’égalité est souhaitable, mais est-elle possible dans nos sociétés complexes ?

J’aimerais croire que nos sociétés vont survivre. Mais elles vont faire face à de graves problèmes, avec le changement climatique. Sous les gouvernements communistes, l’égalité s’est accompagnée de dérives : État policier, manque de liberté de parole, etc. Nous voulons, au contraire, atteindre l’égalité en accroissant la démocratie, non pas en la limitant. Notre souhait est d’étendre la démocratie sur le lieu de travail. Notre objectif est de fonder une démocratie économique, qui repose sur la représentation des travailleurs aux conseils d’administrations des entreprises. Il faudrait aussi inciter aux créations de coopératives. Les sociétés directement dirigées par les travailleurs réussissent mieux que les autres : elles sont plus productives et il est plus agréable d’y être. Évidemment, la démocratie en entreprise ferait diminuer les écarts salariaux. Vous pouvez estimer que votre patron peut gagner deux, trois ou quatre fois plus que vous. Mais beaucoup de patrons gagnent deux cents ou trois cents fois plus que leurs employés, ce qui est anormal.

Dans votre livre, vous montrez que les premières sociétés étaient égalitaires, si bien qu’à l’inégalité apparaît finalement comme l’exception, d’un point de vue historique. Pensez-vous que la pression démographique et le progrès technique, qui poussent à la concentration du capital, ont rendu impossible l’égalité ? L’inégalité n’est-elle pas la conséquence de société trop grandes et trop complexes ?

Les premières sociétés de chasseurs-cueilleurs n’étaient pas égalitaires parce qu’elles étaient à petites échelles. Chez les singes, il existe de petits groupes hiérarchisés, avec un mâle dominant. Les autres ont peur de lui et il monopolise l’accès aux femelles. Les sociétés humaines à petites échelles n’étaient pas du tout comme cela. Cependant, l’agriculture a créé de l’inégalité, particulièrement par la croissance des villes et l’imposition. C’est parce qu’elle est extrêmement individualiste. « Je récolte pour ma famille, pas pour la vôtre. » Mais avec le capitalisme moderne, nous produisons tous les uns pour les autres. Je dépends chaque jour de choses fabriquées en Chine, en France, au Japon, en Inde, etc. Le livre que j’ai écrit est lu dans beaucoup de pays. Nous sommes dans cette interdépendance mondiale. Toute la production l’est. La base individualiste des sociétés agricoles, dans lesquelles nous vivons toujours, est obsolète. Nous devons nous organiser de manière plus égalitaire. Dans notre système économique, les actionnaires contrôlent les entreprises. Dans le passé, ils connaissaient bien les sociétés qu’ils possédaient, car ils gardaient pendant des années les actions. Maintenant, elles sont vendues en quelques millisecondes par des ordinateurs.

La nature du travail a aussi changé. La valeur d’une entreprise ne se résume plus à ses machines et à ses bâtiments. Il s’agit de groupes d’individus qui mettent en commun leurs capacités et leurs compétences. La démocratie permet de mieux utiliser leurs expertises. Enfin, j’estime que l’interdépendance moderne et la nature coopérative du travail exigent une nouvelle forme d’organisation.

Selon vous, la mondialisation nous rend tous interdépendants. Mais ce phénomène ne consacre-t-il pas la concurrence généralisée des travailleurs ? La mondialisation n’est-elle pas le premier vecteur d’inégalité à l’échelle du globe depuis 40 ans ?

Non. Au XIXe siècle, les inégalités sont très fortes. Elles commencent à se réduire à partir des années 1930, jusqu’à la fin des années 1970. Puis, elles remontent. Cette baisse est due à l’organisation du monde ouvrier et à la peur du communisme. Celle-ci est bonne pour le capitalisme, puisqu’elle a permis de développer l’État-providence. L’affaiblissement des syndicats a provoqué la privatisation des services publics. Cela a provoqué des inégalités. Il en est de même avec la baisse des impôts pour les tranches les plus élevées. Cette évolution a été commune à tous les pays riches et inégalitaires.

Les États sont aujourd’hui conquis aux multinationales et au capitalisme. Le communisme ne joue plus le rôle d’épouvantail. Votre livre montre que les syndicats ont joué un rôle important dans la baisse des inégalités. Mais aujourd’hui, ils sont trop affaiblis. Quels leviers restent-ils aux citoyens pour conquérir l’égalité ?

Il y a déjà un mouvement croissant de colère contre les très hauts salaires, depuis la crise financière de 2008 et le mouvement Occupy. Je crois qu’il devient de plus en plus clair, que si nous voulons enrayer le changement climatique, nous devons réduire les inégalités. Les Gilets jaunes montrent ce qui se passe, lorsque nous introduisons des mesures environnementales, sans plus d’égalité. La population n’est plus d’accord. Le changement climatique exige des sociétés plus égalitaires.

Légende : Richard Wilkinson, avec Kate Pickett

Crédits : Les Liens qui libèrent

Guillaume Faburel : « La métropolisation représente le stade avancé du capitalisme »

Article initialement publié le 20 février 2019 sur Le Média presse

Guillaume Faburel est professeur en géographie, urbanisme et science politique à l’université Lyon 2 et à l’Institut d’études politiques de Lyon. Il a publié  Les métropoles barbares : Démondialiser la ville, désurbaniser la terre (Le Passager clandestin), un essai important, à la fois pour comprendre la dynamique du capitalisme, mais aussi pour lutter contre celui-ci, qui a obtenu le prix 2018 de La Fondation de l’écologie politique. L’auteur revient avec nous sur la question de la métropolisation de notre société.

Le Média : Comment définiriez-vous le processus de métropolisation ?

Guillaume Faburel : Habituellement, la métropolisation, dans un cadre d’urbanisation généralisée, correspond à une polarisation des pouvoirs économiques et politiques dans les grandes villes, avec un modèle générique, celui de la ville-monde. Elle renvoie à la contre-révolution néolibérale de la fin des années 1970. Il y a une repolarisation du capital à l’échelle mondiale dans les grandes villes. Cela crée de nouvelles économies, de nouvelles activités et une nouvelle population-cible. J’insiste également sur l’alliance objective et l’accointance des gouvernements urbains, qui ont accompagné, accéléré et amplifié tout cela. Le Grand Paris en est un bel exemple.

Tout cela n’a pas toujours été officialisé. Nous avons tardivement parlé de réforme territoriale et de nouveau label métropolitain en 2014 et 2015. Mais il s’agit d’un entérinement d’un processus historique de 30 ou 40 ans. Nous sommes déjà largement en métropole. Cela a des incidences, que je regarde sous l’angle socio-anthropologique. Cette mutation a orienté nos expériences de vie, nos modes de vie, nos styles de vie, nos formes de vie. Elle se caractérise par l’accélération, le divertissement, le mouvement, le rendement, la performance, l’opulence, l’obsolescence, etc. Nos vies sont embarquées dans cet accélérateur que sont les métropoles.

En quoi la métropolisation est-elle inscrite dans la dynamique du capitalisme ?

La désindustrialisation répond à la baisse tendancielle du taux de profit ou de rendement – cette notion est très discutée, je ne vois pas pourquoi. Le stade avancé du capitalisme, que l’on peut appeler « tardif », « cognitif », « culturel », est celui de la dématérialisation par la désindustrialisation et de la relocalisation. C’est un nouveau régime d’accumulation, fondé sur d’autres types d’activités. L’économie est dématérialisée et financiarisée. Le rôle des multinationales est essentiel là-dedans. Les grandes villes-mondes représentent le dernier lieu de ce régime d’accumulation.

Pouvons-nous affirmer qu’une classe sociale, la classe créative, les « bobos », est directement issue de ce processus ?

Oui. Quelques collègues un peu fascinés par la catégorie sociologique discutent de la véracité du bobo, du hipster et de la classe créative. Mais je ne rentre pas dans ces débats-là, qui pour moi nous font perdre du temps. Quels que soient les qualificatifs, il y a bien aujourd’hui de nouvelles formes de bourgeoisie soft, un peu molle, un peu barbue, un peu blanche.

Un peu de gauche…

Un peu de gauche aussi, oui. Selon les lieux, elle va prendre des apports culturels qui peuvent varier, va avoir des déterminants sociologiques un peu différents, des sentiments d’appartenance qui renvoient à d’autres stimulations et d’autres subjectivations du monde. Mais il y a bien cette chose-là qui se joue.

Le mouvement des Gilets jaunes est plutôt né hors des métropoles. Est-ce selon vous un hasard ?

Non, pas du tout. Il y a un dédain, un mépris de classe, à l’égard de ce que certains nomment « les territoires perdus de la République » – je ne suis pas fan de ce type de terminologie. Il y a bien deux France et deux réalités socio-anthropologiques et spatiales, donc économiques, qui cohabitent. Je définis les périphéries aussi pour ce qu’elles véhiculent comme alternatives. Je porte dessus un regard sûrement plus positif que d’autres. Il y a des processus de socialisation et d’individuation politique que les Gilets jaunes incarnent assez magistralement pour moi.

Vous avez utilisé le terme : « territoires perdus de la République ». Il est plutôt utilisé pour désigner les banlieues, territoires périphériques des métropoles. Ces derniers n’ont-elles pas créé leur propre prolétariat ? Celui-ci diffère-t-il réellement de celui de la France périphérique ?

Non. Soit on s’échine à rentrer de manière un peu stérile, dans la controverse que Christophe Guilluy a enclenchée. Pour moi, il a soulevé un lièvre. Je trouve inadmissible, la manière dont les petits collègues bardés de tous les statuts, lui taillent des croupières en lui disant qu’il n’est qu’un simple consultant. Il a posé de bonnes questions. Je fais deux pas de côté, néanmoins. D’abord, les périphéries ne me semblent pas forcément avoir l’unité et l’homogénéité qu’il décrit.

Lire aussi : Christophe Guilluy : « Les Gilets jaunes représentent la France des catégories populaires et des petits salaires »

Ceci dit, Guilluy nuance. Dans No society (Flammarion, 2018), il parle également de « périphéries », au pluriel, notant que certaines s’en sortaient mieux que d’autres. Il explique aussi que certaines métropoles, comme Marseille, restent populaires…

Tout à fait. Il a gagné en subtilité, grâce aux critiques.

Deuxième point : je pense qu’il faudrait sortir du débat sur ce qu’est la ou les périphéries pour revenir sur l’idée du centre. Mon ouvrage, Les métropoles barbares, fait cela. Il dévoile la diversité des périphéries, en s’entendant sur l’unité du ou des centres. Je pense que le débat est orphelin de cela. Il va falloir s’interroger sur les responsables de la situation. Les métropoles ont joué un rôle déterminant, qu’elles soient constituées ou non, qu’elles aient le label ou non. Il y a un modèle générique de la croissance infinie, du progrès éternel, qui est l’imaginaire dominant. La relégation vient de là. Cela est inutile de couper le cheveu en quatre pour savoir s’il y a une ou des périphéries. On s’achemine vers des périphéries, avec des passions tristes et des passions joyeuses, des constructions spatiales diverses et variées, la France moche pour certains, et à d’autres endroits, plus magnifiques. Mais il serait temps de parler du centre.

Pour revenir à votre question, il y a des parallèles évidents à faire entre les périphéries internes et les périphéries externes aux territoires métropolitains. Il y a un sentiment partagé de relégation et d’exclusion, qui n’embraye pas politiquement de la même manière. Il y a une maltraitance faite à l’ensemble des subalternes. Ils ont été nichés historiquement par les politiques de la ville, dans des quartiers de banlieue, stigmatisés, ou alors, de manière plus invisibles. Se sont construites des poches de pauvreté et de précarité, dans les banlieues comme dans les périphéries plus lointaines.

Un exode urbain massif semble aujourd’hui impossible. Pensez-vous que les grandes villes peuvent aussi être le théâtre de mises en places d’alternatives radicales, basées sur le triptyque : « habiter, coopérer, auto-gérer », que vous défendez ? Est-il possible de « démétropoliser » les grandes villes ?

Il y a deux étapes : démondialiser et désurbaniser. La désurbanisation est un horizon indépassable. Il va bien falloir questionner l’urbanisation de la planète, pour des raisons écologiques et sociales évidentes. Cela passe d’abord par une démondialisation de nos pensées. Démondialiser la ville et désurbaniser la terre, ce n’est pas simultané. Cela s’inscrit dans une suite logique. Comment démondialiser ? Il peut effectivement y avoir des résistances internes. Elles font belle figure. Cela éclot partout. Il y a une multitude. Les formes d’action et les types de mobilisation n’ont cessé d’amplifier, depuis 10 ou 15 ans. Elles s’accompagnent d’une réoccupation des places, d’un rapport différencié au lieu, avec des modes d’action qui remettent au goût du jour la question de la violence, que je ne prône pas. Là où j’ai un doute, c’est à cause de ce que Slavoj Zizek appelle « la concordance du système ». Je ne vois pas l’efficacité de ces gestes. Je ne crois pas que l’actualité démente mes propos. Ils ont une fonction évidente : socialiser politiquement les primo-militants. Cela cultive des manières d’entrer en résistance, dans des parcours militants et dans des trajectoires personnelles. Ce sont des expériences qui servent de rites initiatiques. Mais pour quelle efficacité sociale et politique ? De la Plaine à Marseille ou Saint-Sauveur à Lille, en passant par des dizaines d’exemples, il y a une puissance symbolique et physique qui se déploie, si forte, que je pense que c’est peine perdue.

« Habiter, coopérer, auto-gérer », je le vois plutôt dans l’invisibilité de la multitude périphérique. Pourquoi ? Parce que le triptyque a un certain rapport au vivant, à l’écologie à la fois sociale et existentielle. On peut en discuter et en débattre. Mais je pense que les résistances sont plutôt vaines en villes. Certes, il y a eu quelques succès retentissants, comme les marches anti-touristes à Venise. Mais nous avons besoin d’un peu d’espace et d’un peu de terre. Il faut reprendre le rythme, il faut repenser à soi et au gouvernement de soi. Et l’entassement généralisé, le surpeuplement des villes-mondes, rendent, à mon avis, la chose impossible.

Lire aussi : « Nous ne sommes ni périphériques, ni invisibles », par Marion Messina

Dans son numéro de février 2019, La Décroissance titre sur « la faillite de la banlieue totale ». Ils y critiquent le périurbain, zones périphériques aux métropoles, qui ne sont pas pour autant rurales. Il s’accompagne d’une dépendance aux grandes villes et à la voiture. Finalement, la métropole n’a-t-elle pas créé sa propre périphérie ? Démétropoliser ne risquerait pas de mener à un accroissement du périurbain ? Dans ce cas, le problème resterait intact…

 Shares
  •  

    facebook
  •  

    twitter
  •  

    googleplus
  •  

    linkedin

Le périurbain est une externalité négative de la centralité urbaine et de son imaginaire. Aujourd’hui, il est négligé et ou maltraité. On parle d’anomie sociale, de France moche, de zones pavillonnaires, de droit de propriété et de réactionnaires. La manière dont mes collègues universitaires en parlent est déplorable. Il ne faut pas avoir une lecture strictement spatialiste. Les périmètres métropolitains cherchent à s’étendre, afin de réinjecter dans leur propre mode de fonctionnement un périurbain qu’on aurait négligé. Sauf qu’il existe 16 millions de périurbains en France et nous n’allons pas leur demander de s’entasser en ville. Ils n’en ont de toute manière pas les moyens. Je crois sincèrement que pour des questions d’environnement, de modes de vie, de nécessités personnelles ou de relégation, il y a des choix positifs réalisés derrière cela.

Le périurbain n’est pas si subi que cela. Il y a de plus en plus de choix positifs. Il ne faut pas croire que la démétropolisation se réduirait à baisser le rideau ou baisser les bras face à la périrubanisation. Nous devons affronter cette réalité. La considérer avec un peu plus de bienveillance. Ce n’est pas en étendant les périmètres de la métropole, qui est dans une logique de repolarisation, concentration et surpeuplement que nous allons arriver à grand-chose. L’expansion du périmètre à l’échelle du périurbain risque de faire de ces lieux des lieux de densification. C’est pour continuer l’œuvre historique d’entassement et d’étouffement, alors même que ces gens ont choisi un peu d’aération, un peu de ralentissement et un peu de ménagement. Je n’enferme pas la périphérie dans le périurbain, comme le font certains collègues.

La grande ville s’est imposée dans l’imaginaire collectif. Pour les libéraux ou pour les marxistes, il s’agit du lieu de l’émancipation, de la révolution, etc. Aujourd’hui, elle est un lieu de culture (théâtres, musés, concerts) et elle génère plus d’emplois. Est-il encore possible de lutter contre elle ?

Avec notre imaginaire, notre système d’accumulation, cette téléologie de l’émancipation par le progrès et la culture ouvriériste qui va avec, non, c’est impossible. Il va falloir décoloniser quelques-uns de nos imaginaires. Mais je constate également, et je suis loin d’être le seul ou le premier, que le rapport au travail est train d’évoluer, et avec lui celui au salariat. Le rapport à la terre commence à faire de même. La valeur catastrophe, l’effondrement ou la collapsologie, progressent. Je le vois avec mes étudiants, qui ont entre 20 et 25 ans. Ils n’ont plus la révolution à l’esprit, mais la catastrophe. Ils ont commencé à intérioriser l’effondrement engagé. Sur toutes ces choses qui renvoient à nos imaginaires instituant plus qu’institués, créatifs plus que cognitifs, je me dis que nous sommes en pleine phase de mutation. Il y a un conflit de classes qui se joue derrière. Il y a également un conflit de générations qui n’a jamais été dit et que devra être un jour élucidé. Si nous partons de l’imaginaire antérieur, cela va être compliqué. Mais si nous sommes attentifs aux signaux faibles de cette multitude, il me semble qu’il y a des mouvements d’envergure engagés. Je le perçois avec la réception de mon livre, mais aussi avec d’autres écrits. Il me semble qu’il y a une résonance, un écho. Quelque chose se réalise. Est-ce que cela va mener à une démondialisation de la ville d’abord, puis une désurbanisation définitive de la terre, ensuite ? Nous pouvons en douter avec nos lunettes d’aujourd’hui. Mais je crois qu’il faudrait regarder d’un peu plus près les grands mouvements qui affectent nos imaginaires structurants.

Légende : Paris de nuit

Crédits : Pixabay License

Béligh Nabli : « La nomination d’Alain Juppé s’inscrit dans un contexte de défiance généralisée à l’égard des élites »

Article initialement publié le 18 février 2019 sur Le Média presse

Béligh Nabli est directeur de recherche de l’IRIS et cofondateur du site d’analyse Chronik.fr. Il est l’auteur de La République du soupçon: La vie politique au risque de la transparence (Cerf, 2018) et La République identitaire (Cerf, 2016), deux excellentes réflexions sur notre Ve République et ses travers. Il revient avec nous sur la nomination au Conseil constitutionnel de l’ex-Premier ministre Alain Juppé, ce 13 février.

Le Média : Alain Juppé, qui a été condamné en 2004 dans le cadre de l’affaire des emplois fictifs du RPR, vient d’être nominé au Conseil constitutionnel. Quel est votre sentiment ?

Béligh Nabli : Formellement, juridiquement, la nomination d’Alain Juppé n’est pas encore actée ou officielle. Depuis la révision constitutionnelle de 2008, la procédure de nomination prévoit que la proposition de M. Ferrand, en tant que président de l’Assemblée nationale, soit soumise à l’approbation de la commission des lois. Pour que cette proposition soit approuvée, les votes négatifs devront être inférieurs aux 3/5ème des votes exprimés par les membres de ladite commission… Toutefois, politiquement, fait et discipline majoritaires obligent, les jeux sont faits : proposition de nomination vaut de facto nomination. La procédure n’échappe pas aux règles du jeu politique de la Ve République. Cependant, l’audition parlementaire peut revêtir une « utilité démocratique », dans la mesure où l’opposition parlementaire trouve ici l’occasion de questionner l’opportunité et la légitimité d’une telle proposition de nomination.

C’est ici que l’argument de l’exemplarité et de la moralité pourrait refaire surface. Pour mémoire, Alain Juppé avait été reconnu coupable de « prise illégale d’intérêt », dans l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris. Or la loi organique qui détermine les règles d’organisation et de fonctionnement du Conseil constitutionnel ne pose pas la moindre condition de moralité (qui existe par ailleurs pour les concours d’accès à la fonction publique, en général, et à la magistrature, en particulier) à l’égard des impétrants. En conséquence, la condamnation d’Alain Juppé, en 2004, d’une peine de 14 mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité, ne lui ferme pas les portes pour autant de l’une de nos juridictions suprêmes. L’évènement serait sans précédent, y compris pour le Conseil constitutionnel. C’est d’autant plus exceptionnel qu’une telle nomination s’inscrit dans un contexte de défiance généralisée à l’égard des élites…

Cette nomination risque-t-elle d’accentuer le sentiment d’illégitimité de la Ve République ?

Une telle nomination s’inscrit en effet dans un contexte particulier. Dans l’agenda présidentiel, la célébration du 60e anniversaire de la Ve République (1958-2018) – une longévité exceptionnelle dans notre histoire constitutionnelle – aurait dû consacrer l’avènement d’un « nouveau monde »… exemplaire. Quelques semaines à peine après son élection à la présidence, Emmanuel Macron avait ainsi mis en scène la promulgation des premières lois de son quinquennat : des lois de « confiance » de et dans la vie politique. Force est de le constater : nul « choc de confiance » n’est advenu…

Derrière la longévité et l’apparente stabilité de la Ve République, le régime est traversé par une profonde crise démocratique animée par un triple déficit d’efficacité, de représentativité et d’exemplarité des responsables publics. Ce sentiment nourrit une défiance citoyenne qui est au cœur du mouvement des « gilets jaunes » : les « cahiers de doléance » traduisent bien un net recul du seuil d’acceptabilité ou de tolérance sociale à l’égard de tout défaut de vertu ou de moralité des responsables politiques, largement perçus comme corrompus (voir l’étude annuelle du CEVIPOF sur la confiance politique). Les citoyens sont devenus hypersensibles à l’exemplarité, signe de l’émergence d’une nouvelle culture démocratique caractérisée par un impératif de vertu, de probité et d’exemplarité des responsables publics, aux côtés des traditionnelles exigences de compétence/d’efficacité ou d’expérience.

La confiance se joue aussi dans la cohérence du discours public. Or dans le cas qui nous intéresse, permettez-moi de rappeler qu’Alain Juppé avait assuré, lors de sa réélection, en 2014, qu’il irait au bout de son mandat municipal à Bordeaux (qui prend fin en 2020). En outre, le président de l’Assemblée nationale LREM Richard Ferrand a justifié son choix en ces termes : « Un homme d’État, fort d’une expérience de la décision publique, qui saura avec une véritable exigence républicaine garantir le respect des principes et des règles fondamentales de la Constitution de la République. » Pourtant, le même Richard Ferrand, alors député socialiste, avait tweeté (le 3 janvier 2016) au sujet du même Alain Juppé : « Merci à l’ancien Premier ministre de Chirac de confirmer qu’il n’a pas changé : autoritaire, libéral et conservateur. » On peut y voir soit une forme d’inconstance de M. Ferrand, soit les raisons de la nomination aujourd’hui de M. Juppé…

Lire aussi : Béligh Nabli : « L’affaire Benalla atteste de pratiques du pouvoir républicain encore empruntes des vestiges du féodaux »

Le fonctionnement du Conseil constitutionnel doit-il être réformé ?

La réforme du Conseil constitutionnel est une vaste question. Pour s’en tenir aux interrogations soulevées par la nomination probable d’Alain Juppé, je dirais que c’est la composition de cette entité qui se conçoit désormais comme une cour constitutionnelle. La confiance dans une telle institution que représente le Conseil constitutionnel – et dans les décisions importantes dans le cadre de notre ordre juridique et politique − suppose d’instiller un mouvement de « dépolitisation » et de « moralisation » des nominations.

La « dépolitisation » est une exigence qui s’impose au regard du profil très politique des nominations successives. Cela n’est pas nouveau en soi, sauf que précisément le Conseil constitutionnel a officiellement changé de nature. Les fonctions dévolues aux membres du Conseil constitutionnel sont essentiellement aujourd’hui des fonctions juridictionnelles, particulièrement avec l’entrée en vigueur de l’article 61-1 de la Constitution (et donc la procédure de « question prioritaire de constitutionnalité » qui permet un contrôle de constitutionnalité a posteriori des lois). Or sa « juridictionnalisation » ne n’est pas accompagnée de la « dépolitisation » des procédures de nomination. Le cas d’Alain Juppé a fait réagir, notamment le professeur Dominique Rousseau qui a résumé le malaise à travers un tweet évocateur : « Un ancien premier ministre remplace un ancien premier ministre. Un ancien ministre ami du Président remplace un ancien ministre ami du Président. Un ancien sénateur remplace un ancien sénateur ami du Président du Sénat. Question : dans quel pays et pour quelle institution ? »

Au-delà de la cooptation-nominations des responsables politiques entre eux, aucune condition de compétence en matière juridique n’est exigée par la Constitution pour pouvoir être nommé, ce qui distingue le Conseil constitutionnel de l’ensemble des cours constitutionnelles des grandes démocraties libérales européennes (à l’exception de la Belgique).

Quant à l’exigence de moralité, les conditions de nomination des membres du Conseil constitutionnel devraient s’aligner sur celles qui s’appliquent aux concours à la fonction publique, en général, et à ceux de la magistrature, en particulier, notamment à travers l’obligation de produire un casier judiciaire vierge d’infractions à la probité … Pour être fonctionnaire ou agent contractuel, il faut n’avoir fait l’objet d’aucune condamnation inscrite au bulletin n°2 du casier judiciaire qui soit incompatible avec les fonctions exercées… Il est remarquable qu’une telle obligation, à laquelle un simple agent public doit se plier, ne soit pas exigée pour ceux qui sont destinés à siéger au sein d’une juridiction suprême et contrôler « l’expression de la volonté générale », en qualité de « Sages »…

Légende : Alain Juppé à l’Université Paris-Dauphine, le 1er avril 2015

Crédits : Ricani16 / Wikimedia commons

Christophe Guilluy : « Les Gilets jaunes représentent la France des catégories populaires et des petits salaires »

Entretien initialement publié le 11 février 2019 sur Le Média presse

Géographe, Christophe Guilluy est avant tout connu pour sa cartographie des classes populaires, dont est né le concept de « France périphérique », qu’il affine un peu plus à chaque ouvrage. Selon lui, contrairement aux idées reçues, la majorité des classes populaires ne vit pas dans les grandes métropoles. Reléguées dans des zones loin des pouvoirs économiques, politiques et culturelles, dans cette « France périphérique », qui inclut zones rurales, périurbaines et petites villes, les classes populaires sont oubliées et méprisées des « élites ». Les banlieues ne formeraient donc pas les seuls quartiers populaires. Son dernier livre, No Society. La fin de la classe moyenne occidentale, est sorti en 2018 chez Flammarion. Les travaux du géographe nous paraissent aujourd’hui importants pour comprendre la révolte des Gilets jaunes, auxquels est consacré le dossier du troisième numéro de 99%, encore en vente sur notre site.

Le Média : Dans vos travaux, vous avez beaucoup ana­lysé la France périurbaine. Or, pour Hervé Le Bras, la mobilisation des Gilets jaunes correspond principale­ment à la diagonale du vide et donc à une France très rurale. Qu’en pensez-vous ?

Christophe Guilluy : Justement, ce n’est pas la France périurbaine que j’ai analysé, mais la France périphé­rique.

Mais qui comprend la France périurbaine….

Il y a du périurbain dans la France des métropoles et dans la France périphérique. Il y a une incompréhension ou une volonté de ne pas comprendre ce que je raconte. J’ai élaboré le concept de « France périphérique » entre la fin des années 1990 et le début des années 2000. Je travaillais sur les quartiers de logements sociaux en Seine-Saint-Denis, où je suis né. Je me suis rendu compte que ce n’étais qu’une fraction des classes populaires. Cela m’a emmené avec un autre géographe, Christophe Noyé, à élaborer les premières cartes de répartition dans l’espace des classes populaires. Nous avons analysé la répartition des ouvriers, des employés, des petits revenus, des petits retraités, etc. Évidemment, nous retrouvions parmi ces classes populaires des banlieues. Mais ce n’était qu’une minorité. La cartographie nous disait que la répartition dans l’espace des catégories populaires avait complètement changé. Aujourd’hui ces gens vivent très loin des zones d’emplois les plus actives, qui sont essentiellement des grandes métropoles.

En quoi est-ce si important ?

 Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin

Je suis arrivé à la conclusion que les classes populaires vivent sur des territoires qui étaient très différenciés. J’ai été contraint de trouver un concept englobant qui ne passait pas par les typologies habituelles. L’incompréhension vient de là. La France périphérique n’est pas spécifiquement urbaine, rurale ou périurbaines. Elle est un peu tout cela. Le point commun entre ces territoires très différents, c’est que nous trouvons une majorité de catégories populaires. Il peut aussi y avoir des catégories supérieures, mais elles sont minoritaires. Nous avons bien une représentation sociale de la France. C’est pour cela que je dis qu’on se trompe en utilisant des typologies qui ne sont plus pertinentes. Les catégories de l’Insee qui divisent l’espace entre rural, urbain, etc. ne dit absolument rien. Aujourd’hui, quand on regarde les premières cartes de répartition des Gilets jaunes, c’est assez frappant. Dans La France périphérique (Flammarion, 2014), nous avons fait un indicateur de fragilité sociale. C’est un copié-collé de la carte des premières manifestations de novembre. Les Gilets jaunes ne proviennent pas exclusivement de la France rurale. Ils cassent complètement les représentations géographiques et sociales. On constate aussi qu’il n’y a plus l’opposition traditionnelle entre la France de l’est et celle de l’ouest. Les Gilets jaunes se répartissent équitablement entre l’est et l’ouest de l’Hexagone, entre petites villes, campagnes et « périurbain subi ». Le géographe Laurent Chalard distingue le « périurbain subi » de la France périphérique et le « périurbain choisi » de la France des métropoles. Par exemple, les Yvelines il s’agit de périurbain riche de grandes métropoles. Cela n’a rien avoir avec celui de Charleville-Mézières.

Lire aussi : Anne Steiner : « La seule réaction syndicale à la hauteur des événements serait un appel à la grève générale illimitée » 

Paradoxalement, je suis géographe, mais je ne crois qu’aux gens. Un territoire cela n’existe pas. Pour moi, il n’y a pas de déterminisme géographique. Je pars des gens pour arriver aux territoires et pas l’inverse. La typologie géographique ne dit absolument rien. Quand un bobo s’installe dans le Lubéron, il ne se met pas à voter FN et il n’achète pas un berger-allemand. Ce qui compte, c’est le destin de ces catégories populaires, le champ du possible. Et le résultat est que ces territoires périphériques créent très peu d’emplois.

Peut-on parler réelle­ment de France d’en bas pour qualifier les Gilets jaunes ?

Oui, c’est la France de catégories populaires et des petits salaires. Il ne s’agit pas exclusivement la France des pauvres. Mais l’instrumentalisation des pauvres par la bourgeoisie est vieille comme le monde. Dans les débats, on fait souvent l’impasse sur quelque chose : les pauvres sont issus des classes populaires à 99%. Il y a un lien organique entre ces dernières, même si elles travaillent, et les pauvres. Dans les milieux populaires, et c’est le cas chez les Gilets jaunes, il y a des gens qui occupent un emploi, heureusement. Mais ils sont parfois passés par la case pauvreté. Ils ont souvent dans leur entourage une sœur, un cousin, un père, etc. qui est pauvre. La pauvreté est intégrée au monde populaire. Mais la bourgeoisie, au moins depuis le XIXe siècle, fait tout pour scinder en deux les pauvres et les milieux populaires. Mais il n’y a pas d’oppositions de principe. C’est pareil avec les minorités.

Effectivement, les Gilets jaunes ne sont pas les plus pauvres, puisque être contraint de prendre sa voiture pour travailler exige d’avoir un emploi, même mal payé…

Les mouvements sociaux ne sont jamais portés par les pauvres. Ils sont trop fracassés. Quand on est pauvre, on pense juste à boucler non pas les fins de mois, mais les fins de journée. On ne se mobilise pas, c’est évident. Mais il n’y a pas d’opposition. On peut être dans les milieux populaires et avoir conscience de la pauvreté parce qu’elle est très proches. Pourquoi ? Parce que ces gens ont des petits salaires et vivent sur des territoires où il y a très peu de créations d’emploi. La case pauvreté vous attend très probablement, si vous perdez votre emploi. Le champ du possible se restreint pour soi-même et pour ses enfants hors des métropoles.

Lire aussi : Nicolas Framont : « Ce ne sont pas les Gilets jaunes qui ont rallumé la mèche de la lutte des classes, c’est Macron »

Les Gilets jaunes se sont beaucoup mobilisés sur des ronds-points. Qu’est-ce que cela représente pour eux, selon vous ?

C’est très symbolique, puisque le mouvement est parti de la taxe carbone Ils sont sur des territoires où le déplacement en voiture est une obligation. Ce n’est pas un choix. Bien évidemment, la question du rond-point s’impose. La grande difficulté de la question sociale est dispersée. Le système statistique français est très bon pour repérer les questions de concentration. Mais il est très nul pour les dispersions. Avec Christopher Noyé nous avons fait cet indicateur de fragilité sociale pour montrer à quel point il était difficile de toucher les classes populaires, parce qu’elles sont dispersées dans l’espace. C’est un problème politique, mais aussi pour les syndicats. En plus les représentations tendent à invisibiliser tous ces territoires. La typologie de l’Insee vise toujours à marginaliser. Par exemple, si vous prenez les ruraux, c’est 10% à 15% de la population, c’est marginal. Si vous parlez du périurbain, pareil, c’est 15%. Mes travaux ont permis d’expliquer que le rural, plus les petites villes, plus certaines villes moyennes forment un tout. Du coup, j’ai démontré que les classes populaires sont encore majoritaires, ce qui a gêné les classes dominantes.

La classe moyenne devait, à terme, englober, selon la classe dirigeante, deux Français sur trois. Il semble pourtant qu’elle est en voie de précarisation. Les classes populaires sont-elles en train de grossir à cause de ce phénomène ?

 Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin

Bien sûr. C’est le sens de ce que j’écris depuis le début. Dans mon dernier livre, No Society, je me penche sur la classe moyenne, au sens culturel. Je laisse de côté la définition économique. Savoir à quel niveau de revenu on entre dans la classe moyenne, c’est une construction intellectuelle. Le plus important pour moi, c’est qu’hier, la classe moyenne était majoritaire. Il s’agissait en effet des « deux Français sur trois » de Valéry Giscard d’Estaing. Les gens étaient intégrés économiquement, donc politiquement et donc culturellement. Tout cela formait un tout. Aujourd’hui, nous voyons bien que cette catégorie qui allait de l’ouvrier au cadre, n’a plus de sens.

Elle commence à disparaître à partir des années 1980. Il s’agit d’une conséquence du modèle mondialisé. La société devient de plus en plus clivé. Comme l’a montré Thomas Piketty, il y a une vraie poussée des inégalités. Le système économique fait exploser la classe moyenne dans le sens culturel, en France, en Europe ou aux États-Unis. Nous sommes bien dans un mouvement de recomposition des classes sociales. Ce qui m’intéresse dans ce mouvement, c’est que j’appelle « le mouvement réel des sociétés », c’est-à-dire celui du plus grand nombre et donc des classes populaires. Selon moi, il s’imposera de toute façon. C’est pour cela que les Gilets jaunes ne me surprennent pas. Nous avons là des gens qui peuvent être ouvriers, petits indépendants, paysans, etc. Hier, certains étaient considérés comme des catégories de gauche, comme les ouvriers, et d’autres de droite, comme les paysans. Aujourd’hui, ils se retrouvent et ont une perception commune des effets du système économique mondialisé. Cela montre bien une recomposition sociale, politique et culturelle. L’essentiel des partis politiques l’ont raté.

En-dehors des ronds-points il existe un deuxième type de mobilisation au sein des métropoles. S’agit-il de montrer aux pouvoirs économiques, politiques et médiatiques qu’ils existent ? Ou s’agit-il d’un affrontement de la France périphérique contre celle des métropoles ?

Il faut bien insister sur le fait que le mouvement des Gilets jaunes est d’abord un mouvement existentiel. Il s’agit pour eux de dire : « Nous existons et nous voulons être pris au sérieux. » C’est très important symboliquement de venir à Paris et dans les grandes métropoles. Ce sont les espaces où ils n’ont plus leur place. À cause du modèle économique, on n’a plus besoin de ces gens pour faire tourner la boutique. Venir au cœur du système, c’est venir au cœur des grandes métropoles, qui sont devenus des grands espaces hyper-embourgeoisés. On me rétorque à chaque fois : « Oui, mais il y a des banlieues. » C’est une instrumentalisation des pauvres et des minorités. On instrumentalise leur présence pour bien montrer que la ville est ouverte. Selon ce discours notre système correspond à celui d’une société où tout le monde aurait sa place. Mais l’instrumentalisation des minorités marche de moins en moins, notamment dans les quartiers de logements sociaux.

Légende : Christophe Guilluy

Crédits : Philippe Matsas pour Flammarion

Bernard Friot se prononce contre l’Union européenne… et pour le communisme

Article initialement publié le 7 février 2019 sur Le Média presse

Connu pour ses analyses sur le travail, Bernard Friot s’exprime rarement sur l’Union européenne et l’euro. Les Citoyens souverains, « collectif écosocialiste, féministe et anti-raciste, favorable à une sortie de l’Union européenne, de l’euro, de l’OTAN, à un audit sur la dette et un Frexit de gauche » ont invité l’économiste et sociologue afin de discuter avec lui de ces questions.

Ils étaient environ une centaine ce mardi 5 février, à Pantin, en Seine-Saint-Denis, venus écouter Bernard Friot. Les organisateurs ont décidé de sortir l’économiste et sociologue communiste de sa zone de confort en le questionnant sur les Gilets jaunes, mais aussi et surtout sur l’Union européenne et la souveraineté nationale. Ramzi Kebaili et Yazid Arifi, tous les deux membres du collectif Citoyens souverains, ont eu la lourde tâche d’animer la soirée, qui s’est conclue par une heure de questions du public.

L’UNION EUROPÉENNE, LE SYNDICAT DU CAPITAL

Celle-ci commence par un rappel des théories de Bernard Friot. Ce dernier se présente comme un défenseur de la souveraineté populaire sur le travail. Celle-ci n’est possible, selon lui que grâce au « salaire à la qualification », souvent appelé « salaire à vie ». D’après l’économiste, le « salaire » ne se crée en tant qu’institution qu’au XXe siècle. Il s’agit d’une victoire communiste qui diffère de « la rémunération capitaliste contre la reconnaissance d’un besoin pour exécuter des tâches ». En effet, le salariat, tel qu’il a été défendu par la CGT, rémunère une qualification et non une tâche. Le défi, selon Friot, est d’attacher ce salaire à une personne et non à un poste, comme c’est déjà le cas dans la fonction publique. Friot explique que pour réussir une révolution, il faut changer deux institutions fondamentales : le statut des producteurs et le régime de propriété. C’est ce qu’a réalisé la bourgeoisie pour renverser le mode de production féodale. Pour le communiste, il faut maintenant que le prolétariat soit libéré du marché du travail et remplace la propriété patrimoniale par la propriété d’usage. On pourra alors parler de « souveraineté populaire sur le travail ».

Après cette mise au point, les organisateurs décident de questionner le sociologue sur l’actualité. Yazid Arifi, vêtu d’un gilet jaune, constate que le mouvement en cours s’articule autour de deux luttes : une pour plus de pouvoir d’achat, auquel s’intègre la justice fiscale, et la démocratie, dont la revendication du référendum d’initiative citoyenne. Il demande alors à Bernard Friot comment il perçoit tout cela. Pour l’intellectuel, « les Gilets jaunes tendent aux organisations syndicales et politiques de gauche un miroir. Elles se battent pour le pouvoir d’achat et la justice fiscale. Elles ont renoncé à changer le travail et se battent pour un meilleur partage des richesses, par en haut, avec un bon État et un bon impôt. »Pourtant, « l’impôt est toujours ponctionné sur les pauvres, puisqu’elle repose majoritairement sur la TVA, moins payée par les plus riches. » Pour Friot, l’impôt est un mauvais outil, qui ne permet pas d’accoucher d’une société plus juste. La raison est que la bourgeoisie, qui tient la production, possède tous les moyens de chantage pour y échapper et prend donc en otage l’ensemble de la société. La lutte des classes est avant tout un combat contre ce chantage. À partir du moment où la gauche, dans son ensemble, a abandonné l’idée de conquérir la souveraineté des travailleurs, elle est devenue social-démocrate. L’impôt lui apparaît alors comme l’outil pour obtenir un meilleur partage des richesses. La bourgeoisie sait très bien que la fiscalité ne peut être révolutionnaire. C’est pour cela que Macron a proposé d’augmenter la prime d’activité, mais pas le SMIC. Friot estime néanmoins, que les Gilets jaunes ne sont pas tombés dans ce piège, et réclament bel et bien une hausse des salaires. Quant à la démocratie, le communiste admet que ce n’est pas sa spécialité. Il estime néanmoins que l’électeur nuit au citoyen et que les manifestants ont raison de combattre la représentativité.

Ramzi Kebaili, qui publiera prochainement un livre intitulé Quitter l’Europe pour créer une nation inclusive, pose alors la question de la souveraineté nationale. Friot explique avoir voté contre le traité de Maastricht, instaurant la monnaie unique. Pour lui, elle est nocive. « Rien n’est amendable dans l’Union européenne, il s’agit d’une institution créée pour le capital et contre le socialisme », explique-t-il. Si la classe révolutionnaire refuse d’affronter l’Union européenne, véritable « syndicat du capital », elle sera vaincue.  Mais il ne s’agit pas de sortir pour rester dans le capitalisme. Contrairement à Marine Le Pen, il ne veut pas d’une « solidarité avec le capitalisme français ». La souveraineté nationale n’est rien sans la souveraineté populaire sur le travail. L’économiste n’entend pas mobiliser sur un « non », mais sur un « oui » au communisme, excluant les nationalistes et autres libéraux.

Lire aussi : Pour une souveraineté nationale de gauche

Ramzi Kebaïli #RIC@Montreuil22Juin

Grand succès du débat des citoyens souverains avec Bernard Friot, pour revoir la vidéo : https://www.facebook.com/citoyenssouverains/videos/393413378099979/ 
Prochaine échéance : séminaire de lecture d’Imperium de Frédéric Lordon, dimanche 17 février à Paris. Contact: citoyenssouverains@gmail.com

Voir les autres Tweets de Ramzi Kebaïli #RIC


Légende : Yazid Arifi, Bernard Friot et Ramzi Kébaili (de gauche à droite)

Crédits : Kévin Boucaud-Victoire pour Le Média

Nicolas Framont : « Ce ne sont pas les Gilets jaunes qui ont rallumé la mèche de la lutte des classes, mais Macron »

Entretien initialement publié le 30 janvier 2019 sur Le Média presse

Nicolas Framont est sociologue, auteur notamment de Les Candidats du système (Bord de l’eau, 2017), co-rédacteur en chef de la revue Frustration et membre de la France insoumise. Il revient avec nous sur le mouvement des Gilets jaunes, quelques jours avant l’Acte XII.

Le Média : Comment qualifier la sociologie des Gilets jaunes ? S’agit-il de la « France d’en bas » ?

Nicolas Framont : Le mouvement des Gilets jaunes est déjà difficile à mesurer quantitativement – une même manifestation parisienne se découpant souvent en plusieurs cortèges autonomes, les comptages sont souvent aléatoires – mais alors sociologiquement, c’est encore plus difficile. D’autant que nous avons à faire à un mouvement que l’on peut découper en strate d’engagement, des porte-paroles identifiées qui doivent désormais consacrer leur quotidien à la cause aux citoyens qui marquent leur solidarité en posant le gilet jaune sur leur tableau de bord, en passant pour les habitants d’un quartier qui se relaient – parfois jours et nuits – sur un rond-point !

On sait en tout cas ce que n’est pas la sociologie des Gilets jaunes : les cadres et professions intellectuelles supérieures sont la catégorie sociale la moins solidaire du mouvement et qui se définit le moins comme tel, selon les enquêtes – nécessairement imparfaites – publiées sur le sujet. Une tendance confirmée par la composition très nette de la première manifestation des « Foulards rouges » à Paris le 27 janvier : des retraités aisés semblaient surreprésentés, avec des slogans et des symboles clairement identifiables à la partie politisée et bourgeoise de la population française : le drapeau européen, la référence répulsive aux « populismes », l’appel à « réformer », etc.

J’ai le sentiment que c’est le premier mouvement social très clivant socialement que nous connaissons depuis des décennies. On sait bien que même Mai 68, d’abord un mouvement ouvrier massif, était aussi celui des étudiants aisés du quartier latin. Depuis le début des années 2000, les mouvements sociaux à répétition ont comporté une frange de gauche diplômée et bourgeoise. Le Parti socialiste, monopolisé par des bourgeois mais se proclamant au service des classes populaires, a longtemps permis cette « mixité sociale » des clivages politiques en France. C’est pourquoi nombre de sociologues racontaient que la lutte des classes était enterrée et que les distinctions politiques seraient affaires de « valeurs », d’identité individuelle et non plus de position sociale. Comme souvent, les chercheurs ont décrit ce qu’ils voulaient voir plutôt que ce qu’ils voyaient réellement : un pays où le niveau montant d’inégalité rendait un retour de conflictualité de classe sur le plan politique inévitable. Dès 2013, je travaillais sur une enquête dont l’un des résultats majeurs était la montée d’un sentiment d’appartenance aux classes populaires et à l’idée que la société française était caractérisée par le conflit de classe. À l’époque, ce résultat a été traité comme une anomalie statistique ! Il décrivait pourtant un phénomène qui allait nous éclater au visage quelques années plus tard…

Je ne crois pas que ce soit les Gilets jaunes qui aient rallumé la mèche de la lutte des classes. Ce moment de franche affirmation d’un antagonisme social a eu lieu pendant l’élection présidentielle de 2017 : alors que les précédents candidats victorieux jouaient la confusion des genres et des classes – Sarkozy le grand bourgeois bling-bling mais au parler populaire, Hollande qui « n’aime pas les riches » tout en renonçant à toute fiscalité offensive … – Macron s’est adressé aux classes supérieures, en assumant (presque) sa position sociale, en proposant sans fard une vision néolibérale de la vie en société. Hymne européen lors de sa victoire (quoi de plus clivant socialement que l’attachement à « la belle idée européenne » ?), mépris de classe assumé, et surtout politique uniquement destinée aux classes supérieures : le patronat choyé par les ordonnances réformant le code du travail de septembre 2017, les riches particuliers comblés par la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune, les financiers par l’adoption de la « flat tax »… « ni droite ni gauche : pour les bourgeois », aurait pu être son slogan. C’est donc bien la « France d’en haut » qui a ouvert les hostilités, et une absence de réponse populaire – celle que nous connaissons maintenant – aurait représenté une capitulation collective.

Est-ce que face à cette France de l’oligarchie agressive c’est une « France d’en bas » qui se mobilise ? Cette expression, reprise par de nombreux politiques au début des années 2000, remonte vraisemblablement à Balzac qui, dans son roman les Illusions perdues désignait ainsi les habitants de la « ville basse », ouvrière et populaire par contraste avec ceux de la « ville haute », bourgeoise et prospère, en prenant pour modèle la topographie bien marquée d’Angoulême.

Pour ma part j’ai tendance à considérer que cette expression s’ajoute à la longue liste des termes visant à euphémiser la violence des clivages sociaux dans un pays capitaliste où la frange supérieure se radicalise et monopolise de plus en plus de richesses et de pouvoir. De plus, c’est une expression ambiguë, qui peut sous-entendre une certaine infériorité intrinsèque du « bas » peuple en opposition à la « hauteur » de ses « élites ». Or, quand on sait que le fait d’être riche et puissant n’a absolument rien à voir avec une quelconque grandeur d’âme ou supériorité intellectuelle naturelle – notre système éducatif élitiste et les nombreuses études sur ses mécanismes montrant bien que la bourgeoisie se reproduit avec une rigueur mathématique et que le talent n’a rien à faire là-dedans – on ne voit pas bien en quoi ce sous-entendu serait pertinent.

Le mouvement des Gilets jaunes doit nous pousser à appeler un chat un chat : en France comme dans la plupart des pays du monde, il existe des classes populaires, caractérisées par le salariat et subissant une compression de leur revenu et une dépossession des moyens d’expression politique et médiatique. Et ce processus est orchestré plus ou moins consciemment par une classe bourgeoise, laquelle est caractérisée par la possession de patrimoine, la maîtrise de notre économie et la monopolisation de la représentation politique et des canaux médiatiques.

Beaucoup parlent de « France périphérique » pour qualifier les Gilets jaunes. Qu’en pensez-vous ?

Ce concept, popularisé par le géographe Christophe Guilluy, a eu le grand mérite d’éclairer la réalité du séparatisme social des plus riches : après des décennies de gentrification des centres-villes, une même classe sociale a réussi à en faire leur monopole. Cela a sans doute des effets sur la perception que les plus aisés ont du reste de la population.

Cependant, l’idée d’une France périphérique qui se distinguerait d’une part des centres-villes bourgeois et d’autre part des « banlieues » peuplées de Français « issus de l’immigration » est quand même assez éloignée des faits. D’abord, les centres-villes restent des lieux mixtes socialement, d’ailleurs très inégalitaires. Même Paris intramuros présente des variations de revenus énormes. Ensuite les banlieues sont globalement des espaces beaucoup plus hétérogènes que dans la représentation médiatique que les autres s’en font. Enfin, les petites villes et les zones périurbaines ne sont pas des espaces uniquement populaires et « blancs ». Pour le sociologue Eric Charmes, qui a enquêté sur le sujet, ce n’est pas un espace de relégation sociale.

La spatialisation des clivages sociaux a certainement un intérêt politique : quand des Gilets jaunes parlent des ministres qui, vivant dans les beaux quartiers parisiens, sont déconnectés de la vie réelle des gens comme eux, ils illustrent assez simplement ce qu’ils dénoncent. Et c’est vrai que la localisation d’institutions comme l’Assemblée Nationale, dans le très riche 7e arrondissement de Paris, ou le lieu de résidence du président de la République, dans la très chic ville du Touquet, joue un rôle dans la perception que nos représentants ont du reste de la population. Dans leurs travaux sur la bourgeoisie, les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont bien montré ce que vivre dans de « beaux » et monumentaux quartiers faisait à la mentalité des jeunes bourgeois : un sentiment d’importance, de grandeur historique, de légitimité à être ce qu’on est.

Est-ce que les zones commerciales de la France périphérique produisent l’effet inverse sur les citoyens de classes populaires ? Est-ce que les banlieues pavillonnaires aux maisons identiques font se sentir bien peu de chose ? Difficile à affirmer. Je crois que l’espace joue un rôle très important dans la formation de l’identité bourgeoise, mais parmi un grand nombre de paramètres (la façon de se tenir, l’éducation suivie, les pratiques culturelles jouent aussi un grand rôle). Autrement dit, pour les bourgeois comme pour les autres, le lieu où l’on vit est un paramètre parmi d’autres de notre identité sociale. Mais je crois que c’est important d’affirmer que ce qui joue d’abord un rôle crucial dans notre place dans une société clivée ce n’est pas donc tant notre lieu de vie que la position sociale qui a fait que nous y vivons.

Après, il est certain que l’éloignement de son travail et l’usage quotidien de la voiture, qui concerne tout particulièrement les périurbains, a joué un rôle dans le déclenchement de ce mouvement, lié à la hausse de la fiscalité du carburant. Mais ça ne définit pas les raisons profondes du mouvement. Je crois que s’il n’y avait pas eu d’augmentation de la taxe sur le diesel, autre chose aurait mis le feu aux poudres. Et les flammes de la contestation auraient pris ailleurs.

Les Gilets jaunes font preuve d’une vraie défiance à l’égard des médias. Pourquoi ?

J’ai du mal à répondre à cette question, parce que quand j’allume la télé sur C dans l’air, je suis moi-même pris d’une très grande rage, tant ce qu’on y raconte est biaisé, brouillon et à mille lieues éloigné de ce que je vois autour de moi. Quand je zappe sur BFM TV, j’écoute des « experts » et une simple recherche Google me permet de constater que « l’expert économie » travaille aussi pour un think tank libéral, que tel « chroniqueur politique » était aux jeunesses UMP, que tel « expert nutrition » intervient régulièrement pour le lobby de l’agroalimentaire. Quand j’entends un éditorialiste, de type Christophe Barbier ou Nathalie Saint-Cricq, je me demande de quel droit ces gens peuvent assener de telles opinions politiques en les faisant passer pour des vérités générales. Autant dire que j’ai plutôt du mal à expliquer la difficulté qu’ont certain à comprendre cette défiance.

Mais puisque ce n’est pas évident pour tout le monde, je peux proposer quelques pistes, et conseiller la lecture des chroniques de Samuel Gontier sur le site de Telerama, les analyses d’Arrêt sur Images et celles d’Acrimed.

D’abord, toute personne qui participe à un mouvement social sait ce que « traitement objectif de l’information » veut dire. Selon les opinions politiques des journalistes traitant votre mouvement, vous pouvez vous retrouver avec un article positif, encourageant et bienveillant, ou des données biaisées, une focale sur les échecs au détriment des réussites, sur la violence au détriment du pacifisme… Puisque l’analyse d’un mouvement social est un domaine qui se prête particulièrement bien à la spéculation (car il est difficile de comprendre les intentions d’une foule, de compter le nombre d’individus qui la compose, d’évaluer l’échec ou la réussite d’une mobilisation en particulier si des objectifs n’ont pas été clairement définis…), on peut se retrouver avec une succession d’articles qui, de semaine en semaine, annoncent chaque samedi une « mobilisation en baisse » et un « mouvement qui s’essouffle », et ce, alors même que les effectifs fluctuent et remontent… La plupart des chaînes d’infos en continu nous on servit cette « analyse » depuis début décembre, et voilà où nous en sommes… Forcément la confiance dans les médias en prend un coup !

Quand on a affaire de près à des plateaux de télévision, comme l’ont fait nombre de Gilets jaunes, et que l’on voit les choses de l’intérieur, le sérieux et l’objectivité médiatique – symbolisés par l’uniformité des visages maquillés et la blancheur du mobilier – pâtissent de la réalité vécue. Pour ma part, du haut de ma petite expérience des plateaux de chaînes nationales, j’ai pu constater comment un écharpage politique entre éditorialistes et pseudos-experts aussi acharnés que n’importe quels idéologues – on le voit pendant les coupures pubs et dans les loges, quand ils se racontent leurs vacances et qu’ils crachent entre amis sur Mélenchon et les cheminots – est travesti en « discussion sur l’Actualité entre Experts Informés ». J’ai moi-même pu bénéficier de cette comédie bien huilée : bien des journalistes sont contents de pouvoir me présenter comme « Sociologue » plutôt que de préciser que je suis membre de la France insoumise. Lorsque j’ai commencé à travailler pour son groupe parlementaire, et que le conflit d’intérêt devenait donc patent, certains journalistes m’appelant pour parler abstention ou « crise de la représentation politique » balayait cette utile précision d’un revers de main… S’ils le font pour moi, pour combien d’autres « experts » et « sociologues » le font-ils ?

Lire aussi : Anne Steiner : « La seule réaction syndicale à la hauteur des événements serait un appel à la grève générale et illimitée »

Alors évidement, tout cela tient à des conditions de travail, à une urgence perpétuelle et à cette obsession de trouver quelqu’un pour « commenter l’actu » ou de « décrypter un événement » (alors qu’il s’agit le plus souvent de donner son opinion plus ou moins bien informée). On sait bien que les millionnaires qui possèdent une partie de nos médias ne sont pas obsédés par la rigueur scientifique et la profondeur des analyses, car  vite il faut conclure avant la coupure pub ! Mais les médias de service public, qui ne sont pas soumis à ces logiques, sont-ils pour autant épargnés par la défiance populaire ?

Pas vraiment, car comme les médias privés, ils sont associés – à juste titre – à un système médiatique, qui passe par une série de réflexes professionnels (parler d’analyse plutôt que d’opinion par exemple, surjouer l’objectivité, suivre « le fil de l’actu » comme si votre vie en dépendait…) et par des prismes idéologiques relativement homogènes. Évidemment, les représentants de la profession auraient beau jeu de me répondre « Pas du tout, si vous voulez une analyse de gauche, achetez Libé, si vous voulez un prisme de droite, lisez le Figaro, c’est le plu-ra-lisme », mais qui croit encore en ces fariboles ? Les clivages politiques présents dans la presse papier (à quelques exceptions près) sont les clivages politiques existant dans la bourgeoisie, entre, disons, les bourgeois culturels et les bourgeois bling-bling. Les bourgeois du XIe arrondissement de Paris et ceux de Neuilly. Des bourgeois qui n’aiment pas les mêmes pièces de théâtres mais qui s’entendent sur l’impératif de la construction européenne, les bienfaits globaux du libre-échange, l’importance vitale de la « démocratie représentative » et le danger des « populismes ». Bref, Libé et le Figaro, pour les Français populaires, c’est blanc bonnet et bonnet blanc.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Il existe de nombreuses analyses très crédibles pour expliquer cela. Je donnerai pour ma part une hypothèse, qui me semble trop rarement émise. Exercer le journalisme, apparaître sur un plateau télé pour « décrypter l’info » est devenu un privilège de classe. Selon le dernier »baromètre de la diversité » du CSA, les cadres et professions intellectuelles supérieures composent 60% des personnes qui apparaissent à la télévision. Dans les fictions comme dans les programmes d’information, ils apparaissent donc 6 fois plus qu’ils ne sont numériquement dans la population française. Sans surprise, les ouvriers sont sous-représentés. Dans les écoles de journalisme, les enfants de classes supérieures sont aussi largement sur-représentés. Dans une enquête pour Frustration, je prenais un exemple connu de tous pour illustrer cette surreprésentation bourgeoise à la télévision qui mène à une surexposition du point de vue bourgeois sur les choses : la météo des neiges. De décembre à mars, presque toutes les chaînes diffusent un bulletin météorologique et d’enneigement des stations de ski françaises, comme si cette info intéresserait tout le monde. Or, deux tiers des Français ne partent pas du tout en vacances l’hiver et seulement 8 % d’entre eux vont skier au moins une fois tous les deux ans. Et la moitié des effectifs de ces vacances sont cadres ou professions intellectuelles supérieures. À qui sert donc la météo des neiges ? Il n’y a donc pas besoin d’écouter Ruth Elkrief pour voir que le point de vue bourgeois s’impose sur nos écrans.

Est-il possible de qualifier politiquement ce mouvement ?

Je crois que les mouvements sociaux liés à la lutte des classes sont peu qualifiables politiquement. Ce ne sont pas des partis politiques, ils ne sont pas entièrement cohérents (ou ne feignent pas de l’être). C’est évidemment ce que leur reprochent les tenants de l’ordre établi, qui aimeraient que le mouvement entre dans le moule de la démocratie représentative (ou oligarchie élective) et tranche sur tout un tas de questions en « jouant le jeu ». C’est aussi ce qui rebute nombre de gens « politisés » qui ne savent pas bien où situer ce mouvement et donc mesurer sa respectabilité.

Or, je crois (comme beaucoup) que le mouvement des Gilets jaunes renoue avec une conception matérialiste de la politique, qui tranche avec l’idéalisme républicain. La politique était tellement devenue le propre des classes moyennes et supérieures, ces dernières décennies, qu’elle a été définie presque comme des idéaux détachés de sa condition et de son quotidien. Avec quelque part l’idée qu’on s’engage politiquement « pour les autres », un peu comme l’action humanitaire. D’où la confusion des esprits quant à des qualificatifs politiques qui perdaient tout leur sens à force d’être déconnectés d’enjeux matériels. En ce moment, un certain nombre de bourgeois politisés veulent « unir la gauche ». Mais lequel est capable de dire ce qu’ils entendent par là ? Ce n’est plus politique, c’est familial, clanique, traditionnel…

On voit bien que l’engagement politique d’un gilet jaune qui part bloquer le rond-point près de chez lui n’a absolument rien à voir avec les motifs d’un Raphaël Glucksmann, qui souhaite unir la « gauche pro-européenne ». Les Gilets jaunes qui ont démarré le mouvement ont fait un calcul simple et bassement matériel sur l’augmentation de leur dépenses de transport. Et ont conclu que cette fiscalité allait leur rendre la vie impossible. Puis ils se sont réunis, ils se sont battu, ont construit des revendications liées au partage des richesses et au fonctionnement de la démocratie. Pourtant, la plupart des gilets jaunes refusent de se qualifier politiquement. Le parcours d’un Raphaël Glucskmann n’a évidemment rien à voir avec ça. Lui ne cesse de se qualifier politiquement mais n’évoque jamais sa condition matérielle. Pourtant, qui est le plus politique ?

Légende : Gilets jaunes à République

Crédits : Koja

Bar commun : « Nous voulions créer un espace militant dans lequel un collectif puisse s’auto-organiser »

Article initialement publié le 23 janvier 2019 sur Le Média presse

Fin 2017, le Bar commun ouvre dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Ce lieu associatif atypique se définit comme :  « un espace de convivialité »« un espace de solidarité et d’engagement pour construire ensemble, concrètement des actions locales utiles au bien commun » et « un espace de citoyenneté, d’échange, de débat, de formation portant sur les enjeux politiques, socio-économiques et environnementaux de notre temps ». Nous avons interviewé les cofondateurs du projet, afin d’en savoir plus sur ce projet intéressant.

Le Média : Pourquoi avoir lancé le Bar commun ?

Le Bar commun : Depuis plusieurs années, nous avions soif de nouvelles formes d’engagement, et nous étions convaincus que cela passait par la création de nouveaux lieux. Les mouvements sociaux récents les plus marquants ont occupé des lieux, mais de façon temporaire : des places surtout… et aussi des ronds-points.

Nous voulions créer un espace militant dans lequel un collectif puisse s’auto-organiser durablement pour faire trois choses : passer des moments agréables en commun autour d’un verre ou d’un café, conduire des actions utiles dans la vie d’un quartier (comme de l’aide administrative, de l’accompagnement scolaire, des ateliers de conversation en français…) et réfléchir et agir ensemble, sur les grands enjeux politiques, sociaux et environnementaux de notre époque.

Cela suppose d’inventer et d’essayer beaucoup de choses donc, un peu plus d’un an après l’ouverture, nous sommes encore en pleine construction ! Nous organisons d’ailleurs un festival intitulé « et maintenant, on fait quoi ? », du 30 janvier au 3 février, pour programmer nos prochaines actions sur les questions de féminisme, d’environnement, d’accueil, de vie de quartier…

Qui se cachent derrière le Bar commun ?

Devant comme derrière le comptoir, personne ne se cache au Bar commun ! L’association est animée et gérée par des bénévoles ; nous avons accueilli plus de 7000 adhérents au cours de la première année et nous sommes environ 200 à nous être relayés au service.

Ces « membres actifs » gèrent collectivement les différents aspects de la vie de l’association (approvisionnement, programmation des activités, communication, aménagement…) et désignent chaque année un conseil d’administration et un bureau collégial pour la coordination. Nous sommes donc une association sans président – eh oui, c’est possible ! Chacun peut venir à notre rencontre au bar pendant les heures d’ouverture… et nous rejoindre si le cœur lui en dit.

Comment est financé le bar ?

L’association ne reçoit aucune subvention, ni d’institutions publiques, ni de mécènes privés. C’est un choix d’indépendance que nous avons fait dès le début, qui nous offre une grande liberté mais qui est aussi très exigeant car il nous oblige à avoir un modèle économique qui tourne, un engagement bénévole très intense et une démocratie interne efficace, au quotidien et dans la durée.

Pour démarrer, nous avons eu recours à du financement participatif et à des prêts bancaires que nous remboursons sur 6 ans, grâce à ce que nous vendons tous les jours à nos adhérents. Comme nous ne sommes que des bénévoles, nous pouvons faire une marge très limitée sur les produits, ce qui nous permet d’avoir des prix accessibles avec des produits de qualité ! Donc notre longévité et notre développement dépendent de notre capacité à intéresser nos adhérents au quotidien et à en faire venir de nouveaux.

Pourquoi avoir choisi le XVIIIe arrondissement de Paris ?

Parce que nous l’aimons ! Une partie des initiateurs du projet y habite et surtout la grande majorité des bénévoles. Le quartier Amiraux-Simplon où nous sommes installés connaît pas mal de difficultés mais dispose aussi de plein de ressources : beaucoup de gens prêts à s’engager, à s’entraider, des jeunes et des moins jeunes qui ont beaucoup d’expérience associative, qui sont prêts à prendre leur place dans un collectif comme celui du bar, où chacun donne et reçoit à tour de rôle. Nous voulions de toute façon réaliser le projet dans un quartier populaire, où on trouve à la fois le plus grand besoin d’association et le plus d’initiatives.

Ce bar s’inscrit-il dans une démarche militante ?

Résolument oui ! Ce n’est pas parce qu’on est déçus des formes classiques du militantisme qu’il faudrait laisser tomber. Ce bar, c’est une espèce de laboratoire, une micro-société qui expérimente simultanément un fonctionnement aussi démocratique que possible, une activité économique sérieuse, une aventure culturelle, intellectuelle et politique. En permettant à chacun d’intégrer le collectif et en reconnaissant toutes les formes d’engagement, on essaie de militer, en acte, pour une société où tout le monde trouve sa place, où ça ne dépend pas de votre situation sociale, de votre origine, de votre diplôme, de votre salaire.

Parmi nous il y a des gens qui militent aussi dans des partis (pas tous le même !), dans des syndicats, dans d’autres associations, mais aussi d’autres qui n’avaient jamais été militants et que cette nouvelle forme a séduit. On veut être une porte d’entrée, chaleureuse, souriante, vers l’engagement au service de causes communes.

Espérez-vous à terme diffuser le concept ?

On ne le dit pas encore trop fort car nous n’avons ouvert qu’il y a un an, mais oui, bien sûr ! L’aspiration au renouvellement des modalités d’engagement n’a pas de raison de se limiter au XVIIIe arrondissement de Paris, et nous discutons déjà avec des groupes qui, dans d’autres quartiers ou dans d’autres villes, veulent créer un « bar commun ». Et avec l’expérience que nous avons acquise, nous sommes prêts à accompagner tous ceux qui auraient envie de s’inscrire dans la démarche.

Légende : Bar commun

Crédits : Chloé Resche

Denis Cheynet : « La dégradation de l’environnement s’accompagne de la dégradation de nos relations humaines »

Article initialement publié le 21 janvier 2019 sur Le Média presse

« Écrivain qui crèvera comme les autres », contributeur au journal d’écologie politique La Décroissance et ingénieur informaticien, Denis Cheynet se présente comme « militant depuis 20 ans contre la société de surconsommation ».  Il a publié l’an dernier aux Éditions rue Fromentin son premier roman d’anticipation, Tu crèveras comme les autres. Nous l’avons interviewé sur ce livre.

« Le roman de Denis Cheynet s’inscrit dans les courants de pensée qui s’interrogent sur les limites nécessaires à la vie (limites éthiques, naturelles, ontologiques) et sur la décroissance. Le lecteur (qui crèvera comme les autres) tient dans ses mains le grand roman sur les impasses technologiques et philosophiques du monde moderne », prévient dans sa préface l’écrivain Patrice Jean. Mais il tient en premier lieu dans ses mains un roman glaçant, qui nous dépeint avec réalisme la catastrophe écologique, qui a en réalité déjà commencé, et la lutte de tous contre tous qui se profile.

Le Média : Croyez-vous au caractère inéluctable de la catastrophe écologique ? Le catastrophisme ne pousse-t-il pas à l’inertie ? 

Crédits : Denis Cheynet

Denis Cheynet : Je suis malheureusement de plus en plus pessimiste. Je crains que nous n’ayons déjà dépassé depuis longtemps le point de non-retour. La question n’est plus de savoir si une catastrophe écologique va se produire, mais quand elle va se produire. La question n’est plus de savoir si nous nous en sortirons, mais combien parmi nous s’en sortiront.

J’ai retenu un chiffre récurrent du livre de Jared Diamond Effondrement. Ce chiffre est 10%. À chaque fois qu’une société s’est écroulée, 90 % de la population a disparu et 10 % seulement ont survécu. Sauf que ces sociétés étaient locales et n’avaient détruit que leur environnement proche. Notre cas est bien différent puisque notre civilisation est mondiale et que nous sommes en train de corrompre l’intégralité de l’écosystème planétaire de manière irréversible. Il est impossible de dire à ce jour si la civilisation humaine pourra continuer à vivre dans un monde devenu stérile.

La question du nucléaire est aussi une question majeure. Dans le cas d’une centrale à charbon, il est facile d’appuyer sur le bouton stop et d’aller vivre un peu plus loin. Le nucléaire, même après l’arrêt d’une centrale, nécessite des interventions humaines et une énergie considérable pour contenir la radioactivité. Il suffit de regarder le nombre de personnes qui travaillent encore sur les sites de Tchernobyl, Fukushima ou même Superphénix, des décennies plus tard, pour se rendre compte à quel point le nucléaire est consommateur de ressources à la fois humaines, énergétiques et logistiques. Si le scénario des 10 % se produit, les survivants seront-ils en mesure de maîtriser la dette nucléaire ? Rien n’est moins certain.

Je vous rejoins lorsque vous dites que le catastrophisme pousse à l’inertie. J’ai écrit ce roman comme un cri d’alarme. J’ai voulu décrire ce qui pourrait se passer si nous continuons ainsi. Mais, ne vous méprenez pas, ce n’est absolument pas un scénario que je trouve souhaitable. Si j’ai écrit ce livre, c’est paradoxalement parce que je garde une lueur d’espoir. J’espère qu’il sera possible de minimiser les effets de la catastrophe écologique et de contenir la souffrance qu’elle engendrera.

Pour répondre à votre question, disons que je préfère faire quelque chose, même si cela ne sert à rien, que de rester les bras croisés à attendre que les choses partent en vrille. Cela pose la question de l’utilitarisme et du sens de nos actions. Cela pose la question du sens de nos vies tout simplement.

Dans votre roman, il ne semble y avoir aucune chance de s’en sortir. Même le couple de fermiers autosuffisants ne survit pas. Existe-t-il une solution ?

Je vais peut-être vous effrayer, mais je ne pense pas qu’il existe de solution globale pour maintenir le niveau de population mondiale actuelle. Nous étions un milliard d’êtres humains avant la révolution industrielle et l’utilisation massive d’énergies fossiles. Je vois mal comment nous pourrions tous nous en sortir, même en devenant tous ultra-écolos et en mettant en place des mesures drastiques.

Nous finirons tous par mourir un jour. La question est de savoir si nous accepterons cette mort, de manière digne, ou si nous serons prêts à la pire des barbaries pour retarder cette mort le plus longtemps possible.

Lire aussi : Julien Wosnitza : « Aucune solution ne peut nous éviter un affrontement »

Votre héros semble peu attaché à sa petite amie. Son travail ne présente aucun vrai intérêt. Il se rend compte qu’aucune de ses compétences n’est réellement utile pour survivre. Vouliez-vous souligner la superficialité de notre société ?

Bien évidemment. Je pense que nous vivons dans une société en perte totale de sens. La dégradation de l’environnement s’accompagne de la dégradation de nos relations humaines.

Bien qu’étant agnostique, plus j’y réfléchis et plus je me dis qu’une société qui n’a plus ni religion ni spiritualité est une société en péril. Car que nous reste-t-il à part la consommation d’objets et la consommation sexuelle ?

Les hommes et les femmes se font la guerre au lieu d’accepter d’être interdépendants. Les stars s’affichent à la une des journaux en exhibant des enfants qu’ils ont achetés et fait fabriquer par des mères porteuses. La marchandisation du vivant et le transhumanisme me font froid dans le dos.

Dans notre société libérale, tout ce qui peut être fait est fait, même si cela est complètement absurde et va à l’encontre du bien-être général. C’est assez effrayant.

L’insoutenabilité écologique de notre modèle économique a été démontrée il y a presque 50 ans. Pourquoi rien n’est réellement fait ?

Je pense que l’esprit humain a énormément de difficultés à se projeter, que ce soit de manière géographique et temporelle. Il est difficile à ce jour d’être solidaire de l’ensemble des habitants de la planète et de porter sur nos épaules toute la souffrance du monde. Et pourtant, elle existe, aujourd’hui, maintenant et à un degré insupportable.

On le voit avec le mouvement des gilets jaunes qui s’insurgent contre l’augmentation du prix du diesel ou contre une toute petite mesure de réduction de la vitesse, qu’il est impossible de se projeter dans le futur. Comment réagiront ces gens, dans 10 ou 20 ans, si le prix de l’essence est multiplié par 4 ou par 20 ?

Dans ce contexte, s’intéresser à ce qui se passera de l’autre côté de la planète et dans 20 ans, est totalement hors de notre portée.

De plus, personne n’est prêt à remettre en cause son confort individuel. Si un programme politique cohérent était proposé, impliquant une forte augmentation du prix de l’électricité et de l’essence ainsi que des mesures drastiques de baisse de notre consommation, personne ne voterait pour ce projet. Un tel programme, qui va à l’encontre totale de ce que nous souhaitons dans notre grande majorité serait pourtant indispensable pour réellement faire quelque chose.

Pourquoi avoir écrit un roman plutôt qu’un essai ?

Je n’ai jamais eu envie d’écrire un essai, peut-être parce que j’ai l’impression que tout a déjà été écrit et réécrit. Le scénario vers lequel nous nous orientons est déjà connu depuis les années 1950.

En écrivant un roman, je voulais m’adresser directement à Frédéric, le personnage du roman, qui ne lit pas beaucoup de livres et qui ne lira de toute façon jamais les essais dont vous parlez. Je voulais le bousculer et le faire réagir. Pour cela, il fallait que ce roman soit accessible et facile à lire, avec un rythme soutenu et une histoire qui s’enchaîne, de chapitre en chapitre et à toute allure.

Malgré sa noirceur, j’espère que certains passages auront fait rire mes lecteurs. J’aime l’humour noir.

Légende : Paysage apocalyptique 

Crédits : CC0 Public Domain / Pxhere

« Alain Soral a su lier un style décontracté, une préoccupation pour les classes défavorisées et un vieil antisémitisme »

Article initialement publié le 3 janvier 2019 sur Le Média presse

Le Collectif des 4 regroupe un psychanalyste, un sociologue, un politologue et un spécialiste de l’extrême droite française, tous anonymes. Ensemble, ils ont analysé le discours d’Alain Soral, polémiste national-socialiste et antisémite. Le cas Alain Soral : Radiographie d’un discours d’extrême droite (Le Bord de l’eau, 2018) « lève ainsi l’énigme sur le renouveau du discours d’extrême droite en France ainsi que sa banalisation », d’après les auteurs. Rencontre avec l’un d’eux, le sociologue.

En 2007, après des passages au Parti communiste français (PCF) et au Front national (FN), Alain Soral fonde Égalité et Réconciliation (E&R). Avec pour slogan « gauche du travail et droite des valeurs », l’association d’extrême droite se présente comme « nationaliste de gauche ». Le polémiste cherche alors à unir catholiques et « musulmans patriotes », selon ses propres mots, contre le « sionisme », faux-nez d’un vrai antisémitisme(1). En dix ans, Soral est devenu un véritable phénomène de société. Son discours conspirationniste attire un public nombreux et divers, dont une large partie ne provient pas de l’extrême droite. Comprendre l’Empire : Demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations ? (éditions Blanche), son ouvrage majeur, publié en 2011, est un best-seller, pendant que le site d’E&R s’impose comme le premier site politique français. Le Collectif des 4 nous aide à comprendre le phénomène.

Le Média : Pourquoi avoir écrit à quatre intellectuels de spécialités différentes cet ouvrage sur Alain Soral ?

Le sociologue : Nous sommes partis du constat qu’il n’existait pas de livre sérieux sur Soral. Il représente pourtant un phénomène public et dangereux. Son site, E&R, draine un public important. Malgré l’importance du phénomène, nous avons remarqué qu’il existait un matériau secondaire important et pourtant inexploité : ses discours et vidéos sur Internet. Ce n’est pas un matériau premier, puisqu’il ne s’agit pas d’entretiens directs avec lui. Ce n’est pas non plus un matériau analytique. Mais avec ses vidéos nous avions déjà énormément de matière. De plus, nous avons préféré l’analyse de ses discours à ses livres, parce que cela nous permet d’analyser les occurrences, les récurrences et sa manière de parler, y compris le vocabulaire sexuel dont il use pour dénoncer ses adversaires du soi-disant « Système ». Nous avons pu, de cette manière, déceler la « pensée » de Soral, et mettre en évidence la circularité de ses propos. Soral se prétend être un intellectuel, mais sa pensée est grossière : fonctionnalisme délirant, holisme sociologique accablant, absence de toute démonstration empirique. Ce qui est particulier dans son discours, c’est l’absence de médiation : tout phénomène local s’insère mécaniquement dans son explication globale sur la toute-puissance supposée du « sionisme international ». Par exemple, le scandale Spanghero, sur la viande de cheval dans nos assiettes, renvoie in fine à la politique de Netanyahou. C’est un discours délirant, paranoïde, qui n’est jamais soumis au critère de la falsifiabilité : Strauss-Kahn devait être élu par le « Système » ; ce ne fut pas le cas, ce qui prouve que le « Système » a trouvé une manipulation encore plus fine…. Soral se sent en symbiose avec la Grande Histoire, tel le Rédempteur dans un cadre apocalyptique : dans la logique de sa logorrhée, il érige l’ennemi menaçant auquel il est enjoint de résister – il invite d’ailleurs le Christ à s’asseoir à sa droite dans son canapé, pour terrasser le Mal. Seule l’analyse systématique de ses vidéos (nous en avons visionné 1500 heures sur une période de 2010 à 2018) permettait de mettre tout cela en évidence.

Enfin, nous estimions qu’il était intéressant de nous mettre à plusieurs, afin d’analyser avec des angles différents son discours. Regrouper quelqu’un qui connaît bien l’extrême droite, pouvant situer le discours, un sociologue, capable de se pencher sur les mécanismes intellectuels de Soral, un psychanalyste, qui a une analyse fine des manières qu’il a de parler, et un politiste, nous semblait une bonne approche pluridisciplinaire. Résultat : c’est le premier livre sérieux sur Soral, par contraste avec d’autres qui dénoncent uniquement l’affairisme du personnage ou qui se contentent d’insultes à l’encontre de la « fachosphère » (à l’instar du journaliste Frédéric Haziza).

Depuis quelques années les vidéos d’Alain Soral font moins de vues. Son apogée semble se situer entre 2011 et 2013, après la sortie de Comprendre l’Empire. Pourquoi s’y intéresser maintenant ?

Parce qu’il reste très influent dans la fachosphère. Nous pensons que sur le plan de l’hégémonie culturelle, cette phraséologie d’union « des Français de souche » et des « populations immigrées musulmanes » – je reprends ses termes à lui – face aux « sionistes » relève d’un coup de force symbolique très puissant et malheureusement très prégnant, et qui a eu une influence certaine, par-delà E&R. Il suffit de constater les rapports entre Soral et un personnage comme Hervé Ryssen [essayiste nationaliste, suprémaciste blanc et négationniste – NDLR], et récemment la pénétration de la « galaxie Soral-Dieudonné » dans le mouvement des Gilets jaunes…

En quoi le discours d’un Soral diffère-t-il de celui d’Édouard Drumont dans La France juive (1886) ?

L’extrême droite française est traditionnellement élitiste (aristocratique), contre-révolutionnaire et catholique – à la différence, par exemple, de la tradition fasciste italienne. Là où Soral a frappé très fort, c’est qu’il a réussi à créer une extrême droite un peu « punk ». Il a su lier un style décontracté, une préoccupation affichée pour les classes défavorisées et le vieil antisémitisme des Protocoles des Sages de Sion (1901). Soral est un phénomène français : une des raisons de son succès tient précisément à ce qu’il a su mobiliser un public jeune et aussi d’origine extra-européenne, en mêlant des traditions qui ne se trouvaient pas dans l’extrême droite française : le nationalisme et le « socialisme ». Si l’on suit les travaux de Zeev Sternhell, la France a été le bastion intellectuel de la contre-révolution (Maistre, Bonald…) parce qu’il y avait cet élitisme chrétien et traditionaliste. Le coup de force symbolique de Soral est d’emprunter au fascisme italien un style et un contenu liant un certain socialisme avec du nationalisme. Drumont, comme les autres nationalistes français de tradition, n’avait pas de préoccupation pour les classes populaires. Il ne raisonnait pas en termes de classes sociales.

Drumont a néanmoins défendu la Commune de Paris, qu’il percevait comme une révolution socialiste et patriote. En France, nous avons aussi connu le Cercle Proudhon, alliance entre des monarchistes et des anarcho-syndicalistes, dans les années 1920. Il y a aussi eu Jacques Doriot, communiste devenu fasciste, avec le Parti populaire français (PPF). Soral ne se situe-t-il pas dans cette tradition pré-fasciste ?

Absolument. Mais le PPF a émergé dans le contexte très particulier de la collaboration. Ce n’est pas une tradition d’extrême droite qui s’est construite de manière autonome. Le Cercle Proudhon était éphémère et fut extrêmement minoritaire. La vraie tradition d’extrême droite, c’est Maurras, après Bonald et Maistre, des défenseurs de la contre-révolution aristocratique, antidémocratique et catholique. Soral est le catalyseur d’une tradition nationaliste qui n’appartient pas au corpus français.

Lire aussi : Éric Dupin : « Les identitaires espèrent pénétrer la société par une activité culturelle et idéologique intense »

Vous évoquez notamment le vocabulaire « vulgaire » de Soral, et son côté viril pour expliquer son succès. N’est-ce qu’une question de style ?

Sa posture est effectivement l’une des recettes de son succès. Il se présente décontracté, avec un langage « jeune » et une violence verbale indéniable, qui peut séduire. Il y a aussi un vocabulaire sexuel très présent. Le psychanalyste qui a travaillé avec nous l’a très bien cerné. Cela tourne beaucoup autour de la sodomie et de l’analité (« Je vous encule », « Je ne veux pas me faire enculer »). Enfin, il y a un discours sur la virilité : puissance et vérité sont confondues. Celui qui a raison est celui qui est fort (c’est le sens de son « dialogue », organisé par Dieudonné en décembre 2016, avec le suprémaciste blanc Daniel Conversano, où Soral le frappe à deux reprises). On peut faire l’hypothèse que ce discours de virilité donne une consistance subjective à de jeunes hommes d’origine immigrée en difficulté sociale et d’intégration. Ils peuvent trouver là une identification « surmoïque », comme disent les psychanalystes. Soral joue sur ce registre à travers la question de l’islam. Il explique qu’il aime cette religion parce qu’elle comporterait encore des hommes virils, qui savent ce qu’est un homme et là où est la vraie place des femmes. Je ne sais pas si c’est ce qui fait sens chez les jeunes musulmans qui adhèrent au discours de Soral, car nous ne les avons pas interrogés. Mais c’est possible. C’est en tout cas un coup de force que d’utiliser la virilité pour mobiliser cette population-là au service d’un antisémitisme européen classique.

L’instrumentalisation de l’antisionisme a-t-elle permis à Soral de conquérir un public initialement non-acquis à l’extrême droite ? Quelle est l’influence de Soral en banlieue ?

Historiquement à gauche, il a existé un antisionisme qui ne se confondait pas avec de l’antisémitisme. Ce n’est pas du tout le cas chez Soral, qui opère un glissement permanent entre le « sioniste » et le « Juif ». Ce qui est dans la Torah (la Bible juive) déterminerait ce qui se passe en Israël. L’antisionisme est un cache-sexe de l’antisémitisme, il n’y a pas d’ambiguïté là-dessus. Effectivement, Soral tente d’instrumentaliser l’identification que peuvent faire certaines populations immigrées en France avec la question palestinienne, pour les entraîner vers de l’antisémitisme traditionnel. Je pense que le grand crime moral de Soral est d’avoir converti à l’antisémitisme européen des populations qui n’étaient pas spontanément concernées par cela, à travers le prisme de l’antisionisme. De jeunes Français musulmans de 20 ans, qui ne lisaient pas Drumont ont découvert ce type de référence.

Soral se présente comme « national-socialiste » et « non racialiste « . Est-ce vrai ? Le vocabulaire raciste revient quand même souvent : Obama est un « faux nègre », Najat Vallaud-Belkacem une « agente marocaine », etc.

Nous avons essayé de prendre au sérieux Soral à travers ce qu’il dit. Nous n’avons pas souhaité le catégoriser et entrer dans l’invective ou l’insulte comme on le fait trop souvent. Le dénoncer comme « facho » empêche de penser en quoi son fascisme est spécifique par rapport à d’autres. Il s’affiche comme « national-socialiste non-racialiste » (cf. Dialogues désaccordés, livre co-écrit avec Eric Naulleau). Il explique qu’il se distingue du nationalisme allemand et qu’il n’a pas de point de vue génétique ou biologique dans son rapport aux Juifs. Sur ce point, il tient une position maurassienne traditionnelle. Soral n’est pas raciste en ce sens et il faut le prendre au mot. Mais ce qui est également vrai, c’est qu’il utilise largement le racisme pour stigmatiser ses « ennemis ». Obama n’est pas critiqué comme étant l’agent de l’impérialisme américain ou du Mossad, il est rabattu sur la figure du nègre de maison. C’est pareil pour Taubira. De même quand on regarde dans sa vie privée (qui est passée dans le domaine public, puisqu’il y a eu jugement), il traite le mannequin noir Binti [en 2016, Soral a été condamné pour harcèlement et menaces à l’encontre de Binti Bangoura – NDLR], de la manière la plus raciste qui soit. Donc, effectivement, d’un point de vue théorique, il se dit « national-socialiste non-raciste ». Mais quand il désigne un ennemi, il le fait par sa « race ».

Quel rôle joue la misogynie et l’homophobie dans la rhétorique soralienne ?

Nous sommes dans ce que Theodor Adorno appelait « la personnalité autoritaire », dans son livre du même nom [publié en 1950 – NDLR]. Selon Adorno, en général, lorsque l’on stigmatise les Juifs, on est souvent en même temps raciste, misogyne et homophobe. Je pense que Soral correspond bien à ce phénomène. Après, comme nous ne l’avons pas directement interrogé je me garderai bien d’émettre un avis clinique sur lui. Vous savez cependant qu’en psychanalyse, depuis « Le cas Schreber » de Freud, le refoulement de l’homosexualité est le facteur explicatif essentiel dans l’émergence d’un discours paranoïde…

Sachant qu’il a lui-même admis avoir pratiqué…

Effectivement. Il dit avoir testé les relations avec les hommes, et en même temps il ne cesse de dénigrer les « fiottes » et les « pédés « . Il rejette tout ce qui n’est pas masculin et viril : les femmes, les homosexuels et aussi les Juifs (associés dans l’imaginaire à la faiblesse et à la passivité).

Lire aussi : Nicolas Lebourg : « La violence est un élément esthétique majeur des mouvements de l’extrême droite radicale »

On a vu Alain Soral se disputer violemment avec d’autres membres, plus jeunes, de la réacosphère : Daniel Conversano, Marsault, le Raptor Dissident, ou encore Papacito. La nouvelle génération est-elle en rupture avec le discours de Soral ? L’islamophobie a-t-elle remplacé l’antisémitisme ?

Il y a toujours eu une fracture au sein de l’extrême droite quant à l’identification de « l’ennemi principal », notamment depuis le conflit israélo-palestinien. Dans les années 1960, le mouvement fasciste français « Occident », par exemple, percevait Israël comme un rempart et le bras armé de l’Occident contre le déferlement des hordes arabes… À l’inverse, une extrême droite spécialement antisémite, comme celle de Soral, s’attaque d’abord aux Juifs.

D’un point de vue sociologique, il existe une concurrence de champ (au sens de Pierre Bourdieu) au sein de la fachosphère pour savoir qui aura l’hégémonie, voire le monopole du discours. Il y a les « anciens » (comme Soral) contre la jeune génération (Raptor, Papacito, etc.) Sur le plan strictement intellectuel, il existe un continuum entre ces gens-là. Je ne pense pas qu’on puisse opposer, comme Soral le fait, une vraie ligne nationaliste antisémite avec ce qu’il appelle les « nationaux-sionistes ». Sur le fond, il s’agit de la même nébuleuse. Mais il y a une concurrence entre cette nouvelle jeunesse qui utilise bien les réseaux sociaux, et Soral. J’ajoute qu’il y a aussi un méli-mélo mental chez Soral, qui est plein de contradictions et n’est pas clair sur ce qu’il veut. Il aime à la fois Trump et la Corée du Nord, il s’affirme national-socialiste et prône en même temps le rétablissement du catholicisme comme religion d’État (et se rapproche à cet effet de l’Action française).

Soral a prétendu réaliser une synthèse de la gauche et de la droite, dans ce qu’elle a de meilleure, selon lui. A-t-il eu de l’influence à gauche finalement ?

Je ne pense pas que Soral a eu de l’influence à gauche. Je pense par contre qu’au sein de cette dernière il y a une simplification de l’analyse de classe, qui conduit certains à reprendre à leur compte une dénonciation abstraite du « Système » ou de l’ « Oligarchie », des « petits » contre les « gros », qui relève de la phraséologie d’extrême droite. Ayant perdu sa boussole marxiste, la gauche radicale n’en a conservé que l’anti-impérialisme et un soutien de principe aux « dominés », même quand ces derniers ne défendent pas une politique d’émancipation sociale, politique, et laïque.

Note :

(1) Le politologue Julien Salingue, spécialiste du conflit israélo-palestinien, explique par exemple : « L’“antisionisme” de Soral n’est pas un vrai antisionisme. […] L’antisionisme, c’est l’opposition au projet historique de construction d’un État juif en Palestine et maintenant que cet État existe, c’est l’opposition à sa perpétuation comme État juif et discriminatoire. L’“antisionisme” de Soral est une opposition à un sionisme qui serait une entité transnationale qui gouvernerait le monde, qui aurait une politique bancaire, une politique économique, une politique sociale, etc. Ça n’a rien à voir avec le sionisme ! Je veux dire, que “le sionisme” n’a pas d’opinion sur le mariage homo ou sur la crise économique ! Non, le sionisme est un courant politique précis, avec différentes sensibilités en son sein, qui voulait la création de l’État d’Israël et veut le maintenir tel quel. Derrière cet amalgame, nous savons très bien que ceux qui sont visés ne sont pas les sionistes, mais les Juifs. »

Légende : Alain Soral, chez Thierry Ardisson, en 2002

Crédits : Capture d’écran / YouTube / Institut National de l’Audiovisuel