Angela Merkel : la néo-dame d’acier

Texte publié le 15 mai 2013 

À chaque décennie sa personnalité marquante. Si l’Europe des années 1980 a eu Miss Maggie, celle des années 2010 possède Frau Angie. La première, feue Margaret Thatcher, a imposé à l’Angleterre la loi impitoyable des marchés et y a brisé les syndicats, entraînant dans son sillage tout le Vieux Continent. La seconde, Angela Merkel, se fait le chantre de l’(hyper)-austérité depuis quelques années, de la modération salariale européenne généralisée et de la fin de l’action étatique. La dernière en date de la « dame d’acier » est une attaque en bonne et due forme contre le peu de souveraineté que possèdent encore les pays de la zone euro. Mais le plus inquiétant est certainement l’alignement politique dont font preuve nos dirigeants.

Depuis le début de la crise, le couple franco-allemand, moteur de l’Union européenne a du plomb dans l’aile. Si notre ex-président Sarkozy s’agitait dans tous les sens pour laisser croire en l’existence d’un bras de fer permanent entre les deux parties, Hollande ne s’embarrasse même pas de ces considérations. Angela Merkel est donc devenue il y a presque 5 ans le seul capitaine du navire euro, au grand dam des Grecs, des Espagnols, des Portugais ou des Italiens. Afin d’asseoir cette domination, la chancelière fédérale allemande eut la bonne idée d’évoquer la fin de la souveraineté des États, préférant sûrement la tyrannie des marchés à l’expression populaire.

Merkel et le libéralisme teuton

L’Allemagne est traditionnellement considérée comme à l’origine de l’économie sociale de marché (Soziale Marktwirtschaft), fille héritière de l’ordolibéralisme. Ce modèle économique qui se veut original prétend combiner les traits traditionnels du capitalisme néolibéral avec un certain degré de protection sociale. En réalité, il repose avant tout sur la libre concurrence, la stabilité de la politique monétaire et un État économe qui régule uniquement par le droit. L’économie sociale de marché s’oppose donc radicalement à toute forme de socialisme, mais aussi au keynésianisme social-démocrate et au néolibéralisme classique, hédoniste et consumériste. Cependant, ce modèle n’a de social que le nom et la monnaie unique a révélé cette imposture aux yeux de tous. L’Union que nous connaissons est avant tout une zone hyper-mondialisée, régulée par le droit supranational (notamment par la directive rédigée par l’ordolibéral Bolkestein) donc, par ricochet, d’hyper-concurrence, gérée par une politique monétaire neutre. Un contexte dont l’Allemagne va tirer mieux parti que les autres pays européens, en pratiquant une politique de modération salariale et d’austérité budgétaire afin de profiter au maximum de ses avantages comparatifs. Une stratégie qui a le double défaut d’accroître les inégalités outre-Rhin mais aussi de forcer indirectement les autres pays européens à suivre cette méthode.

« Chantre de l’austérité et pourfendeuse de toute coopération entre les États, la chancelière allemande impose aux peuples européens une version germanisée du consensus de Washington et de son corrolaire, TINA. »

Cependant, si cette politique est inhérente au système allemand – pour  preuve, la politique de rigueur a été mise en place par les sociaux-démocrates allemands (SPD) –, Angela Merkel en est le prophète absolu. C’est d’ailleurs dans cette unique perspective que se situe son action. Chantre de l’austérité et pourfendeuse de toute coopération entre les États, la chancelière allemande impose aux peuples européens une version germanisée du « consensus de Washington » et de son corollaire, « TINA ». Consciente de la défiance croissante à son encontre et de la recrudescence de germanophobie causée par ses méthodes, Angie a trouvé un moyen d’arriver à ses fins : demander aux États d’abandonner leur souveraineté, au moins partiellement. Cette solution indolore en apparence n’est que le stade suprême de l’Europe rêvée par le CDU : une destruction organisée de l’action étatique au profit d’une harmonisation concurrentielle vers le bas. L’Europe de la paix dans ces conditions sera avant tout l’Europe des marchés.

 

La capitulation française

Mais le plus inquiétant reste l’étrange capitulation à laquelle s’adonnent les politiques européens. Si Maggie a servi indirectement de modèle durant les années 1980, aussi bien aux sociaux-démocrates qu’aux sociaux-libéraux et aux conservateurs, plus personne aujourd’hui n’ose contester la domination d’Angie. La polémique récente au sein du Parti socialiste français en est un parfait exemple. Au départ, on a une remise en question légitime du modèle européen par l’aile gauche du PS, Jean-Christophe Cambadélis et le président du Perchoir, Claude Bartolone. Ces derniers, dans un texte destiné à préparer la convention du PS, invitent le parti à s’indigner contre « les recettes qui ont conduit au pire : le libre-échange commercial comme seul horizon des relations extérieures, l’austérité comme étalon à l’intérieur de nos frontières ». Les réactions qui ont fait suite à ces propos prouvent l’impossibilité de débattre sereinement sur le sujet, puisque la droite française est rapidement montée au créneau pour dénoncer cette infâme « germanophobie » et que ce sont les Allemands eux-mêmes qui ont eu le dernier mot. Passons sur la curieuse amnésie qui semble frapper l’UMP, oubliant la volonté affichée par Sarkozy en début de quinquennat de ringardiser le couple franco-allemand au profit d’une nouvelle idylle atlantiste avec le Royaume-Uni. Le vrai danger est l’assimilation abjecte de toute critique du modèle allemand à de la germanophobie et de facto à un repli nationaliste nauséabond renvoyant aux années 1930. Outre le mépris que semblent afficher nos politiques pour la réalité historique de notre pays, c’est bien une collaboration vis-à-vis du néolibéralisme mondialisé qui se joue sous couvert d’antinationalisme.  

« Outre le mépris que semblent afficher nos politiques pour la réalité historique de notre pays, c’est bien une collaboration vis-à-vis du néolibéralisme mondialisé qui se joue sous couvert d’antinationalisme. »

Et si le problème était plus profond ?

Néanmoins, ce qui se passe en Europe depuis 3 ans devrait nous emmener à réfléchir réellement au système dans lequel nous évoluons. À cause des différences entre les pays et la mise en place de la zone euro, celle-ci n’est pas une zone monétaire optimale au sens du Nobel d’économie 1999, Robert Mundell. L’austérité merkélienne  et la soumission aux marchés ne sont en fait que l’aboutissement de la logique de cette construction supranationale absurde. Pour analyser la construction de la monnaie unique, le trilemme d’incompatibilité de Rodrik fournit une excellente grille d’analyse. Celui-ci stipule que l’on ne peut avoir simultanément une zone économique totalement mondialisée, des États souverains et de la démocratie. L’euro ne permet actuellement que les deux premières : une zone économique totalement intégrée avec des États indépendants. Dans ces conditions, les choix des États sont limités car une partie du champ d’action leur échappe totalement. La démocratie est donc implicitement détruite et les décisions des gouvernements sont soumises aux contrôles des marchés économiques et financiers.

Les deux solutions possibles pour sortir de cette tyrannie libérale sont les suivantes : l’abandon de la souveraineté des États ou la remise en cause de l’intégration économique. Si la première est très séduisante sur le papier, elle n’est que chimérique, car elle ignore les différences culturelles, politiques et économiques entre les nations qui sont trop grandes pour prétendre instaurer une démocratie supranationale s’entendant sur le plus petit dénominateur commun. Si les frontières économiques ont disparu, les barrières linguistiques ou institutionnelles subsistent malgré tout et les replis nationalistes ont tendance à s’amplifier quand le particulier risque de s’effacer totalement au profit de l’universel. L’économiste McCallum mettait d’ailleurs en évidence en 2000 l’existence « d’effets-frontières » : même quand les barrières commerciales et physiques sont supprimées, les frontières fictives persistent et freinent les échanges. Le fédéralisme européen dans ces conditions n’est qu’une destruction pure du pouvoir politique au profit d’une régulation par l’économie et le droit. Il ne reste dans ces conditions plus que la solution de la remise en cause de l’hyper-intégration européenne sans s’engouffrer dans le piège du repli nationaliste. En somme, rétablir la souveraineté nationale pour mettre fin à la dictature du libéralisme et rétablir la liberté des citoyens.

« L’austérité merkélienne et la soumission aux marchés ne sont en fait que l’aboutissement de la logique de cette construction supranationale absurde. »

Le parallèle entre Maggie et Angie est certes pertinent mais reste incomplet. Si la seconde rejoue la partition de la première, elle le fait de manière différente. En effet, Merkel ne fait que se jouer des failles de notre système. Contrairement à Thatcher, elle ne sert que de faire-valoir à la tyrannie libérale et n’a pas à l’imposer directement. Dans ce contexte, la lutte a changé de nature et résister à la chancelière ne suffit plus, il faut avant tout lutter contre les institutions libérales qui permettent l’existence d’Angie.

« Ce que nous devons conquérir, la souveraineté du pays, nous devons l’enlever à quelqu’un qui s’appelle le monopole. Le pouvoir révolutionnaire, ou la souveraineté politique, est l’instrument de la conquête économique pour que la souveraineté nationale soit pleinement réalisée. » Ernesto Che Guevara

Boite noire :

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